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Full text of "Anne de Graville : sa famille, sa vie, son oeuvre, sa postérité"

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ANNE    DE    GRAVILLE 

SA  FAMILLE.  SA  VIE.  SON  ŒUVRE.  SA  POSTÉRITÉ 


DU    MÊME   AUTEUR  : 

La  Société  française  contemporaine.  —  Clergé.  —  Noblesse.  — 
Bourgeoisie.  —  Peuple  (Perrin,  1899).  Ouvrage  couronné 
par  V Académie  française. 


Hélio.D.A.Lonquet 


MAXIME  DE  MONTMORAND 


UNE  FEMME  POÈTE  DU  XVI»  SIÈCLE 


ANNE  DE  GRAVILLE 

SA    FAMILLE 
SA   VIE.    SON   ŒUVRE.    SA   POSTÉRITÉ 


L'Amiral  de  Gravillb  et  ses  filles.  —  Les  Balsac 
o'Entragues.  —  Rauffet  et  Robert  de  Balsac.  — 
Le  roman   d'amour  d'Anne  de   Gra ville.  —  Ses 

RONDEAUX.    —    PALAMON    ET    ArCITA.    —    JEANNE   DE 

Balsac.  —  Les  d'Urfé.  —  Casanova  et  la  marquise 
d'Urfè.  —  François  de  Balsac  et  Marie  Touchet.  — 
Entraguetet  les  mignons.  —  Le  duel  de  1578.  —  Le 

DRAME  DE  BlOIS.  —  CATHERINE-HENRIETTE  DE  BAL- 
SAC,   MARQUISE    DE    VeRNEUIL    ET    MaRIE-ChARLOTTE 

de  Balsac.  —  La  duchesse  d'Épernon,  carmélite. 


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"(S 


PARIS 
AUGUSTE    PICARD,    ÉDITEUR 


1917 


fa. 


1976 


On  voit  au  château  de  Paulhac,  près  de  Brioude,  un 
curieux  écusson.  Cet  écusson,  que  soutient  une  femme, 
porte,  sculptées  dans  la  pierre,  les  armes  des  Balsac  et 
celles  des  Malet  K  Les  lettres  P.  A.,  dont  il  est  flanqué, 
désignent  Pierre  de  Balsac  d'Entragues,  qui  fut  seigneur 
de  Paulhac  de  1504  aux  environs  de  1530,  et  sa  femme 
Anne  de  Graville2,  fille  de  Louis  Malet  de  Graville,  ami- 
ral de  France. 


1.  Voici  comment  se  lit  cet  écusson,  ci-dessus  représenté  :  Part 
de  Balsac,  qui  est  d'azur  à  trois  sautoirs  (ou  flanchis)  d'argent,  au 
chef  d'or,  chargé  de  trois  sautoirs  d'azur;  et  de  Malet,  qui  est  de 
gueules  à  trois  fermaux  d'or. 

2.  La  femme  qui  soutient  l'écusson  est,  sans  nul  doute,  Anne  de 
Graville.  —  Comparer  à  cette  effigie  le  portrait  reproduit  en  tête 
du  présent  volume. 

Sur  ce  portrait  (dont  je  dois  l'obligeante  communication  à 
M.  T.  Fitz  Roy  Fenwick,  le  propriétaire  actuel  de  la  collection 
Phillipps),  on  trouvera,  p.  54,  note  6,  et  pp.  65-69,  des  renseigne- 
ments circonstanciés. 


VI 

C'est  la  pierre  sculptée  de  Paulhac  qui  m'a  suggéré 
l'idée  du  présent  travail.  Je  fis,  rayant  déchiffrée, 
quelques  recherches  sur  les  Balsac  et  les  Malet,  et  la 
figure  d'Anne  de  Gr avilie  retint  bientôt  toute  mon 
attention. 

Contemporaine  de  Louis  XII  et  de  François  Ier,  élevée 
à  la  cour  ou  dans  le  voisinage  de  la  cour,  dame  de 
Claude  de  France,  amie  de  la  reine  de  Navarre,  Anne 
est,  en  effet,  un  personnage  «  représentatif  ».  Ses 
goûts  artistiques  et  littéraires,  son  indépendance  et  sa 
curiosité  d'esprit,  les  circonstances  mêmes  de  sa  vie  en 
font  un  type  caractéristique  de  femme  de  la  Renais- 
sance. 

Elle  fut  célèbre  jadis,  et  les  lettrés  gardent  encore 
le  souvenir  de  son  nom.  Dans  sa  Vie  d'Anne  de  Bre- 
tagne, Le  Roux  de  Lincy  lui  a  consacré,  ainsi  qu'à 
ses  sœurs,  tout  un  chapitre  [qui  contient,  à  vrai 
dire,  à  peu  près  autant  d'erreurs  que  de  mots).  V.-A. 
Malte-Brun,  qui  lui  souhaite  de  trouver  «  un  histo- 
rien et  un  commentateur  digne  d'elle  »,  donne,  dans 
son  Histoire  de  Marcoussis,  un  aperçu  de  sa  vie  et  de 
ses  ouvrages.  M.  de  Maulde  La  Clavière,  dans  son 
livre  sur  Louise  de  Savoie  et  François  Ier  et  dans  ses 
Femmes  de  la  Renaissance,  lui  attribue  un  rôle  mon- 
dain et  littéraire  important.  Enfin  —  et  pour  en  venir 
tout  de  suite  à  l'érudit  qui  l'a  le  plus  spécialement  étu- 
diée —  M.  Cari  Wahlund,  le  savant  romaniste  sué- 
dois, en  son  vivant  professeur  à  V Université  d' Upsal, 
a  écrit  sur  elle,  en  1895,  une  notice  fort  compte,  mais 
d'une  précision  et  d'une  richesse  d'information  remar- 
quables, et,  en  1891 ,  fait  imprimer  ses  rondeaux.   Cinq 


VII 

ans  auparavant,  M.  Algernon  de  Bôrtzell,  un  com- 
patriote de  M.  Wahlund  [car,  par  une  fortune 
assez  singulière,  c'est  sur  des  Suédois  que  s  est  particu- 
lièrement exercée,  de  nos  jours,  sa  puissance  de  séduc- 
tion), avait  publié,  d'après  un  manuscrit  ayant  appar- 
tenu à  la  bibliothèque  de  Stockholm,  le  «  rommant  » 
de  Palamon  et  Arcita1. 

Je  ne  peux  me  flatter,  après  cela,  d'avoir  découvert 
Anne  de  Gr avilie.  Mais  on  est  loin  d  avoir  tout  dit  sur 
elle.  Ce  que  Von  n'a  pas  dit,  j'ai  tâché  de  le  dire.  De 
plus,  et  sans  parler  de  nombreuses  erreurs,  commises  à 
son  sujet,  que  j'ai  rectifiées  au  passage,  je  l'ai  située,  ce 
que  Von  avait  omis  de  faire  jusqu'ici,  dans  son  époque 
et  dans  son  milieu,  entre  ses  ancêtres  et  ses  descendants. 
J'espère  avoir  déterminé  par  là  même  la  place  exacte 
qu'il  convient  de  lui  attribuer,  à  la  fois  comme  femme  et 
comme  auteur,  dans  les  tableaux  de  la  société  et  de  la 
poésie  française  au  XVIe  siècle. 


Je  raconte,  dans  la  première  partie  de  cet  ouvrage, 
sa  famille  et  sa  vie. 

Son  père,  l'amiral  de  Graville,  était  déjà  connu  par  la 
savante  notice  de  M.  Perret.  Quant  aux  Balsac  d'En- 
tragues,  auxquels  elle  se  rattache  à  la  fois  par  sa  mère 
et  par  son  mari,  les  historiens  ne  commencent  d'ordi- 

1.  M.  Hogberg,  attaché  à  la  bibliothèque  de  V Université  d'Upsal, 
préparerait  en  ce  moment,  me  dit-on,  une  nouvelle  édition  du 
«  rommant  ». 


vm 

naire  à  les  mentionner  qu'à  partir  du  règne  de  Henri  III . 
J'ai  remonté  à  leurs  origines,  et  me  suis  attardé  à  rap- 
peler les  aventures  de  ce  curieux  Robert  de  Balsac,  Vun 
des  principaux  fondateurs  de  la  dynastie. 

Sur  la  vie  d'Anne  de  Graville,  Von  n'a  que  des  rensei- 
gnements sommaires;  mais,  de  ce  que  Von  en  sait,  sa 
physionomie  se  dégage,  nettement  accusée.  L'histoire  de 
son  enlèvement  et  de  ses  démêlés  avec  son  père  est  un 
chapitre  intéressant  de  celle  des  mœurs  au  commence- 
ment du  XVIe  siècle.  Ses  sympathies  pour  la  Réforme 
naissante  l'achèvent  de  peindre,  inquiète  et  chercheuse, 
avide  de  s'abreuver  à  toute  source  nouvelle. 

Comme  poète,  elle  n'a  fait  que  balbutier,  et  son  balbu- 
tiement est  naïf  et  barbare,  mais  riche  en  promesses 
d'éloquence.  J'ai,  dans  ma  seconde  partie,  analysé  son 
œuvre.  Cette  œuvre,  je  me  suis  appliqué  à  ne  pas  l'iso- 
ler de  l'époque  littéraire  dont  elle  est  le  naturel  produit. 

Ma  troisième  partie  s'intitule  :  «  La  postérité  d'Anne 
de  Graville.  »  L'on  y  verra  les  portraits  de  quelques-uns 
de  ses  descendants,  choisis  parmi  les  plus  notables.  Me 
reprochera-t-on  d'avoir  trop  développé  cette  troisième 
partie  et,  plus  généralement,  de  mètre,  dans  le  courts  de 
ce  livre,  permis  de  trop  fréquentes  digressions  ?  Je  répon- 
drai que,  loin  de  m'interdire  les  digressions,  je  les  ai 
recherchées.  Un  ouvrage  tel  que  celui-ci,  consacré  à  un 
personnage  de  second  ordre  et  du  second  plan,  vaut  sur- 
tout, à  mon  sens,  par  les  à  côté  ;  et  je  ne  me  suis  pas 
fait  faute  de  dire,  non  seulement  sur  Anne  de  Graville, 
mais  encore  à  propos  d'elle,  le  plus  de  choses  que  j'ai  pu. 
Aussi  bien,  je  n'aime  rien  tant  que  ces  magasins  de  bric- 
à-brac  où  voisinent,  dans  un  amusant  fouillis,  des  objets 


IX 

hétéroclites,  où  la  coquille  ajourée  d'une  rapière  s  ap- 
puie contre  Vangle  d'un  bahut,  où,  dans  la  panse  d'une 
commode  Louis  XV,  bâillent,  sous  un  amas  de  vieilles 
étoffes,  des  bouquins  dépareillés.  Von  ne  s'étonnera  donc 
pas  de  voir  groupées  dans  ce  volume,  autour  du  person- 
nage central,  quelques  figurines  d'attitude  et  de  style 
très  différents  :  les  mignons  de  Henri  III  s'y  campent, 
le  poing  sur  la  hanche,  en  face  de  Jean  d'Armagnac  ;  la 
duchesse  d'Épernon,  carmélite,  y  oppose  son  visage 
émacié  au  masque  lubrique  d'un  Casanova.  Et  l'on  y 
trouve,  entre  une  dissertation  de  droit  canonique  relative 
aux  promesses  de  mariage  et  des  considérations  d'ordre 
littéraire  sur  l'évolution  du  rondeau,  des  morceaux  tels 
que  l'oraison  funèbre  de  Jacques  de  Caylus  ou  l'histoire 
de  la  bibliothèque  d'Urfé... 


Tavais,  au  printemps  de  1914,  à  peu  près  achevé  mes 
recherches;  il  ne  me  restait  qu'à  revoir  mes  notes  et  à 
les  mettre  en  œuvre.  La  guerre  éclata.  Je  jetai  dans  un 
tiroir  notes  et  documents  ;  et  la  pierre  d'Anne  de  Gra- 
ville,  un  instant  soulevée,  retomba  lourdement  sur  elle. 

Une  année  s'écoula.  La  guerre  durait  toujours.  Je 
pensai  à  reprendre  mon  travail.  Mais  un  scrupule  m'ar- 
rêta d'abord,  —  le  même  qu'avait  eu,  sous  la  mitraille,  un 
jeune  savant,  depuis  glorieusement  tombé.  «  77  pourra 
paraître  impertinent  ou  frivole,  écrivait,  il  y  a  quelques 


mois,  Pierre-Maurice  Masson{,  de  songer  encore  à  un 
livre,  quand  c'est  la  vie  du  pays  qui  est  en  jeu.  »  Je 
me  serais,  dans  les  conjonctures  présentes,  reproché,  moi 
aussi,  et  à  plus  forte  raison,  de  «  songer  encore  à  un 
livre  »,  si  je  n  avais  bientôt  compris  que  c'est,  pour  les 
non  combattants,  une  sorte  de  devoir  patriotique  de 
poursuivre,  si  modestes  qu'ils  soient,  les  travaux  où 
s'atteste  la  persistance,  en  deçà  du  front,  de  la  vie  natio- 
nale, ceux,  en  particulier,  où  il  est  question  de  la  France 
et  de  son  passé.  Les  hommes  d'autrefois,  qui  nous 
léguèrent  la  patrie,  ont,  en  ces  jours  d'attente  et  d'an- 
goisse, quelque  chose  à  nous  dire.  Leur  voix,  faible  d'avoir 
traversé  les  siècles,  mais  que  répercutent  les  plus  sonores 
échos  de  notre  histoire,  nous  apporte  des  encourage- 
ments, d'ardentes  paroles  d'espérance.  Et  n'est-ce  pas 
ce  vieil  amiral  de  Graville  qui  —  Maximilien  d'Au- 
triche ayant,  en  l'an  i486,  émis  l'insolente  prétention 
d'intervenir  dans  nos  affaires  —  riposta,  suivant  un 
contemporain  -,  qu'il  avoit  aucunes  fois  leu  dans  les  Cro- 
niques  et  anciens  faicts  de  France,  et  qu'il  n'y  avoit 
point  trouvé  que  les  Allemans  eussent  jamais  subjugué 
les  François...  mais  qu'au  contraire  les  François  avoient 
subjugué  et  réduit  soubs  leur  obeyssance  les  Allemans, 
et  mis  et  donné  loix,  ordre  et  police  en  leur  pays... 

Paris,  juin  1916. 


1.  Dans  la  préface  de  sa  thèse  de  doctorat,  La  religion  de  Jean- 
Jacques  Rousseau. 

2.  Guillaume  de  Jaligny. 


m 

PREMIÈRE    PARTIE 


LA  FAMILLE  D'ANNE  DE  GRAVILLE 
SA  VIE 


CHAPITRE    PREMIER 


LA    FAMILLE   D'ANNE    DE    GRAVILLE 


I.  —  Les  Malet.  —  L'amiral  Louis  Malet  de  Graville  (vers  1445- 
1516).  —  Origine  des  Malet.  —  Le  rôle  politique  de  l'amiral  de 
Graville  sous  Louis  XI,  Charles  VIII  et  Louis  XII  ;  ses  qualités; 
ses  goûts  de  collectionneur  et  de  bibliophile. 

II.  —  Les  Balsac  d'Entragues.  —  Leurs  origines.  Rauffet  II  de 
Balsac,  sénéchal  de  Nîmes  et  de  Beaucaire.  —  Robertde  Balsac, 
sénéchal  d'Agenais  et  de  Gascogne  :  son  premier  séjour  en 
Italie  (1464-1467)  ;  son  rôle  dans  le  drame  de  Lectoure  (1473)  ; 
son  mariage  ;  il  prend  part,  en  1488,  à  la  guerre  de  Bretagne,  et, 
en  1494,  à  l'expédition  de  Naples;'ilest  nommé  gouverneur  de  la 
citadelle  de  Pise  ;  il  la  livre  aux  Pisans  (1496)  ;  ses  opuscules  : 
la  Nef  des  batailles  et  le  Droit  chemin  de  V hôpital  ;  ses  enfants  ; 
sa  mort  (1503). 

III.  —  Marie  de  Balsac  et  ses  deux  filles  aînées.  —  Louise  de  Gra- 
ville ;  son  mariage  avec  Jacques  de  Vendôme  (1497)  ;  son  petit- 
fils  François  de  Vendôme.  —  Jeanne  de  Graville  ;  son  mariage 
avec  Charles  de  Chaumont  d'Amboise  (1491)  ;  sa  vie  auprès  de 
Jeanne  de  France  ;  son  second  mariage  ;  sa  mort  (1540).  —  Les 
demoiselles  de  Graville  et  François  Ier  :  une  légende  calom- 
nieuse. 

Anne  de  Graville  naquit  de  Louis  Malet  de  Gra- 
ville et  de  Marie  de  Balsac. 


LA    FAMILLE    D'ANNE    DE    GRAVILLE 


Les  Malet.  —  L'amiral  Louis  Malet  de  Graville1 


Ce  fut,  en  son  temps,  un  très  noble,  très  riche 
et  très  puissant  personnage  que  Louis  Malet  de 
Graville,  amiral  de  France,  gouverneur  de    Nor- 


1.  Sur  les  Malet  et  sur  l'amiral  de  Graville,  j'ai  principale- 
ment consulté  les  ouvrages  suivants,  parmi  lesquels  il  en  est 
(ceux  de  Malte-Brun  et  de  Wahlund,  par  exemple)  qui  seront 
utilisés  tout  le  long  de  ce  volume  : 

Imprimés  :  Le  P.  Anselme,  Histoire  générale  et  chronologique  de 
la  maison  royale  de  France,  etc..  ;  t.  VII,  Amiraux  de  France.  — 
G. -A.  de  la  Roque,  Histoire  généalogique  de  la  maison  de  Harcourt, 
1662,  t.  I,  p.  816  et  suiv.  —  Borel  d'Hauterive,  Annuaire  de  la 
pairieet  de  la  noblesse  de  France,  année  1884. 

Histoire  de  Charles  VIII,  roy  de  France,  par  Guillaume  de 
Jaligny,  André  de  la  Vigne  et  autres  historiens  de  ce  temps-là,  le 
tout  recueilli  par  M.  Godefroy,  1684.  —  Jean  d'Auton,  Chroniques 
de  Louis  XII,  éd.  de  la  Soc.  del'Hist.  de  France. 

VAnastase  de  Marcoussy  ou  recherches  curieuses  de  son  origine, 
progrès  et  développement  (par  Perron,  de  Langres),  Paris,  1694.  — 
V.-A.  Malte-Brun,  Histoire  de  Marcoussis,  de  ses  seigneurs  et  de 
son  monastère.  Paris,  Aubry,  1867.  —  P. -M.  Perret,  Notice  biogra- 
phique sur  Louis  Malet  de  Graville,  amiral  de  France.  Paris, 
Picard,  1889.  —  A.  Hellot,  L'amiral  Louis  Malet  de  Graville  et  ses 
proches.  Additions  à  sa  biographie.  Paris,  Dumont,  1889.  — 
A.  Naef,  Notes  sur  les  fouilles  pratiquées  dans  le  chœur  de  Véglise 
de  Graville-Sainte-Honorine.  Paris,  Dumont,  1890.  —  Franck 
Matagrin,  Le  Château  de  Graville  et  ses  propriétaires.  Melun, 
Huguenin,  1906.  —  Cari  Wahlund,  Ueber  Anne  Malet  de  Graville 
(monographie  extraite  du  volume  d'Abhandlungen  offert  à  Ad. 
Tobler).  Halle,  Max  Niemeyer,  1895. 

Manuscrits  :  Simon  de  la  Motte  (Célestin,  sous-prieur  du 
monastère  de  Marcoussis,  1674-1682),  La  Vie  de  messire  Jean  de 
Montaigu,  grand-maître  de  France  sous  le  roi  Charles  sixième, 
vidame    de  Laonnois,    seigneur  de  Marcoussis  et    fondateur  du 


L  AMIRAL    DE    GRAVILLE  O 

mandie  et  de  Picardie,  seigneur  de  Graville  *,  de 
Montaigu2,  de  Marcoussis  3,  du  Bois-Malesherbes 4 
et  de  bien  d'autres  lieux. 

Il  était  d'une  vieille  famille  du  pays  de  Caux, 
dont  les  membres  prétendaient  tenir  de  Jules  César 
leur  titre  de  sires  et  se  prévalaient  de  ce  dicton  : 
«  Il  y  a  plustost  sire  en  Graville  que  roy  en 
France.  »  Quatre  Malet  suivirent  le  Conquérant  en 
1066.  Guillaume  Malet  fut  son  porte-bannière  à  la 
bataille  d'Hastings  ;  Durand,  frère  de  Guillaume,  et 

monastère  de  ce  lieu,  avec  les  éloges  de  ses  parents,  de  ceux  qui  lui 
ont  succédé  en  ladite  terre  jusqu'à  présent  et  quelques  événements 
dudit  monastère  (copie).  —  Marquis  de  Gaucourt,  Essai  sur  Vhis- 
toire  de  Marcoussis  en  Hurepoix  (écrit  en  1834-1835),  suivi  de 
Extrait  de  V Inventaire  général  des  titres  de  la  châtellenie  de  Mar- 
coussis et  des  fiefs  de  Fretay  et  la  Poitevine  y  annexés,  fait  en 
1781  (copie). 

J'ai  dû  la  communication  de  ces  copies,  dont  elle  possédait  les 
originaux,  à  l'obligeance  de  M1Ie  de  La  Baume-Pluvinel,  récem- 
ment décédée.  Mlle  de  La  Baume  avait  réuni  à  Marcoussis, 
dont  elle  était  propriétaire,  nombre  de  documents  curieux  se 
rattachant  à  l'histoire  du  château  et  de  ses  habitants  successifs. 

1.  «  Le  château  de  Graville. ..  était  situé  à  l'embouchure  de  la 
Seine,  près  de  Harfleur,  et  comprenait  les  plages  du  Grand  et  du 
Petit-Heure  (Havre)  ;  ce  fut  un  seigneur  de  Graville  qui  vendit 
au  roi  François  Ier,  pour  60  livres,  la  partie  de  son  fief,  environ 
24  acres  de  terre,  sur  laquelle  celui-ci  devait  fonder  la  ville  du 
Havre.  »  Malte-Brun,  op.  cit.,  p.  83. 

2.  Près  de  Poissy-en-Laye.  —  Ne  pas  confondre  cette  seigneu- 
rie avec  celle  de  Montagu  ou  Montaigu  en  Cotentin,  qui  appar- 
tenait également  aux  Graville. 

3.  Arr.  de  Rambouillet,  canton  de  Limours,  Seine-et-Oise.  — 
Des  seigneuries  de  Marcoussis  et  du  Bois-Malesherbes,  rejoi- 
gnant celles  de  Milly  et  de  Gometz-le-Châtel  (l'amiral  était  sei- 
gneur de  Milly  et  de  Gometz),  ne  formaient  en  réalité  qu'un  seul 
domaine,  s'étendant  de  Milly  à  Néauphle-le-Châtel  et  d'Étampes 
à  Corbeil.  —  A  partir  de  1497,  Graville,  délaissant  le  Bois- 
Malesherbes,  fit  de  Marcoussis  sa  résidence  favorite. 

4.  Loiret,  canton  de  Pithiviers. 


6  LA    FAMILLE    D'ANNE    DE    GRAVILLE 

ses  deux  iils  reçurent  de  grands  fiefs  en  Angleterre  1 . 

Guillaume  II  Malet  figure  sur  la  liste  des  banne- 
rets  normands  qui  accompagnèrent  Robert  Courte- 
Heuse  et  Godefroy  de  Bouillon  à  la  première  croi- 
sade. Il  fut  le  père  d'Ernez  Malet,  seigneur  de 
Graville,  par  qui  commence  la  généalogie  du 
P.  Anselme.  Robert  Malet  I,  fils  d'Ernez,  combat- 
tit à  Bouvines.  Il  avait  épousé  Alix  d'Alençon 2. 
Robert  III  Malet  accompagna  saint  Louis  dans  ses 
voyages  d'outre-mer.  Jean  I  Malet  est  mentionné 
dans  le  rôle  des  chevaliers  mandés,  en  1271,  pour 
aller  contre  le  comte  de  Foix. 

La  maison  de  Malet  se  divisa  de  très  bonne 
heure  en  plusieurs  branches,  qui  formèrent  de  nom- 
breux rameaux.  A  la  branche  des  sires  de  Graville, 
dont  il  est  ici  question,  se  rattachent  quelques 
individus  marquants.  Jean  III  Malet3  fut  décapité 
en  1356,  ainsi  que  le  comte  d'Harcourt,  pour  avoir, 
avec  Charles  le  Mauvais,  roi  de  Navarre,  conspiré 
contre  le  roi  Jean.  Jean  IV  fit  partie,  en  1407,  de 

1.  Ce  qui  explique  qu'il  y  ait  une  branche  anglaise  de  la  famille 
Malet.  Cette  branche  se  rattache  au  second  fils  d'Ernez,  Guil- 
laume Malet,  qui  vivait  en  1194,  et  fut  l'un  des  vingt-quatre  barons 
signataires  de  la  Grande  Charte.  —  Elle  est  actuellement  repré- 
sentée par  sir  Charles  Saint-Lo  Malet,  baronnet,  Wilbury-House, 
Wiltschire  (Debrett's  Peerage,  Baronetage,  etc.  London,  Dean  and 
son,  1916). 

2.  Fille  de  Robert  III,  comte  d'Alençon,  et  de  Jeanne  de  la 
Guerche.  Robert  III  descendait  d'Adèle  de  Bourgogne,  laquelle 
avait  pour  aïeul  Robert  de  France,  duc  de  Bourgogne,  fils  de 
Robert,  roi  de  France.  —  La  Roque,  op.  cit.,  t.  I,  p.  825. 

3.  Il  avait  épousé  Éléonore  de  Chatillon,  fille  de  Guy  de  Cha- 
tillon,  comte  de  Saint-Paul,  grand  bouteiller  de  France,  et  de 
Marie  de  Bretagne,  petite-fille  de  Jean  II,  duc  de  Bretagne,  et  de 
Béatrix  d'Angleterre. —  Le  P.  Anselme,  t.  VI,  p.  106. 


L  AMIRAL    DE    GRAVILLE 


l'ambassade  envoyée  en  Angleterre  pour  négocier 
le  mariage  d'Elisabeth  de  France  avec  Richard  II. 
Jean  V,  grand  panetier  de  France  en  1414,  grand 
fauconnier  en  1415  et  grand  maître  des  arbalétriers 
en  1424,  fut  le  compagnon  d'armes  de  Jeanne  d'Arc. 
Il  épousa  en  premières  noces  Jeanne  de  Bellengues, 
en  secondes  noces  Jacqueline  de  Montaigu,  fille  de 
Jean  de  Montaigu  et  de  Marcoussis,  surintendant 
des  finances  et  longtemps  le  favori  de  Charles  VI, 
mais  qui,  sacrifié  à  la  haine  du  duc  de  Bourgogne, 
fut  décapité  en  1409  ii  Jacqueline,  à  la  mort  de  sa 
sœur  aînée,  Bonne  de  Montaigu,  hérita  des  terres 
de  Marcoussis,  du  Bois-Malesherbes,  de  Montcon- 
tour  et  de  Tournenfuye,  qu'elle  porta  dans  la  mai- 
son de  Gra ville.  Jean  VI,  père  de  Louis  de  Gra ville, 
eut  pour  femme  Marie  de  Montauban,  fille  de  Guil- 
laume de  Rohan,  seigneur  de  Montauban,  prince 
de  Léon,  et  de  Bonne  Visconti.  Bonne  Visconti  était 
la  sœur  de  Valentine  de  Milan,  femme  du  duc 
d'Orléans,  assassiné  en  1407  2. 


Louis  de  Graville  naquit  vers  1445.  Chambellan 
de  Louis  XI  dès  avant  1470,  il  devint  bientôt,  à  en 


1.  Sur  Jean  de  Montaigu,  voir  Merlet,  Biographie  de  Jean  de 
Montaigu  (Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes,  1852)  ;  et  Malte- 
Brun,  op.  cit. 

2.  De  là  vient  que,  dans  les  lettres  royaux,  Louis  de  Graville 
soit  toujours  qualifié  de  cousin.  Il  était  d'ailleurs  allié  à  la  famille 
royale  non  seulement  par  sa  mère,  mais  encore  par  son  aïeule 
Alix  d'Alençon. 


«  LA  FAMILLE  D  ANNE  DE  GRAVILLE 

juger  par  les  grâces  octroyées,  l'un  de  ses  fa- 
voris. 

Le  roi  lui  fait  restituer,  en  1474,  les  terres  de 
Bernay  et  de  Séez,  confisquées  jadis  à  Jean  III 
Malet.  En  1475,  il  le  nomme  capitaine  des  cent 
gentilshommes  de  son  hôtel,  et  l'établit  par  là  gar- 
dien de  sa  personne.  Il  lui  confie,  en  1476,  une 
mission  diplomatique  importante  auprès  de 
Charles  III,  duc  de  Galabre  et  comte  du  Maine,  et 
le  met  au  nombre  des  commissaires  chargés  d'in- 
struire le  procès  de  Jacques  d'Armagnac,  duc  de 
Nemours.  En  1480,  il  lui  confère,  pour  lui  et  ses 
«  hoirs  masles  »  (la  faveur  est  exceptionnelle, 
accordée  par  ce  passionné  chasseur  qu'était 
Louis  XI)  le  droit  de  chasse  dans  toutes  les  forêts 
du  domaine  royal,  «  afin  que  en  son  viel  aage,  où 
il  ne  pourroit  faire  ce  qu'il  fait  de  présent,  il  puisse 
plus  aisément  chacer  à  son  aise  ainsi  que  bon  lui 
semblera  *  ». 

Louis  XI  mourut  en  J  483.  Graville  n'avait  été 
jusqu'alors  qu'un  heureux  courtisan.  Son  rôle  poli- 
tique va  commencer. 

Il  offrit  ses  services  à  la  régente  Anne  de  Beau- 
jeu  et  à  son  mari,  et  ne  tarda  pas  à  prendre  dans 
le  conseil  royal  une  influence  que  justifiait  son 
mérite. 

En  janvier  1487,  succédant  au  bâtard  de  Bour- 
bon, qui  venait  de  mourir,  il  fut  nommé  amiral: 
«  Pour  ce    que  au  temps  de   la   dite  vacation,  dit 

1.  Arch.  nat.  X<a  8607,  fol.  207  v°.  Cf.  Perret,  op.  cit.,  p.  59. 


l'amiral  de  graville  9 

Jaligny  l,  le  seigneur  de  Graville  avoit  toute  aucto- 
rité  auprès  du  roy,  soubs  Monseigneur  et  Madame 
de  Beaujeu,  et  qu'il  estoit  homme  de  grande  entre- 
prise, qui  plus  avoit  entre  les  mains  les  affaires  du 
roy  qu'aucun  aultre,  il  fut  pourveu  dudit  office 
d'amiral2.  » 

C'était  le  moment  où  les  ducs  d'Orléans,  de  Bre- 
tagne et  de  Lorraine,  le  roi  et  la  reine  de  Navarre, 
les  comtes  d'Angoulême,  de  Nevers  et  de  Com- 
minges,  aidés  du  prince  d'Orange  et  de  Maximilien 
d'Autriche,  venaient  de  former  une  ligue  (la  troi- 
sième depuis  le  début  du  règne)  dont  le  but  effectif 
était  de  renverser  les  Beaujeu.  Charles  VTII,  accom- 
pagné de  l'amiral,  se  mit  en  campagne  contre 
les  ligueurs  du  Midi.  Il  fît  son  entrée  à  Bor- 
deaux le  6  mars  1487.  L'amirauté  de  Guyenne  fut 
réunie  à  celle  de  France  et  donnée  à  Graville,  qui 


1.  Godefroy,  op.  cit.,  p.  14.  —  Un  autre  historien  du  temps, 
Saint-Gelais,  qualifie  Graville  «  le  plus  fort  du  conseil  ».  «  C'est 
un  homme  d'une  valeur  et  d'un  génie  réels,  écrivait,  le  4  avril 
1493,  Carlo  Barbiano,  l'envoyé  du  duc  de  Milan,  et,  dès  qu'il  y  a 
quelque  chose  à  faire,  il  faut  bien  que  l'on  ait  recours  à  lui.  »  Cf. 
Perret,  op.  cit.,  p.  155. 

2,  Sur  les  prérogatives  et  les  attributions  de  l'Amiral  de  France, 
grand  officier  de  la  Couronne,  voir  Ch.de  la  Roncière,  Histoire  de 
la  marine  française,  t.  I,  p.  168;  II,  p.  41-46,  439.  — Du  temps  de 
Graville,  il  y  avait  quatre  amirautés  :  celle  de  France,  celles  de 
Guyenne,  de  Provence  et  de  Bretagne.  (Graville  fut  un  moment 
amiral  de  Guyenne  (1487)  et  de  Bretagne  (1495-96).) 

Outre  une  pension  fixe,  l'amiral  avait  des  revenus  considérables 
provenant  de  nombreux  droits  (droit  sur  le  dixième  des  prises, 
droits  de  conduite,  de  baptisage,  etc.).  Il  avait  la  police  de  tout  le 
littoral  relevant  de  la  couronne,  et  sa  juridiction  s'étendait  à  tous 
délits,  faits  et  contrats  de  nature  maritime.  Les  navires  de 
guerre  étaient  tenus  d'arborer  sa  bannière. 


10 

suivit  le  roi  dans  son  expédition  contre  les  sei- 
gneurs de  l'Ouest. 

L'année  d'après,  il  devint,  à  proprement  parler, 
le  <(  ministre  de  la  guerre  »  de  Charles  VIII,  et  pré- 
sida, comme  tel,  aux  opérations  contre  la  Bretagne, 
que  dirigeait,  en  qualité  de  général,  Louis  de  La  Tré- 
moille.  Il  n'assista  pas,  quoi  qu'en  dise  le  P.  An- 
selme, à  la  bataille  de  Saint-Aubin-du-Cormier, 
mais  n'en  eut  pas  moins  sa  grande  part  dans  les 
événements  militaires  et  politiques  qui  aboutirent, 
à  la  fin  de  1491,  au  mariage  de  Charles  VIII  avec 
Anne  de  Bretagne. 

Une  coalition,  l'année  suivante,  se  forma  contre 
lui,  dont  faisaient  partie  la  reine,  le  duc  d'Orléans, 
voire  même  les  Beaujeu.  Il  avait  été  trop  habile,  et,  à 
force  de  les  ménager  tous,  s'était  aliéné  tous  les  partis. 
Il  ne  se  laissa  pas  abattre,  et,  par  un  prodige  d'équi- 
libre, réussit  à  se  maintenir  en  place.  Il  garda  même, 
dans  le  Conseil,  son  franc  parler  et  sa  liberté  d'ac- 
tion. Lors  des  négociations  qui  précédèrent  le  traité 
de  Senlis  (mai  1493),  par  lequel  Charles  VIII  ren- 
dit sans  compensation  à  Maximilien  la  dot  de  Margue- 
rite d'Autriche  (l'Artois  et  la  Franche-Comté),  il  se 
montra  très  hostile  à  toute  rétrocession  de  ce  genre  ; 
il  eût  même  voulu  que  l'on  gardât  en  otage  l 'ex- 
fiancée du  roi  :  «  Si  le  roy  mon  maistre  vouloit 
croire  mon  conseil,  disait-il  aux  ambassadeurs  du 
roi  des  Romains,  il  ne  vous  rendroit  jamais  fille  ne 
fillette,  ville    ne   villette  l.   »    Mais,  à  ce  moment, 

4.  Sept  ans  auparavant  (en  1486),  Graville  avait  eu  déjà  l'occa- 
sion de  manifester  l'antipathie  que  lui  inspiraient  les  Allemands. 


l'amiral  de  gravi  lle  11 

Charles  VIII,  tout  enivré  des  «  fumées  et  gloires 
d'Italie  »  (Commynes)  ne  rêvait  que  de  la  conquête 
de  Naples  et  même  de  celle  de  Constantinople,  et, 
pour  obtenir  de  Maximilien  qu'il  n'entravât  pas  ses 
desseins,  était  prêt  à  toutes  les  concessions. 

Fidèle  aux  saines  traditions  de  notre  politique 
nationale,  Graville  blâmait  ouvertement  le  projet 
d'aventure  italienne.  Il  prolongea  son  opposition 
jusque  dans  le  courant  de  1494,  et  même  un  in- 
stant quitta  la  cour.  Mais,  soit  ambition  et  goût  du 
pouvoir,  soit  désir  d'exercer  sur  la  marche  des 
affaires  une  influence  utile,  il  consentit  bientôt  à 
rentrer  en  scène.  Le  20  août,  il  était  nommé  gou- 
verneur de  Normandie,  en  remplacement  du  duc 
d'Orléans,  qui  prenait  part  à  l'expédition,  et  de 
Picardie,  succédant  à  Des  Querdes,  qui  venait  de 
mourir.  Il  fit  à  Lyon  ses  adieux  au  roi,  et  dès  lors 
s'occupa  de  mettre  en  état  de  défense  les  provinces 
dont  il  avait  la  garde  et  d'envoyer  des  renforts  au 
duc  d'Orléans  qui,  resté  dans  le  nord  de  l'Italie,  ne 
se  ^maintenait  qu'à  grand'peine  en  communication 
avec  la  France. 

Au  cours  d'une  séance  du  Conseil  où  l'on  discutait  les  termes  de 
la  réponse  à  faire  à  un  manifeste  par  lequel  Maximilien  «  requé- 
rait »  le  roi  de  se  séparer  des  Beaujeu  et  de  l'amiral,  celui-ci, 
raconte  Jaligny,  «  dit  qu'il  s'ébahissoit  qui  mouvoit  le  duc  d'Au- 
triche de  vouloir  corriger  le  Roy  et  mettre  l'ordre  en  France...  et 
allégua  qu'il  avoit  aucunes  fois  leu  dans  les  Groniques  et  anciens 
faicts  de  France,  et  qu'il  n'y  avoit  point  trouvé  que  les  Allemand 
eussent  jamais  subjugué  les  François,  ny  mis  ou  donné  ordre  et 
police  en  leurs  affaires  ;  mais  qu'au  contraire  les  François  avoienl 
subjugué  et  réduit  sous  leur  obéissance  les  Allemans,  et  mis  et 
donné  loix,  ordre  et  police  en  leur  pays,  comme  feit  le  Roy  Char- 
lemagne  et  plusieurs  autres.  »  —  Godefroy,  op.  cit.,  p.  5. 


12 


LA    FAMILLE    D'ANNE    DE    GRAV1LLE 


On  sait  comment,  si  vite  conquis,  le  royaume  de 
Naples  fut  aussi  vite  abandonné.  Charles  VIII  se 
disposait  à  entreprendre  une  nouvelle  campagne 
quand  il  mourut,  le  7  avril  1498. 

Graville  qui,  nous  le  verrons,  avait  marié  sa  fille 
Jeanne  au  neveu  du  cardinal  d'Amboise,  le  tout- 
puissant  ministre  de  Louis  XII,  se  trouva,  dès  le 
début  du  nouveau  règne,  en  bonne  posture  à  la 
cour.  Et,  en  1504,  lors  de  la  disgrâce  du  maréchal 
de  Gyé,  c'est  à  lui  que  fut  offerte  la  succession 
politiqiîe  de  ce  dernier.  Le  roi,  dit  Jean  d'Auton, 
l'envoya  quérir,  «  comme  celuy  qui  estoit  ancien, 
sage  et  clairvoyant,  et  qui  moult  savoit  i  ». 

En  1508,  il  l'autorisa  —  sans  doute  à  raison  de 
son  âge  et  du  mauvais  état  de  sa  santé  —  à  trans- 
mettre à  son  gendre  Charles  d'Amboise  sa  charge 
d'amiral.  L'heure  de  la  retraite  avait  sonné  pour 
Graville.  Il  se  retira  dans  ses  domaines.  Cependant, 
il  reparaissait  de  temps  à  autre  à  la  cour.  Quand, 
en  1514,  Louis  XII  épousa  Marie  d'Angleterre,  il 
fut  du  nombre  des  seigneurs  qui  allèrent,  à  son 
débarquement,  recevoir  la  nouvelle  reine.  Il  avait 
contresigné  à  Paris,  le  mois  précédent,  la  paix  con- 
clue avec  l'Angleterre. 

Il  mourut  à  Marcoussis,  à  la  fin  de  1516. 

Telle  fut,  brièvement  résumée,  la  carrière  poli- 
tique de  l'amiral  de  Graville.  Il  joua,  pendant  deux 
règnes,  un  rôle  considérable.  Il  avait  un   tempéra- 


1.  Jean  d'Auton  a  consacré  tout  un  chapitre  à  l'amiral  et  à  son 
retour  aux  affaires. 


l'amiral  de  gr  a  ville  13 

ment  de  diplomate  et  de  Normand  retors,  évoluait, 
avec  une  souplesse  peut-être  excessive ,  parmi  les 
pièges  et  les  intrigues  de  cour.  Mais  son  ferme  bon 
sens,  sa  sagesse  avisée,  sa  clairvoyance  lui  méri- 
tèrent sa  fortune.  Il  eut  une  grande  part  dans 
l'œuvre  de  la  réunion  de  la  Bretagne  à  la  France  ; 
et,  au  moment  où  les  «  fumées  d'Italie  »  obscurcis- 
saient toutes  les  cervelles,  garda  seul  ou  à  peu  près 
seul  la  notion  du  véritable  intérêt  français.  Par  son 
patriotisme  éclairé  et  qui,  à  l'occasion,  s'exprimait 
avec  une  âprelé  spirituelle,  il  fut  en  avance  sur  son 
temps  *.  Administrateur  excellent,  ferme  protecteur 
des  intérêts  qui  lui  étaient  confiés2,  son  intégrité,  ses 
scrupules,  le  souci  qu'il  eut  du  sort  des  humbles  lui 
font  également,  parmi  ses  contemporains,  une  place 
à  part.  De  ce  souci,  de  ces  scrupules  les  preuves 
abondent.  Il  rendit,  en  1483,  aux  enfants  de  Jacques 
d'Armagnac,  les  seigneuries  dont  la  confiscation  lui 

4  .  C'est  à  son  instigation  que  fut  rédigée,  au  début  du  règne  de 
Louis  XII,  une  histoire  de  Jeanne  d'Arc  à  la  suite  de  laquelle  se  lit 
un  abrégé  des  deux  procès  traduits  en  français.  —  Voir  Appen- 
dice, n°  I. 

2.  En  1492,  les  délégués  des  États  de  Normandie  le  procla- 
mèrent, dans  leur  rapport  aux  États,  le  «  père  du  païs  ».  D'une 
pièce  composée  à  ce  moment  en  son  honneur  (Soc.  des  Biblio- 
philes normands  :  Miscellanées,  1887,  article  de  M.  de  Beaure- 
paire)  je  détache  les  vers  suivants  : 

Alors  seurvint  le  sieur  de  Graville 
Qui  ne  souffre  jamais  que  l'on  avilie 
Les  dignités  et  libertés  normandes, 
Car  il  garde  maint  havre,  bourg  et  ville 
D'oppression  criminelle  ou  civille 
Et  préserve  d'exactions  moult  grandes. 


Père  aux  Normans,  noble  et  hault  admirai, 
Leur  protecteur,  leur  escu  marcial... 


14  LA    FAMILLE    D'ANNE    DE   GRAVILLE 

avait  été  assurée,  à  la  suite  du  procès  de  leur  père. 
Il  avait,  en  1512  et  1513,  prêté  à  Louis  XII  quatre- 
vingt  mille  livres  tournois  ;  et,  en  échange  de  cette 
somme,  énorme  pour  le  temps,  le  roi  lui  avait 
vendu,  à  titre  de  rachat  et  réméré  perpétuel,  un 
certain  nombre  de  domaines  royaux.  Or,  les  lettres 
patentes  consacrant  cette  vente  étaient  à  peine 
expédiées  que  l'amiral  rédigeait  un  codicille  par 
lequel  considérant,  disait- il,  que  «  en  servant  les 
rois  nos  souverains  seigneurs,  avons  par  longtemps 
eu  gros  estas,  grands  dons  et  profis  de  la  chose 
publicque,  en  quoy  a  esté  ladite  chose  publicque 
chargée  et  de  qùoy  faisons  conscience  »,  il  décidait, 
«pour  les  urgen  s  affaires  dudit  seigneur  »  (Louis  XII), 
et  aussi  pour  contribuer  «  au  soulâigement  du  povre 
peuple,  pour  lesdites  affaires  de  présent  fort  grevé, 
comme  chacun  sçait  »,  d'abandonner  sa  créance  et 
son  gage,  suppliant  le  roi  et  ses  successeurs  «  de 
diminuer  es  bailliages  les  plus  grevés  de  son 
royaume  ladite  somme  de  quatre-vingt  mil  livres 
tournois  »,  «  afin,  ajoutait-il,  que  le  povre  peuple 
prie  Dieu  pour  luy  et  pour  moy  *  » . 

Ce  dernier  membre  de  phrase  est  à  retenir. 
C'est  en  effet  dans  une  piété  sincère  et  profonde 
que  les  vertus  de  Graville,  —  son  désintéressement 
(d'autant  plus  méritoire  que  naturellement  il 
«  aimait  le  bien  »),  l'exemplaire  pureté  de  ses 
mœurs  trouvaient  leur  source. 

En   ce  qui   touche  ses  mœurs,  nous   avons   un 

1.  Arch.  nat.y  J.  406,  n°  23.  —  Le  codicille  est  du  21  mai  1513. 


15 

témoignage  curieux,  celui  d'un  célèbre  prédicateur 
du  temps,  Jean  Raulin  r.  Raulin  a  laissé  un  livre, 
Yltinerarium  paradisi,  comprenant  trente-neuf 
sermons  sur  la  pénitence,  et  suivi  d'un  traité  en 
trois  sermons  sur  le  mariage  et  la  viduité,  De 
matrimonio  et  viduitate2.  Le  livre  est  dédié  à  l'ami- 
ral. Raulin  se  donne  comme  étant  son  directeur  de 
conscience,  et,  dans  l'épi tre  dédicatoire,  lui  rend 
cet  hommage  qu'il  a  été  le  modèle  des  veufs  :  quia 
ex  multis  annis  novimus  te  viduitatem  post  legiti- 
mum  matrimonium  observasse. 

Quant  à  la  piété  de  Graville,  elle  s'est  abondam- 
ment exprimée  dans  le  préambule  de  son  testa- 
ment 3,  préambule  qui  fut  célèbre  autrefois. 

Et  il  la  manifesta,   tout  le  long  de   sa  vie,  par 

1.  Hellot,  op.  cit.  —  Jean  Raulin,  né  à  Toul  en  1443,  docteur 
en  théologie,  grand  maître  du  collège  de  Navarre  (1481),  moine  de 
l'abbaye  de  Gluny  (1497),  mort  en  1514.  Il  fut  le  disciple  et  l'ami 
du  docteur  brabançon  Jean  Standonck,  qui  restaura  les  études  du 
collège  de  Montaigu.  —  Esprit  indépendant  et  hardi,  Raulin  était 
le  ferme  partisan  d'une  réforme  du  clergé  tant  régulier  que  sécu- 
lier, et  l'on  peut  dire  qu'il  est  de  ceux  qui,  à  leur  insu,  ont  «  pré- 
paré la  voie  à  des  audaces  plus  grandes  ».  Il  a  laissé,  outre  son 
Itinerarium,  des  Lettres,  publiées  par  son  neveu  Robert  Raulin, 
Paris,  1521. 

Sous  l'influence  de  Raulin,  l'amiral  poursuivit,  dans  ses 
domaines,  la  réforme  de  la  vie  monastique.  Il  était  qualifié  de 
«  père  et  zélateur  de  refformation  et  observance  régulière  »  dans 
l'inscription  gravée  sur  la  pierre  qui  recouvrait  son  cœur  dans 
l'église  du  prieuré  de  Graville-Sainte-Honorine  (Inscription 
recueillie,  à  la  fin  du  xvne  siècle,  par  le  P.  Dumonstier,  Neustria 
pia,  p.  864). 

2.  Bibl.  de  Rouen,  fonds  Leber  n°  289,  petit  in-4°  imprimé,  en 
1512  avant  Pâques,  par  Berthold  Rembolt  pour  Jean  Petit,  libraire 
juré  de  l'Université.  Le  volume  est  aux  armes  des  Malet,  appuyées 
sur  l'ancre,  symbole  de  la  dignité  d'amiral. 

3.  Bibl.  nat.  ms.  fr.  4332  (copie). 


16  LA    FAMILLE   D'ANNE    DE   GRAVILLE 

des  fondations  et  des  libéralités  :  fondation,  à 
Malesherbes,  d'un  couvent  de  Cordeliers  ;  fonda- 
tion de  trois  chapelles  dans  l'église  des  Célestins  de 
Marcoussis,  qu'il  dota  de  riches  ornements  et  dont 
il  releva  le  clocher  renversé  par  la  foudre  ;  libérali- 
tés au  monastère  des  Cordeliers  de  Pont-Audemer  ; 
à  la  cathédrale  de  Rouen,  don  d'une  cloche,  «  la 
Louise  »,  et,  pour  le  tendre  sur  le  maître-autel,  d'un 
«  poëlle  de  veloux  riche,  armoyé  et  brodé  »  ;  au 
monastère  des  Célestins  de  la  même  ville,  fonda- 
tion d'une  grande  chapelle  en  l'honneur  des  dix 
mille  martyrs,  «  comme  appert,  par  les  anchres 
armoyez  de  ses  armes,  que  l'on  voit  en  relief  de 
pierre  en  dehors  de  ladite  chapelle  et  aux  vitres  et 
parois  d'icelle  ;  luy,  sa  femme  et  ses  enfans  s'y 
voyent  en  portraits  et  priant  à  genoulx  *  » . 

Si  vive  qu'elle  fût,  la  piété  de  Graville  n'avait,  du 
reste,  rien  d'étroit,  et  n'excluait  pas  chez  lui  des 
goûts  artistiques  et  intellectuels  très  développés. 

Il  collectionnait  les  tapisseries  et  les  joyaux,  et 
il  aimait  à  bâtir.  Il  répara,  agrandit  et  embellit  le 
château  de  Marcoussis,  sa  résidence  favorite.  Dans 
la  grande  salle  il  fit  peindre  à  fresque  «  l'entrée  du 

1.  Bibl.  de  Rouen,  fonds  Martainville,  ms.  Bigot,  Y,  5,  v°  Gra- 
ville. Voir  aussi  Farin,  Histoire  de  Rouen,  1668.  —  C'est  sur  un 
des  vitraux  de  la  chapelle  des  dix  mille  martyrs  qu'a  été  copié  un 
petit  portrait  de  l'amiral  qui  fait  partie  de  la  collection  Gai- 
gnières  (Henry  Bouchot,  Inventaire  des  dessins  exécutés  par 
Roger  de  Gaignières,  etc.,  2  vol.,  Pion,  1891)  et  qui  a  été  reproduit 
par  Bernard  de  Montfaucon,  Les  monumens  de  la  monarchie  fran- 
chise, etc.,  t.  IV,  p.  144. 

On  trouve,  au  dép1  des  Estampes  (Oa  16,  fol.  37,  38,  et  Pe  8, 
fol.  28),  la  reproduction  des  vitraux  de  Rouen. 


L'AMIRAL   tiE   GRA VILLE  11 

foi  Charles  VIII  à  Naples  en  costume  de  roi  de 
Jérusalem  et  sur  un  cheval  couvert  d'une  riche 
housse  aux  armes  de  ce  royaume.  Cette  décora- 
tion fut  répétée  dans  la  chambre  située  au-dessus, 
que  l'on  appelait  la  chambre  du  roi.  L'une  et  l'autre 
de  ces  salles  étaient  en  outre  décorées  d'une  profu- 
sion d'armoiries  rappelant  les  alliances  des  Montaigu 
et  des  Gra ville,  et  de  devises  emblématiques  selon 
le  goût  du  temps...  Au-dessus  des  portes  du  grand 
escalier  et  de  la  grande  salle,  on  voyait  également 
ses  armes,  avec  des  aigles  et  des  anges  pour  sup- 
ports, et  deux  cigognes  pour  cimier1  ». 

Il  s'intéressait  aux  questions  d'éducation,  et,  en 
1494,  «  aida  le  docteur  brabançon  Jean  Standonck 
à  restaurer  les  études  du  collège  de  Montaigu,  qui 
d  evint  bientôt  le  rival  de  Sainte-Barbe  ».  Il  y  fond 
une  communauté  de  douze  écoliers  pauvres,  qui 
«  furent  les  premières  capettes,  plus  tard  si  célèbres 
dans  les  joutes  universitaires  et  théologiques2  ». 

Il  était  lui-même  homme  d'étude  et  de  cabinet. 
Il  aimait  les  beaux  manuscrits,  ornés  de  miniatures 
et  soigneusement  calligraphiés.  Nous  retrouverons, 
dans  la  bibliothèque  de  sa  fille  Anne,  la  plupart  de 
ceux  qu'il  collectionna.  Plusieurs,  qui  seront  décrits 
plus  loin  3,  ont  fini,  après  de  longues  erreurs,  par 
trouver  à  la  Bibliothèque  nationale  un  asile  définitif. 

1.  Malte-Brun,  op.  cit.,  p.  91. 

2  Perret,  op.  cit.,  p.  167.  Cf.  Quicherat,  Histoire  de  Sainte- 
Barbe,  Paris,  1860,  t.  I,  et  Imbart  de  La  Tour,  Les  Origines  de  la 
Réforme,  Paris,  Hachette,  1909,  t.  II.  —  Erasme  fut,  en  1496, 
boursier  au  collège  Montaigu. 

3.  Appendice,  n°  II. 

2 


18  LA    FAMILLE   D'ANNE    DE    GRAVlLLE 

Parmi  les  manuscrits  ayant  appartenu  à  l'amiral, 
il  en  est  un  qu'il  importe  de  signaler  dès  à  présent  : 
c'est  le  Terrier  de  Marcoussis.  —  Les  archives  de 
la  vaste  seigneurie  gisaient  éparses  dans  une  des  tours 
du  château.  Graville  chargea  l'évêque  de  Mirepoix, 
Jean  d'Epinay,  son  cousin,  et,  semble-t-il,  son  fondé 
de  pouvoir,  de  les  classer  et  de  les  réunir  en  un 
terrier.  Ce  terrier  comprenait  plusieurs  volumes, 
l'un  desquels  existe  encore  *.  C'est  un  manuscrit 
grand  in-folio,  orné  de  curieuses  miniatures.  L'une 
de  ces  miniatures,  qui  nous  intéresse  particulière- 
ment, représente  Marie  de  Balsac,  femme  de 
l'amiral,  entourée  de  ses  trois  filles,  Louise, 
Jeanne  et  Anne. 

IL    —    Les  Balsac  d'Entragues.    —  Rauffet  et 
Robert  de  Balsac. 

Nous  connaissons  la  famille  paternelle  d'Anne  de 
Graville.  Venons  à  sa  famille  maternelle. 


Les  Balsac2  sont  de  purs  Auvergnats,  originaires 

1.  Il  appartenait  à  Mlle  de  La  Baume-Pluvinel  et  va  être 
reproduit,  pour  la  Société  des  Bibliophiles  français,  par  les  soins 
de  MM.  le  Comte  Paul  Durrieuet  le  Comte  Alexandre  de  Laborde. 

2.  Le  nom  de  Balsac  prend  un  s,  et  c'est  à  tort  qu'on  l'ortho- 
graphie trop  souvent  par  un  z. 

Rien  absolument  de  commun  entre  les  Balsac  et  la  famille  de 
Guez  de  Balzac,  l'auteur  des  Lettres  et  du  Socrate  chrétien.  (Le 


RAUFFET    ET   ROBERT   DE    BALSAC  19 

du  village  de  ce  nom,  situé  à  deux  lieues  de  Brioude. 
Ils  apparaissent  dès  le  ixe  siècle  *.  En  mars  814, 
sous  le  règne  de  Louis-le-Débonnaire,  Odo,  sei- 
gneur de  Balsac,  donna  aux  comtes  et  chanoines 
de  Saint- Julien  de  Brioude,  pour  une  fondation,  les 
cens  et  rentes  qui  lui  appartenaient  au  lieu  de  Bal- 
sac.  Plusieurs  autres  Balsac  firent  des  fondations  du 
même  genre  ;  nombre  d'entre  eux  furent  chanoines 
et  comtes  de  Brioude2. 

La  filiation  des  Balsac  ne  commence  à  être  régu- 
lièrement connue  qu'à  partir  de  Roffec3  de  Balsac, 
chevalier,  qui,   en  1336,  reconnut  tenir  en  fief  du 

village  auquel  Guez  empruntait  son  second  nom  est  situé  près 
d'Angoulême.)  —  Ai-je  besoin  de  dire  que  le  romancier  Honoré 
de  Balzac  ne  se  rattachait,  lui  non  plus,  en  aucune  façon  aux 
Balsac  d'Entragues  ?  Honoré  de  Balsac,  qui  s'adjugea  la  particule 
après  1830,  et  qui  affichait  de  hautes  prétentions  nobiliaires  (au 
sujet  de  ces  prétentions,  je  renvoie  les  curieux  à  la  préface  de 
l'édition  originale  —  presque  introuvable  —  du  Lys  dans  la  vallée, 
2  vol.  in-8°,  Paris,  Werdet,  1836)  était,  à  vrai  dire,  par  son  père, 
d'origine  auvergnate  (Revue  des  Deux  Mondes,  15  décembre  1856, 
art.  de  M.  Eug.  Poitou). 

1 .  Le  P.  Anselme,  t.  II,  p.  435  :  Généalogie  de  Balsac.  —  Tou- 
chant cette  généalogie,  j'ai  consulté  tous  les  documents  qui  se 
trouvent  à  la  Bibliothèque  nationale.  Ces  documents  sont  contra- 
dictoires. Dans  quelques-uns  d'entre  eux  (Pièces  originales,  Dos- 
siers bleus,  etc.),  Robert  de  Balsac  apparaît  comme  l'aîné  de  Rauf- 
fet;  Marie  (la  femme  de  Gra ville)  serait  la  fille  de  Robert,  Pierre 
(le  mari  d'Anne  de  Graville)  étant  le  fils  de  Rauffet.  Mais  la  généa- 
logie du  P.  Anselme  est  la  seule  exacte  dans  son  ensemble,  par- 
ticulièrement en  ce  qui  touche  la  filiation  de  Pierre  de  Balsac. 
Nous  avons,  en  effet,  le  testament  de  Robert  (Cabinet  d'Hozier, 
25,  fol.  2)  :  Pierre  y  est  désigné  comme  son  fils  aîné  et  son  «  héri- 
tier universel  » . 

2.  Dantil  et  de  Chavanat,  Chronologie  du  ci-devant  chapitre  de 
Saint-Julien  de  Brioude,  Paris,  1805.  —  Entre  1256  et  1559,  onze 
Balsac  firent  partie  du  chapitre. 

3.  Roffec,  Roffet,  Rouffet,  Rauffet,  —de  Badulfus  (Raoul). 


20  LA    FAMILLK    DANNE    DE    GRAV1LLE 

noble  chapitre  de  Brioude  tout  ce  qu'il  avait  à  Bal- 
sac.  Jean  de  Balsac,  son  petit-fils,  aida  le  roi 
Charles  VII  de  tous  ses  biens  contre  les  Anglais. 
Il  avait  épousé  Agnès  de  Ghabannes.  Ce  fut  lui  qui, 
le  premier  de  sa  famille,  prit  le  titre  de  sire 
d'Entragues  K  II  eut  de  nombreux  enfants. 


II 


L'aîné  de  ses  fils,  Bauffet2  II  de  Balsac,  seigneur 
de  Balsac,  Glisenove,  Bensac,  Saint-Amand,  Pré- 
lat, Paulhac 3,  Giveyrat,  Bioumartin,  etc.,  fut 
capitaine  de  dix  hommes  d'armes  et  de  quatre 
mille  francs  archers,  gouverneur  du  Pont-Saint- 
Esprit,  chambellan  du  roi  Louis  XI  et  sénéchal  de 
Nîmes  et  de  Beaucaire  4. 

Louis  XI  le  nomme  très  souvent  dans  sa  corres- 


1 .  Entragues  ou  Entraigues,  actuellement  Ègliseneuve  d'En- 
traigues,  Puy-de-Dôme. 

2.  C'est  ainsi  qu'il  signait. 

3.  Au  sujet  de  Paulhac  et  de  ses  seigneurs,  je  ne  peux  que  ren- 
voyer à  la  plaquette  que  j'ai  publiée  sous  ce  titre  :  Suite  des  sei- 
gneurs de  Paulhac.  Brioude,  Watel,  1915. 

4.  Le  royaume  comprenait,  vers  1460,  vingt-sept  bailliages  et 
quinze  sénéchaussées.  Les  baillis  et  sénéchaux  avaient,  à  la  fin  du 
xve  siècle,  des  attributions  presque  illimitées.  Ils  représentaient 
le  roi,  étaient  à  la  fois  des  fonctionnaires  politiques  et  des  admi- 
nistrateurs, des  officiers  de  police,  de  justice  et  de  finances.  Ils 
avaient  la  garde  de  leurs  circonscriptions  ;  c'étaient  eux  qui  con- 
voquaient les  hommes  du  roi  et  dirigeaient,  dans  leur  ressort, 
les  opérations  militaires. 

La  sénéchaussée  de  Beaucaire  était  immense;  elle  allait  de 
Brioude  et  de  Saint-Flour  à  la  Méditerranée. 


RADFFET  ET  ROBERT  DE  BALSAC  21 

pondance,  et  l'employait  beaucoup.  Pendant  la 
guerre  du  Bien  public,  en  1465,  Rauffet  lui  rendit 
un  service  signalé.  Le  duc  de  Bourbon,  l'un  des 
princes  ligués,  avait  entraîné  dans  le  complot  son 
frère  naturel,  Jean  de  Bourbon,  évêque  du  Puy,  et 
préméditait  de  s'emparer  de  la  ville.  Mais  le  séné- 
chal de  Beaucaire,  qui,  la  peste  étant  à  Nîmes, 
s'était  retiré  dans  le  Velay,  se  mit  à  la  tête  des 
milices  de  la  sénéchaussée,  déconcerta  les  projets 
des  rebelles  et  empêcha  que  la  ville  du  Puy  ne  se 
déclarât  en  leur  faveur  l . 

En  1473,  il  fut,  comme  il  va  être  dit,  l'un  des  chefs 
de  l'expédition  qui  se  termina  par  la  prise  de  Lec- 
toure  et  par  l'assassinat  de  Jean  V  d'Armagnac. 

Il  mourut  le  25  octobre  1473,  et  fut  enterré  dans 
l'église  Saint-Julien  de  Brioude,  à  laquelle  il  laissait 
deux  mille  écus  d'or  pour  la  fondation  d'une  cha- 
pelle et  de  quatre  vicairies,  qui  subsistèrent  jusqu'à 
la  Révolution  sous  le  nom  de  «  vicairies  du  séné- 
chal 2  » . 

Il  avait  épousé,  en  1453,  Jeanne  d'Albon  ;  il  en 
eut  sept  enfants.  L'une  de  ses  filles,  Marie,  fut  la 
femme  de  l'amiral  de  Graville.  Ses  fils  (Rauffet  III 


1 .  Dom  Cl.  Devic  (et  dom  J.  Vaissete,  Histoire  générale  du 
Languedoc,  réédition.  Toulouse,  1889,  t.  XI. 

2.  Pour  le  détail  de  cette  fondation,  voir  ma  Suite  des  sei- 
gneurs de  Paulhac,  p.  20.  —  Le  P.  Anselme  mentionne  un  certain 
Raoul  de  Balsac,  qui,  en  1373,  aurait  donné  à  l'église  Saint-Julien 
deux  mille  écus  d'or,  «  mille  pour  y  être  enterré,  et  les  autres 
mille  pour  la  fondation  d'une  chapelle  où  sont  ses  armes  ».  — 
N'y  aurait-il  pas  là  une  confusion  ?  Le  Raoul  de  1373  ne  doit 
faire  qu'un  avec  Rauffet,  mort  exactement  cent  ans  plus  tard. 


.22  LA    FAMILLE    D'ANNE   DE    GR  A  VILLE 

et  Geoffroy)  ne  laissèrent  pas  d'enfants.  De  sorte 
que  ce  fut  son  frère  cadet  Robert  qui  continua  le 
nom  de  Balsac. 


III 


La  vie  aventureuse  de  Robert  de  Balsac  mérite 
d'être  racontée  *. 

Il  naquit  vers  1440.  De  sa  jeunesse  nous  ne 
savons  rien.  11  est  mentionné  pour  la  première 
fois  dans  un  acte  par  lequel  Charles  de  France, 
duc  de  Guyenne  (le  frère  de  Louis  XI),  lui  fait  dona- 
tion (1463)  de  la  terre  de  Clermont-Soubiran2. 

Désireux  de  guerroyer  et  de  voir  du  pays,  il  se 
fit,  en  1464,  recommander  par  Louis  XI  au  duc  de 


1 .  Lettres  de  Louis  XI  ;  Lettres  de  Charles  VIII  (éd.  de  la  Soc. 
de  l'Hist.  de  France). —  Gommynes,  Mémoires. —  Devic  et  Vais- 
sete,  op.  cit.,  t.  XL  —  S.  de  Sismondi,  Histoire  des  Républiques 
italiennes  du  moyen-âge.  Paris,  1826,  t.  XII.  —  Déribier-du-Châ- 
telet,  Dictionnaire  statistique  ou  Histoire  descriptive  et  statistique 
du  département  du  Cantal.  Aurillac,  1852-1855,  t.  III.  —  M.  P. 
Allut,  Etude  biographique  et  bibliographique  sur  Symphorien 
Champier.  Lyon,  Scheuring,  1859.  — C.  de  Cherrier,  Histoire  de 
Charles  VIII.  Paris,  Didot,  1870.  —  J.  Andrieu,  Bibliographie 
générale  de  VAgenais.  Paris,  Picard,  1886.  —  Tamizey  de  Lar- 
roque,  Le  chemin  de  Vospital,  par  Robert  de  Balsac...  nouvelle 
édition  avec  notice  sur  Vauteur,  notes  et  appendice.  Montpellier, 
Hamelin,  1887.  —  B.  de  Mandrot,  Louis  XI,  Jean  d'Armagnac  et 
le  drame  de  Lectoure  (Revue  historique,  t.  XXXVIII,  nov.-déc 
1888).  —  H.  François  Delaborde,  L'Expédition  de  Charles  VIII 
en  Italie.  Paris,  Didot,  1888.  —  Ch.  Samaran,  La  Maison  d'Ar- 
magnac au  XVe  siècle  et  les  dernières  luttes  de  la  féodalité  dans 
le  midi  de  la  France.  Paris,  Picard,  1908. 

2 .  Actuellement  Clermont-Dessus,  Lot-et-Garonne,  arr.  d'Agen. 


RAUFFET  ET  ROBERT  DE  BALSAC  23 

Milan,  Francesco  Sforza.  La  lettre  de  recommanda- 
tion est  curieuse  : 

Très  cher  et  très  amé  oncle,  pour  ce  que,  entre  noz  servi- 
teurs, avons  en  especial  recommandacion  nostre  bien  amé 
serviteur  Robert  de  Balsac,  escuier,  et  pour  ce  que  le  dit  de 
Balsac,  comme  nous  a  dit,  a  grant  désir  et  affection  cTaler 
veoir  le  monde  et  de  soy  employer  en  fait  de  guerre  soubs 
aucun  de  nos  parens  et  espetiaulx  amis  ;  que  sommes  infor- 
més deuement  que  ledit  Robert  est  de  bonne  maison  et  noble 
et  bien  expert  au  fait  de  la  guerre,  et  qu'il  est  homme  pour 
bien  servir,  et  que  vouldrions  son  bien  et  avancement,  nous 
désirerions  bien  que  ledit  Robert  vous  peust  faire  aucun  bon 
service.  Pourquoy  vous  prions  bien  affectueusement  que  pour 
amour  et  contemplacion  de  nous,  vous  le  veuilles  prendre  et 
emploier  en  vostre  service  et  l'avoir  pour  especialement 
recommandé,  comme  vouldriés  que  eussions  ung  de  voz  ser- 
viteurs en  cas  semblable.  Et,  ce  faisant,  nous  ferez  singulier 
plaisir  4. 

Revenu  d'Italie  en  1467  ou  1468,  Robert  fut 
nommé  par  Charles  de  France  sénéchal  d'Agenais 
et  de  Gascogne.  C'est  en  cette  qualité  qu'il  prit  part 
aux  expéditions  organisées  par  Louis  XI  contre 
Jean  V  d'Armagnac. 

Jean  V  s'était  comporté  d'abord  en  vassal  fidèle 
et,  entre  1439  et  1452,  avait  contribué  pour  sa 
part  à  la  conquête  de  la  Guyenne  anglaise.  Mais,  sur 
ces  entrefaites,  il  se  'prit  de  passion  pour  sa  sœur 
Isabelle  (deux  enfants  naquirent  de  l'inceste)2; 
il  eut  l'impudence  de  l'épouser  publiquement,  en 
vertu  d'une  fausse  bulle,  et,  d'autre  part,  affecta,  en 
plusieurs    circonstances,    de    braver    l'autorité  de 

1.  Lettre  du  27  mai  1464. 

2.  Sur  Isabelle  d'Armagnac,  voir  Ch.Samaran,  Revue  des  Hautes- 
Pyrénées,  t.  II,  4907. 


24  LA    FAMILLE   D'ANNE   DE   GRA VILLE 

Charles  VII.  Le  roi  fît  envahir  ses  Etats,  et  l'obli- 
gea de  se  réfugier  en  Aragon  (1455).  Pendant  ce 
temps,  le  Parlement  de  Paris  le  condamnait  à 
l'exil  et  confisquait  ses  domaines  au  profit  de  la  cou- 
ronne. Il  eut  alors  recours  au  pape  Pie  II,  et  fit  à 
Rome  un  voyage  de  pénitence.  Mais  ce  ne  fut  que 
sous  Louis  XI  qu'il  obtint  (1461)  la  restitution  de 
ses  domaines.  Quatre  ans  plus  tard,  il  n'en  adhé- 
rait pas  moins,  ainsi  que  son  cousin  Nemours j,  à  la 
ligue  du  Bien  public.  Au  traité  de  Conflans,  qui 
pacifia  le  royaume,  il  eut  un  traitement  de  faveur 
et  se  fit  confirmer  la  jouissance  de  tous  les  fiefs  de 
sa  maison  en  Rouergue  et  en  Armagnac.  Mais  peu 
après,  le  sachant  engagé  dans  de  nouvelles  conspira- 
tions, et  le  soupçonnant  de  négociations  suspectes 
avec  les  Anglais,  à'anglicherie,  comme  on  disait 
alors,  Louis  XI  envoya  contre  lui  une  armée  sous 
Antoine  de  Ghabannes,  comte  de  Dammartin  (1469), 
et  le  força  de  chercher,  pour  la  seconde  fois,  un 
asile  au  delà  des  Pyrénées.  Condamné,  par  arrêt  du 
Parlement,  à  la  confiscation  de  corps  et  de  biens, 
ses  terres  furent  partagées  entre  un  certain  nombre 
de  privilégiés,  parmi  lesquels  Rauffet  de  Balsac, 
qui  obtint  les  seigneuries  de  Marcillac  2  et  de  Cas- 
sagnes-Comtaux3,  et  Robert  de  Balsac,  à  qui  échurent 
celles  de  Dunes4,  de  Malause5  et  de  Tournon  6. 

1.  Jacques  d'Armagnac,  duc  de   Nemours,   décapité  en  4477. 
L'amiral  de  Graville,  nous  l'avons  vu,  fut  l'un  de  ses  juges. 

2.  Aveyron,  arr.  de  Rodez. 

3.  Ibid. 

4.  Tarn-et-Garonne,  arr.  de  Moissac. 

5.  Ibid. 

6.  Lot-et-Garonne,  arr.  de  Villeneuve-sur -Lot. 


RAUFFET    ET    ROBERT   DE   BALSAC  25 

La  déchéance  du  comte  d'Armagnac  paraissait 
définitive,  lorsqu'il  trouva  un  allié  inattendu  en  la 
personne  de  Charles  de  France,  duc  de  Guyenne. 
Celui-ci,  sur  le  conseil  de  quelques  intrigants, 
appela  le  rebelle  auprès  de  lui  et  lui  rendit  ses 
domaines.  Mais  une  armée  royale,  commandée 
par  Gaston  du  Lyon,  sénéchal  de  Toulouse,  par 
Rauffet  de  Balsac  et  par  les  autres  sénéchaux  du 
Midi,  ne  tarda  pas  à  occuper  l'Armagnac.  Jean  V  se 
jeta  dans  sa  place  de  refuge,  Lectoure.  Les  séné- 
chaux en  firent  le  siège,  bientôt  soutenus  par  Pierre 
de  Bourbon,  sire  de  Beaujeu.  Jean  fut  réduit  à  capi- 
tuler (juin  1472),  mais  il  obtint  des  conditions 
avantageuses,  et  recouvra,  d'autant  plus  complète, 
la  liberté  de  ses  mouvements,  que  Rauffet  de  Bal- 
sac  avait  reçu  l'ordre  de  courir  sans  retard  au 
secours  du  roi,  qui  tenait  tête  aux  Bretons 1 ,  tandis 
que  Robert  se  rendrait  devant  Beau  vais,  assiégée  par 
Charles  le  Téméraire.  Profitant  de  ce  que  Lectoure 
était  à  la  merci  d'un  coup  de  main,  Jean  y  rentra 
par  surprise  et  fit  prisonnier  le  sire  de  Beaujeu 
(octobre  1472). 

Louis  XI  ne  pouvait  rester  sous  le  coup  d'un 
pareil  échec  ;  aussi  se  hâta-t-ilde  conclure,  avec  les, 
Bretons  et  les  Bourguignons,  une  trêve  de  quelques 
mois,  après  quoi  il  prescrivit  aux  sénéchaux  de 
Toulouse,  de  Beaucaire  et  d'Agenais  de  se  porter 
d'urgence  avec  leurs  milices  sous  les  murs  de  Lec- 
toure. Dès  le  commencement  de  janvier  (1473),  les 

i.  Lettres  de  Louis  XI,  t.  V,  p.  33. 


26  LA    FAMILLE    D'ANNE    DE   GRA VILLE 

deux  Balsac  commencèrent  le  blocus  de  la  place. 
Ils  furent  rejoints  en  mars  par  le  cardinal  Jean 
Jouffroy,  probablement  investi  du  commande- 
ment en  chef  de  l'armée  royale1,  en  tout  cas  chargé 
de  présider  aux  négociations  qui  venaient  de  s'en- 
gager entre  assiégés  et  assiégeants.  Le  4  mars,  on 
tomba  d'accord.  Le  comte  d'Armagnac  obtenait  son 
pardon  ;  ce  pardon  s'étendait  à  ses  gens  de  guerre  et 
à  tous  ses  sujets  ;  moyennant  quoi  il  s'engageait  à 
rendre  immédiatement  la  ville.  Le  6  au  matin,  il 
alla  entendre  la  messe  à  l'église  Saint-Gervais  ;  c'est 
là  que,  suivant  un  chroniqueur  2,  la  capitulation 
aurait  été  jurée  «  sur  le  corps  du  Seigneur  distribué 
par  le  cardinal,  qui  en  prit  une  partie  et  donna 
l'autre  au  comte  ».    A   l'issue  de  cette  messe,  les 


1 .  Cet  ancien  moine  bénédictin,  ambitieux  et  prodigieuse- 
ment actif,  prétendit  à  tout,  même,  comme  on  le  voit,  au  rôle  de 
chef  militaire,  et  fut  mêlé  à  toutes  les  grandes  affaires  de  son 
temps,  dont  il  reste  un  des  types  ecclésiastiques  les  plus  curieux. 
Il  avait  pris  part,  en  1438,  au  concile  de  Ferrare  et  avait  été  l'un 
des  pères  du  rit  latin  désignés  pour  travailler  à  l'union  des 
Églises  orientale  et  grecque  avec  l'Église  romaine.  Ce  fut  lui  qui, 
en  1460,  plaida  en  consistoire  pour  Jean  V,  convaincu  d'inceste 
(sur  cette  curieuse  plaidoirie,  voir  Samaran,  op.  cit.,  p.  135).  Car- 
dinal en  1461,  il  négocia  à  Rome  l'abolition  de  la  Pragmatique 
sanction,  et  remplit  plusieurs  missions  diplomatiques  en 
Espagne. 

Il  était  l'un  des  fidèles  de  Louis  XI,  qu'il  avait  assisté  de  ses 
conseils  et  de  sa  bourse  pendant  la  guerre  du  Bien  public. 
Lafaille,  l'annaliste  de  Toulouse,  le  qualifie  d'Éminence  turque,  à 
raison  de  son  rôle  dans  le  drame  de  Lectoure.  Mais  ce  rôle  n'a 
pas  été  nettement  tiré  au  clair,  et  ses  responsabilités  restent 
douteuses.  —  Cf.  Ch.  Fierville,  Le  Cardinal  Jean  Jouffroy  et 
son  temps.  Coutances,  1874. 

2.  Belleforest,  Les  grandes  annales  et  histoire  générale  de 
France.  Paris,  1579. 


RAUFFET    ET    ROBERT    DE    BALSAC  27 

portes  de  la  ville  furent  ouvertes  et  l'armée  royale 
y  pénétra. 

C'est  ici  que  le  drame  commence.  Une  troupe  de 
gens  d'armes,  conduite  par  Guillaume  de  Montfau- 
con,  lieutenant  du  sénéchal  de  Beaucaire,  passait 
devant  la  maison  où  s'était  retiré  Jean  V,  avec  sa 
femme  Jeanne  de  Foix  *  et  quelques  familiers.  Une 
querelle  s'éleva  entre  les  gens  du  sénéchal  et  ceux 
du  comte.  Celui-ci,  descendant  au  bruit,  fut  poi- 
gnardé par  l'un  des  francs  archers  de  Montfaucon, 
nommé  Pierre  Le  Gorgias  2.  Quant  à  la  comtesse, 
on  lui  arracha  ses  bijoux  et  on  la  traîna  au  château, 
tandis  que  la  soldatesque,  se  ruant  à  travers  les 
rues,  brûlait  et  massacrait  tout  sur  son  passage. 

Quelques  jours  plus  tard,  la  veuve  de  Jean  V  fut 
transférée  au  château  de  Buzet,  dans  le  Toulousain. 
Et  l'on  raconte  qu'une  fois  là,  le  seigneur  de  Castel- 
nau  de  Bretenoux  et  maîtres  Macé  Guernadon  et  Oli- 
vier Le  Roux,  secrétaires  du  roi,  s'étant  assurés 
qu'elle  était  enceinte,  la  forcèrent  d'avaler  un  breu- 
vage qui  la  fit  avorter.  Elle  se  retira  depuis  à  Rodez, 
et  y  vécut  plusieurs  années  d'une  pension  que  lui 
assigna  Louis  XI. 

On  ne  saura  jamais  —  tant  les  récits  sont  peu 
d'accord  entre  eux  —  dans  quelle  mesure  exacte  les 
Balsac,  et  en  particulier  Robert  de  Balsac,  doivent 
être  rendus  responsables  de  l'assassinat  de  Jean  V. 


1 .  Il  l'avait  épousée  en  4469. 

2.  Pour  les  différentes  versions  du  meurtre  de  Jean  V  et  pour 
la  critique  de  ces  versions,  je  renvoie  à  l'article  de  M.  B.  de 
Mandrot  et  au  livre  de  M.  Gh.  Samaran,  pp.  193  et  333. 


28  LA    FAMILLE    d'aNNE    DE    GRAVILLE 

Mais  ce  qu'on  peut  affirmer,  c'est  que  les  deux 
frères,  depuis  longtemps  les  ennemis  mortels  du 
comte,  et  qui  détenaient  des  seigneuries  confisquées 
sur  lui,  «  avaient  un  intérêt  certain  à  le  faire  dis- 
paraître 1  ». 


L'année  qui  suivit  la  prise  de  Lecloure,  en  4  474, 
Robert  de  Balsac  se  maria.  Il  épousa  Antoinette  de 
Gastelnau,  fille  d'Antoine,  seigneur  de  Gastelnau  et 
de  Bretenoux,  et  sœur  de  ce  Gastelnau  que  nous 
venons  de  voir  mêlé  au  drame. 

C'est  peut-être  à  raison  du  rôle  qu'il  y  avait  joué 
lui-même  et  pour  l'expiation  de  ses  péchés  qu'il  édi- 
fia, en  1483,  près  de  son  château  de  Saint- Arnaud 
(actuellement  Saint-Chamant 2)  une  belle  église  de 
style  ogival,  à  laquelle  il  attacha  un  chapitre  com- 
posé de  six  chanoines  et  d'un  doyen,  de  six  prében- 
diers  et  de  plusieurs  chapelains,  et  qu'il  dota  de 
rentes  considérables  3. 

1.  B.  de  Mandrot,  op.  cit.  — Aux  États  de  Tours  de  1484, 
Guillaume  de  Sabrevois,  l'avocat  de  Charles  d'Armagnac,  accusa 
formellement  du  meurtre  Robert  de  Balsac,  Jean  de  Castelnau- 
Bretenoux,  etc. 

2.  Cantal, arr.  de  Mauriac,  canton  de  Salers! 

3.  Déribier-du-Châtelet.  —  L'église  a  été  détruite,  mais  les  boi- 
series .qui  la  décoraient  se  trouvent  actuellement,  partie  dans 
l'église  de  Saint-Chamant,  partie  dans  celle  de  Saint-Cernin  ;  ces 
dernières  sont  classées  comme  objets  mobiliers  historiques  :  la 
Revue  de  Haute-Auvergne  (t .  II,  p.  294)  en  a  donné  une  reproduc- 
tion partielle.  —  Quant  au  château  de  Saint-Chamant,  dont  les 
parties  les  plus  anciennes  remontent  au  xive  siècle,  et  qui  fut  re- 
construit au  xvne,  il  a  été  de  nos  jours  restauré  avec  beaucoup  de 
soin  et  de  goût  par  M.'  Couderc  de  Saint-Chamant  (Vie  à  la  cam- 
pagne, vol.  12,  n°  145  :  1er  octobre  1912). 


RAUFFET  ET  ROBERT  DE  BALSAC  29 

Il  prit  part,  en  1488,  à  la  guerre  de  Bretagne, 
comme  lieutenant  de  Louis  de  La  Trémoille  1.  Il 
était  à  la  bataille  de  Saint- Aubin-du-Cormier  2. 

En  1494,  Charles  VIII  lui  accorda  pour  son  fils 
Pierre,  malgré  le  «  bas  aage  »  de  celui-ci  (il  avait 
quinze  ans),  la  survivance  de  l'office  de  sénéchal 
d'Agenais  et  des  capitaineries  des  places  de  Penne 
d'Agenais,  de  Tournon  et  de  Castelculier  3.  Les  con- 
sidérants dont  est  accompagné  l'octroi  de  cette  sur- 
vivance témoignent  de  la  faveur  dont  jouissait 
Robert  et  de  la  variété  de  ses  services  4  :  «  Gonsi- 
derans  les  grans,  louables,  recommandables  et  très 
agréables  services  que  nostre  amé  et  féal  conseil- 
ler et  chambellan  le  seneschal  d'Agenoys  a  par  cy 
devant  et  dès  son  jeune  aage  faitz  à  feuz  nos  très 
chers  seigneurs  ayeul  et  père,  que  Dieu  absoille,  et 
à  nous,  depuis  nostre  avènement  à  la  couronne,  tant 
on  fait  de  noz  guerres  que  en  plusieurs  grans  et 
loingtains  voyages  et  ambassades  où  il  s'est  tous- 
jours  vertueusement  gouverné  et  conduit...  » 

A  la  fois  diplomate  et  soldat,  Robert  (qui  d'ail- 
leurs avait   fait  ses  premières  armes   en  Italie)  ne 


1.  La  correspondance  de  Charles  VIII  comprend  de  très  nom- 
breuses lettres  adressées  à  Louis  de  La  Trémoille  et  à  ses  lieute- 
nants, «  les  sires  de  Gharluz,  de  Monfaulcon,  de  Saint-André,  de 
Balsac  »,  etc. 

2.  Lettres  de  Charles  VIII,  t.  III,  p.  384  :  «  Ordre  de  bataille 
des  François  à  la  bataille  de  Saint-Aubin-du-Cormier.  » 

3 .  Ces  trois  places  sont  en  Lot-et-Garonne. 

4.  Lettres  de  Charles  VIII,  t.  IV,  p.  39:  «  A  nos  chers  et  bien 
amez  les  nobles,  consuls,  manans  et  habitans  de  nostre  pays 
d'Agenoys.  » 


30 

pouvait  manquer  de  prendre  part  à  la  grande  expé- 
dition de  Naples. 


Quand  Charles  VIII,  ayant  franchi  le  col  du 
mont  Genèvre  (août  1494)  et  pénétré  en  Italie  par 
Turin,  Asti  et  Pavie,  arriva  aux  portes  de  la  Tos- 
cane, Pierre  de  Médicis,  épouvanté,  consentit  à  lui 
livrer  d'emblée  Sarzana  et  Sarzanella,  Pietrasanta, 
Librafatta,  Livourne  et  Pise.  Il  fut  convenu  verba- 
lement que  le  roi  restituerait  les  forteresses  de  Tos- 
cane quand  il  aurait  achevé  la  conquête  du  royaume 
de  Naples;  qu'en  attendant  les  Florentins  l'aide- 
raient de  leurs  subsides,  et  qu'à  ce  prix  ils  garde- 
raient ses  bonnes  grâces. 

Pise  subissait  depuis  quatre-vingt-sept  ans  la 
dure  tyrannie  florentine.  A  peine  Charles,  se  diri- 
geant sur  Florence,  fut-il  entré  dans  leur  ville  que 
les  Pisans  le  supplièrent  de  les  délivrer  d'un  joug 
devenu  insupportable.  Le  roi,  touché  de  leurs  ins- 
tances auxquelles  toute  sa  cour  joignait  les  siennes, 
et  sans  réfléchir  davantage  aux  engagements  con- 
tractés avec  les  Florentins,  prononça  de  vagues 
paroles  favorables.  On  le  prit  au  mot.  La  garnison 
florentine  fut  chassée  de  la  ville  et  dix  citoyens 
pisans  assumèrent  l'administration  de  la  république 
renaissante  (9  novembre  1494). 

Quelques  jours  plus  tard,  Charles  VIII  partait 
pour  Florence.  Il  y  conclut,  le  26  novembre,  un 
traité  par  lequel  le  subside  que  devaient  fournir  les 


RAUFFET  ET  ROBERT  DE  BALSAC 


31 


Florentins  pour  la  conquête  de  Naples  était  fixé  à 
cent  vingt  mille  ducats,  payables  en  trois  termes.  Le 
roi  jura  de  son  côté  de  restituer,  au  plus  tard  à  son 
départ  de  l'Italie,  les  forteresses  qui  lui  avaient  été 
consignées. 

Quittant  Florence,  il  passa  par  Sienne  et  par 
Viterbe  et  entra  à  Rome  le  31  décembre.  Dès  la  Ifin 
de  février,  il  était  dans  Naples,  évacuée  par  Fer- 
dinand II. 

Lorsque,  quatre  mois  plus  tard,  pressé  de  rentrer 
en  France,  et  menacé  de  se  voir  couper  la 
retraite,  Charles  VIII  repassa  par  Pise,  il  y  fut 
obsédé  de  nouvelles  sollicitations.  Les  Pisans  le 
supplièrent,  après  ce  qu'il  avait  fait  pour  eux,  de 
ne  pas  les  livrer,  en  les  abandonnant,  à  la  vengeance 
de  leurs  ennemis.  Le  roi,  fort  embarrassé,  et 
sommé  par  le  gouvernement  de  Florence  d'avoir  à 
tenir  sa  parole,  refusa  de  se  prononcer  sur-le- 
champ.  Mais  il  eut  soin  de  choisir,  pour  leur  confier 
les  forteresses  livrées  par  Pierre  de  Médicis,  des 
hommes  bien  disposés  pour  les  Pisans.  Il  confia  en 
particulier  la  garde  de  la  citadelle  de  Pise  à  Robert 
de  Balsac,  dont  les  attaches  étaient  connues,  et 
mit  également  sous  ses  ordres  les  garnisons  qui 
occupaient  Pietrasanta,  Librafetta  et  Mutrone. 

Inquiets  de  ces  choix,  et  d'ailleurs  pressés  de 
recouvrer  leur  bien,  les  Florentins  dépêchèrent  à 
Charles  VIII  des  ambassadeurs,  qui  le  rejoignirent 
à  Asti,  quelques  jours  après  la  bataille  de  Fornoue, 
et  qui,  à  force  d'instances  et  de  concessions  pécu- 
niaires, obtinrent  enfin  que  la  question  des  forte- 


32  Î,A    FAMILLE    Ïj'aNNË   DÉ   &RÀVILLÈ 

resses  fût  réglée  à  leur  satisfaction.  Ils  s'enga- 
gèrent1, au  nom  de  leur  gouvernement,  à  verser 
sans  aucun  retard  les  trente  mille  ducats  que  la 
République  florentine  devait  encore,  aux  termes  du 
traité  signé  l'année  précédente  ;  ils  promirent  en 
outre  d'avancer  soixante-dix  mille  ducats  pour  l'en- 
tretien de  l'armée  française  laissée  à  Naples 2  ; 
moyennant  quoi,  Nicolas  Alamanni,  l'un  des  ambas- 
sadeurs, fut  chargé  de  porter  aux  gouverneurs  des 
forteresses  occupées  l'ordre  de  les  évacuer  immé- 
diatement sous  peine  de  rébellion,  et  à  tous  les 
soldats  du  roi  celui  de  quitter  le  service  des 
Pisans. 

Balsac  reçut  cet  ordre  formel,  qui  lui  fut  plu- 
sieurs fois  réitéré.  Mais  il  était  pour  lors  éper- 
dument  épris  d'une  jeune  Pisane,  la  fille  d'un 
gentilhomme  nommé   Luca   del  Lante3;  peut-être 


1.  Convention  de  Turin,  du  26  août  1495. 

2.  La  République  de  Florence  était  la  seule  alliée  qui  restât  à 
la  France  en  Italie,  et  ce  n'est  que  par  ses  États  que  le  roi  pouvait 
communiquer  avec  les  troupes  laissées  à  Naples  sous  le  comman- 
dement de  Gilbert  de  Montpensier. 

3.  Guicciardini,  Istoria  d'italia,  lib.  III,  cap.  I  :  «  Stimolato 
d'ail  amore  che  portava  a  una  fanciulla  figliuola  di  Luca  del 
Lante,  cittadino  pisanoi  »  Cf.  Scipione  Ammirato,  Istorie  floren- 
tine, lib.  XXVI,  et  Paolo  Giovio,  Délie  istorie  del  suo  tempo, 
lib.  III. 

Ce  Luca  del  Lante  appartenait,  à  coup  sûr,  à  la  famille  Fabri. 
Il  est  en  effet  certain  que  la  jeune  fille  aimée  de  Robert  de  Balsac 
se  nommait  Lancia  Fabri  (fille  de  Laurent  Fabri,  d'après  les 
généalogies  :  je  m'avoue  impuissant  à  concilier  l'affirmation  una- 
nime des  historiens  italiens  avec  celle  des  généalogistes).  Elle 
était  la  sœur  de  Ludovico  Fabri,  l'un  des  chefs  du  parti  fran- 
çais à  Pise.  Ludovico,  lorsque  son  beau-frère,  aux  intrigues 
duquel  il  avait  été  mêlé,  rentra  en  France,  l'y  suivit  et  s'établit 


RAUFFET  ET  ROBERT  DE  BALSAC  33 

aussi  se  promettait-il  de  tirer  (comme  il  arriva)  un 
gros  profit  pécuniaire  de  sa  désobéissance.  Bref,  il 
refusa  de  s'exécuter  et  de  rendre  aux  Florentins  les 
forteresses  dont  il  avait  la  garde.  Dès  la  fin  d'août, 
il  avait  promis  aux  Pisans  de  les  défendre  contre 
toute  attaque,  résolu  qu'il  était,  disait-il,  de  vivre 
et  de  mourir  à  Pise1.  Le  18  septembre  1495,  il 
conclut  avec  eux  une  convention  par  laquelle  il  s'en- 
gageait à  leur  livrer,  moyennant  finance,  la  cita- 
delle au  bout  de  cent  jours,  si,  dans  ce  délai,  le  roi 
ne  rentrait  pas  en  Italie.  En  attendant,  les  Pisans 
devaient  lui  verser  chaque  mois  deux  mille  ducats 
pour  la  solde  de  la  garnison.  Le  délai  expiré 
(1er  janvier  1496),  il  réunit  l'assemblée  du  peuple 
et,  contre  le  paiement  de  vingt-quatre  mille  ducats, 
lui  consigna  la  citadelle  et  l'artillerie  qu'elle  conte- 
nait. Quelques  jours  plus  tard,  il  vendit  pour  vingt- 
sept  mille  ducats  Pietrasanta  aux  Lucquois;  aux 
Vénitiens,  il  vendit  Mutrone  et  Librafatta.  Vers  le 


en  Languedoc:  un  Fabri  avait,  dès  le  temps  de  saint  Louis,  fait 
souche    en  Provence    (Moreri,  v°  Fabri). 

«  Lancia  Fabri,  qui  épousa  Robert  de  Balsac,  seigneur  d'En- 
tragues  —  lit-on  dans  une  note  des  Dossiers  bleus  (259)  repro- 
duite par  Moreri  —  a  été  mère  de  plusieurs  chevaliers  du  Saint- 
Esprit,  puisque  d'elle  est  descendue  toute  la  maison  de  Balsac 
d'Entragues.  »  Il  suivrait  de  là  que  Robert  de  Balsac  n'aurait  pas 
eu  d'enfants  de  sa  première  femme,  Antoinette  de  Castelnau. 

Notons  que  M.  de  Bourrousse  de  Laffore  (Généalogies  des  mai- 
sons de  Fabri  et  d'Ayrenx,  Bordeaux,  1884)  et,  à  sa  suite 
M.  Tamizey  se  trompent  quand  ils  fixent  à  1483  le  mariage  de 
Robert  avec  Lancia  Fabri.  Antoinette  de  Castelnau  ne  mourut 
(son  épitaphe  en  fait  foi)  que  le  9  septembre  1494. 

1.  La  seigneurie,  pour  mieux  se  l'attacher,  lui  fit  présent  d'une 
maison  dans  la  ville  et  de  biens  ruraux  d'une  valeur  de  dix  mille 
ducats,  provenant  de  confiscations  sur  les  Florentins. 

3 


34  LA   FAMILLE   D'ANNE    DE   GRAVILLE 

même  moment,  le  bâtard  de  Saint-Paul  cédait  aux 
Génois,  pour  vingt-quatre  mille  ducats,  Sarzana  et 
Sarzanella.  «  En  sorte  que  les  forteresses  que 
Charles  VIII  avait  si  solennellement  promis  de 
rendre  aux  Florentins,  et  qu'il  leur  avait  néan- 
moins ensuite  fait  racheter  à  un  si  haut  prix,  pas- 
sèrent toutes  entre  les  mains  de  leurs  ennemis  1 .  » 
D'où  cette  conséquence  désastreuse  que  la  Seigneu- 
rie de  Florence,  libérée  de  ses  engagements,  refusa 
d'avancer  les  soixante-dix  mille  ducats  promis 
l'année  précédente,  et  dont  l'armée  de  Naples  avait 
le  plus  urgent  besoin  :  «  Une  aultre  honte  et  dom- 
maige  luy  advint  (au  roi)  —  dit  à  ce  sujet  Com- 
mynes  2  —  que  ung  appelé  Entragues  3,  qui  tenoit 
la  citadelle  de  Pise...  bailla  la  dicte  citadelle  aux 
Pisans  :  qui  estoit  aller  contre  le  serment  du  roy, 
qui  deux  fois  jura  aux  Florentins  de  leur  rendre  la 
dicte  citadelle  et  aultres  places...  que  les  Floren- 
tins avoient  preste  au  dict  seigneur  à  son  arrivée 
en  Italie...  Mais  toutes  ces  places  furent  vendues... 
Pietresaincte  (Pietrasanta)  vendit  encores  ledict 
Entragues  aux  Lucois,  et  Librefacto  (Librafatta)  aux 
Venissiens  ;  le  tout  à  la  grant  honte  du  roy  et  de 
ses  subjects,  et  dommaige,  et  consommation  de  la 
perte  du  royaume  de  Naples.  » 

1.  Sismondi,  op.  cit.,  p.  379. 

2.  Livre  VIII,  ch.  XXI. 

3.  «  Homme  bien  mal  conditionné,  serviteur  du  duc  d'Or- 
léans »,  dit-il  ailleurs  (Livre  VIII,  ch.  IV).  —  «  Era  uno  tristo 
(un  fourbe),  e  non  era  di  sua  gente,  ma  era  uomo  d'Orléans  », 
écrivent  les  ambassadeurs  florentins,  qui  mettent  ces  paroles 
dans  la  bouche  detCharles  VIII  (Négociations  diplomatiques  de  la 
France  avec  la  Toscane,  t.  I,  p.  649). 


RAUFFET    ET    ROBERT   DE    BALSAC  35 

Le  jugement  de  Commynes  est  exact  dans  sa  sévé- 
rité et  la  conduite  de  Robert  de  Balsac  reste  sans 
excuse.  Au  premier  moment,  les  Florentins  s'ima- 
ginèrent que  Charles  VIII  avait  joué  double  jeu 
et  qu'il  était  de  connivence  avec  l'infidèle  séné- 
chal. Aussi  le  roi  déclara-t-il  aux  ambassadeurs 
florentins  que,  s'il  pouvait  mettre  la  main  sur  le 
traître,  «  il  n'attendrait  pas  le  bourreau  et  lui  cou- 
perait la  tête  lui-même  »  *•.  Mais,  chez  cet  être 
inconséquent,  les  résolutions  ne  duraient  guère  : 
Robert  de  Balsac  en  fut  quitte  pour,  de  quelque 
temps,  ne  pas  rentrer  en  France.  Charles  VIII,  du 
reste,  ne  tarda  pas  à  mourir,  et  Balsac,  dès  l'avène- 
ment du  duc  d'Orléans  (avril  1498),  dont  il  avait 
toujours  été  Tarn* dé,  se  retrouva  en  bonne  pos- 
ture. Il  reçut,  en  1499,  la  confirmation  d'une 
pension  de  deux  mille  livres  tournois  à  prendre 
sur  le  salin  d'Agen,  «  en  considération,  est-il  dit 
dans  une  pièce  qui  nous  a  été  conservée 2,  des 
grans,  vertueux  et  recommandables  services  qu'il  a 
faiz  à  nostre  feu  seigneur  et  cousin  ».  —  Les  docu- 
ments officiels  ont  parfois  leur  ironie. 

Robert  de  Balsac  finit  sa  carrière  en  France,  et, 
suivant  l'usage  de  ceux  qui  ont  beaucoup  agi, 
c'est  apparemment  dans  les  dernières  années  de  sa 
vie  qu'il  se  mêla  d'écrire.  Que  ne  nous  a-t-il  laissé 
des  «  impressions  d'Italie  »  !  On  a  de  lui  deux 
opuscules  qui  ont  été  publiés,  dans  les  premières 
années  du  xvie  siècle,  par  le  célèbre  médecin  et  his- 

i.  Ibid. 

2.  Bibl.  nat.,  Pièces  originales,  Balsac,  vol.  178,  f°  27. 


36  LA   FAMILLE    D'ANNE    DE   GRAVILLE 

toriographe  lyonnais  Symphorien  Champier.  L'un  de 
ces  opuscules  a  pour  titre  La  nef  des  batailles. 
Robert  de  Balsac  était  qualifié  pour  composer  ce 
petit  traité  d'art  militaire  1  où  l'on  voit  décrit 
«  Tordre  et  train  que  ung  prince  ou  chief  de  guerre 
doit  tenir  tant  pour  conquester  ung  pays  et  passer 
ou  traverser  celluy  des  ennemys  ». 

Robert  est  également  l'auteur  d'une  moralité,  Le 
droit  chemin  de  Ihopital  et  les  gens  qui  le  trouvent 
par  leurs  œuvres  et  manières  de  vivre 2,  etc.  Le  Droit 
chemin  de  Ihopital  est  une  œuvre  humoristique. 
L'auteur  y  passe  en  revue  tous  les  gens  qui  se 
ruinent  et  toutes  les  manières  qu'il  y  a  de  se  ruiner. 
Il  cite  entre  autres  comme  destinés  à  finir  à  l'hôpi- 
tal : 

Ceux  qui  ont  petit  et  despendent  beaucoup...  Gens, 
quelque  grande  seigneurie  qu'ils  ayent  en  présent,  qui  des- 
pendent le  leur  follement  et  sans  raison  ne  ordre...  Gens  qui 
couchent  tard  et  lièvent  tard...  Gens  qui  font  porter  grans 
habillemens  et  grands  triumphes  à  leurs  femmes  plus  que 
leur  chevance  ne  biens  ne  portent...  Gens  qui  demourent 
beaucoup  à  se  habiller  le  matin  pour  ce  que  le  lasset  est  des- 
serré et  les  aiguillettes  des  chausses...   Gens  qui  chantent 


1.  «  Fait  et  compose  par  noble  et  puissant  seigneur  Robbert 
de  balsac  seigneur  dantregues  et  de  saint  amand  es  montaignes  : 
conseiller  et  chambellan  du  roy  nostre  sire  et  son  seneschal  es 
pays  de  gascongne  et  agenes  ». 

2.  M.  Allut,  op.  cil.,  a  reproduit  le  Chemin  de  Ihopital  d'après 
l'édition  de  Champier  (1502).  M.  Tamizey  de  Larroque  en  a 
donné  un  texte  un  peu  différent,  d'après  une  autre  édition,  qui 
doit  dater,  pense-t-il,  des  environs  de  1525.  La  moralité  de 
Robert  de  Balsac  a,  du  reste;  été  réimprimée  deux  ou  trois  fois,  à 
Lyon  et  à  Paris,  dans  les  premières  années  du  xvie  siècle,  mais 
toujours  avec  des  variantes  et  des  modifications  dans  le  titre. 


RAUFFET  ET  ROBERT  DE  BALSAC  37 

toujours  de  gaudeamus  et  jamais  de  requiem...  Gens  qui 
laissent  perdre  cent  escuz  pour  peur  de  en  despendre  dix... 

On  voit  le  ton  et  les  allures  de  pince-sans-rire. 
Cette  satire  morale  «  paraît  avoir  eu  une  grande 
vogue  vers  la  fin  du  xve  siècle  et  au  commencement 
du  xvie.  Pierre  Gringoire  s'en  est  sans  doute  ins- 
piré dans  les  Abus  du  monde  ;  le  Catholicon  des 
Maladvisez  de  Laurens  des  Moulins  n'en  est  qu'une 
amplification  poétique  ;  enfin  d'Adonville,  dans  ses 
Regrets  et  peines  des  Maladvisez  et  dans  ses  Moyens 
d'éviter  merencolie,  s'est  borné  à  la  mettre  en 
rimes  »...  !. 

Robert  de  Balsac  testa  le  3  mai  1503  et  mourut 
le  9  du  même  mois.  Il  fut  inhumé  dans  l'église 
collégiale  de  Saint-Amand,  qu'il  avait  fait  bâtir  2. 
Il  laissait  cinq  enfants  3,  dont  deux  fils  :  l'aîné, 
Pierre,  fut  le  mari  d'Anne  de  Graville. 

1.  Emile  Picot,  Catalogue  des  livres  composant  la  bibliothèque 
de  feu  M.  le  Baron  James  de  Rothschild.  Paris,  Morgand,  1884, 
p.    75,    art.  137. 

2.  Déribier-du-Châtelet,  op.  cit.,  t.  III,  p.  109-110.  —  On  a 
trouvé,  lors  de  la  démolition  de  l'église,  une  plaque  de  cuivre 
sur  laquelle  sont  gravées  son  épitaphe  et  celle  de  sa  femme. 
Voici  ces  épitaphes  :  «  Cy  devant  gyt  noble  et  puissant  sénieur 
Robert  de  Balsac,  chevalier,  conseiller  chambellan  du  roy  nostre 
sire  et  son  sénéchal  d'Agenois  et  de  Gascongne,  et  capitaine  des 
gendarmes  de  l'ordonnance,  et  fondateur  de  l'église  de  céans, 
qui  trépassa  le  neuviesme  jour  du  mois  de  may  mil  cinq  cents  et 
trois.  Priez  Dieu  pour  son  âme.  —  Cy  devant  gyt  noble  damoi- 
selle  Antonie  de  Castelnau  de  Brethenoux,  famé  et  épouse 
dudit  Robert  de  Balsac,  senechal  d'Agenois,  laquelle  trépassa  le 
neuviesme  jour  de  septembre  l'an  mil  quatre  cent  quatre-vingt 
quatorze.  Priez  Dieu  pour  son  âme.  » 

3.  L'une  de  ses  filles  fut  cette  Jeanne  de  Balsac  qui  épousa, 
en  1497,  Amaury  de  Montai,  seigneur  de  la  Roquebrou,  et  qui 
édifia  le  château  actuel  de  Montai,  cet  admirable  exemplaire  de 


38  LA    FAMILLE   D'ANNE    DE   GRA VILLE 


III.  —  Marie  de  Balsac  et  ses  filles. 


I 


Sur  Marie  de  Balsac,  femme  de  l'amiral  de  Gra- 
ville,  l'on  n'a  que  des  renseignements  insignifiants  \ 
Tout  paraît  indiquer  qu'elle  vécut,  filant  la  laine 
dans  l'ombre  du  gynécée. 

En  1477,  son  mari  l'ayant  autorisée  à  tester,  elle 
donna  aux  Célestins  de  Marcoussis  plusieurs  petits 
fiefs,  dont  le  revenu  devait  être  employé  à  la  fon- 
dation d'une  messe  perpétuelle  et  quotidienne  pour 
le  repos  de  son  âme  2.  Elle  augmenta  cette  donation 
en  1499. 

Elle  mourut  le  23  mars  1503,  «  ayant  été  exer- 


l'art  et  de  l'architecture  de  la  Renaissance.  On  sait  comme  quoi 
Montai,  dont  toutes  les  merveilleuses  pierres  sculptées  —  bustes, 
cheminées,  etc.  —  avaient  été  arrachées  par  des  spéculateurs 
sans  scrupules  et  transportées  à  Paris,  en  1881,  pour  y  être 
vendues,  a  été  depuis  racheté  par  M.  Maurice  Fenaille,  qui  en  a 
généreusement  fait  don  à  l'État,  après  avoir  réussi,  au  prix 
d'efforts  infatigables,  à  en  reconquérir  et  à  en  remettre  en 
place  les  membres  dispersés. 

1.  Peut-être  l'amiral  la  connut-il  au  cours  d'un  voyage  qu'il  fît 
en  Armagnac,  en  1470  ou  1471  (P.  Anselme,  t.  VII,  p.  865), 
tandis  que  Rauffet  de  Balsac  —  son  futur  beau-père  —  y  comman- 
dait une  partie  des  troupes  royales  envoyées  contre  Jean  V(Devic 
et  Vaissete,  t.   V,  p.  43). 

2.  Perret,  op.  cit.,  p.  225.  —  Elle  leur  donna  aussi,  dit  Simon  de 
la  Motte,  une  lampe  d'argent  doré  et  une  coupe  de  vermeil  «  qui 
a  servi  à  resserrer  le  Saint-Sacrement,  lorsqu'il  étoit  exposé  et 
suspendu  au  bout  d'une  crosse  de  cuivre  sur  le  maître-autel  ». 


MARIE   DE    BALSAC   ET    SES    FILLES  39 

cée  par  une  quantité  de  maladies  »,  rapporte  Simon 
de  la  Motte.  Son  épitaphe,  qu'il  a  eu  le  soin  de 
transcrire,  parle  de  la  «  sainteté  de  sa  vie  ».  Ce 
dut  être  une  mère,  une  épouse  modèle,  et,  par  sur- 
croît, une  excellente  femme,  aimée  de  son  entou- 
rage. L'un  des  serviteurs  de  Graville,  Etienne  Le 
Prévost,  légua  une  partie  de  ses  biens  aux  Géles- 
tins  de  Marcoussis,  à  charge  par  eux  de  dire 
chaque  jour,  en  revenant  de  la  messe,  en  même 
temps  qu'un  De  profundis  pour  le  repos  de  son 
âme,  une  oraison  pour  «  Mademoiselle  l'Ami- 
rale  *  ». 

De  son  mariage  avec  Graville,  Marie  de  Balsac 
eut  cinq  enfants  :  deux  fils,  Louis  et  Joachim,  qui 
moururent  en  bas  âge,  et  trois  filles,  Louise, 
Jeanne  et  Anne.  Les  «  damoiselles  »  de  Graville 
furent  élevées  à  Marcoussis,  et  l'on  se  les  peut 
représenter,  travaillant,  sous  l'œil  de  leur  mère, 
dans  la  grande  salle  du  château,  à  ce  «  ciel  de 
velours  violet  »  dont  parle  Simon  de  la  Motte,  sur 
lequel  elles  avaient  brodé  en  perles  fines  les  mots  : 
0  salutaris  hostia,  et  qu'elles  donnèrent,  pour  en 
orner  le  tabernacle,  à  l'église  des  Gélestins. 

II 
Louise    de   Graville,    après    avoir    été,    suivant 
1.  Perret,  op.  cit.,  p.  227. 


40 

toute  probabilité,  fille  d'honneur  de  la  reine  Anne  *, 
épousa,  en  1497  2,  Jacques  de  Vendôme,  vidame  de 
Chartres,  prince  de  Ghabanais,  grand-maître  des 
eaux  et  forêts  de  France  et  de  Bretagne  3.  Elle  eut  de 
lui  quatre  enfants  :  Louis  et  Charles  de  Vendôme, 
Catherine,  morte  jeune,  et  Louise,  mariée  à  Jean 
de  Ferrières.  Elle  perdit  son  mari  en  1507  ou  au 
commencement  de  1508,  et  le  suivit  de  près  dans 
la  tombe.  Nous  voyons,  en  effet4,  que  l'amiral 
prêta,  en  septembre  1508,  entre  les  mains  du  roi, 
foi  et  hommage  pour  les  seigneuries  de  Lassay  et 
de  la  Châtre,  comme  «  ayant  le  bail  et  garde  noble  » 
de  Louise  et  Charles  de  Vendôme,  enfants 
mineurs  de  feu  Jacques  de  Vendôme,  vidame  de 
Chartres,  et  de  Louise  de  Graville  5. 


1.  Le  Roux  de  Lincy,  Vie  de  la  reine  Anne  de  Bretagne,  Paris, 
Curmer,  1860,  livre  IV,  chap.  I.  —  Son  nom,  pourtant,  ne  figure 
pas  parmi  ceux  des  Dames,  demoiselles  et  filles  d'honneur  de  la 
reyne  Anne  de  Bretagne  pour  les  années  1496,  1497,  1498,  cités 
dans  r«  Extrait  des  comptes  de  Jacques  de  Beaune  le  Jeune,  tréso- 
rier général  'des  finances  de  la  reyne  »  (Godefroy,  Histoire  de 
Charles  VIII,  p.  708). 

2.  C'est  M.  Wahlund  qui  donne  cette  date  ;  je  la  donne  après 
lui,  sans  en  avoir  trouvé  la  justification. 

3.  Le  P.  Anselme,  t.  VIII,  p.  722  :  Généalogie  des  anciens 
comtes  de  Vendôme. 

4.  Perret,  op.  cit.,  p.  193. 

5.  «  Selon  le  droit  le  plus  commun,  dit  Pothier  (Traité  de  la 
garde  noble  et  bourgeoise,  Ed.  Bugnet,  t.  VI,  p.  499),  on  peut 
définir  la  garde  noble  le  droit  que  la  loi  municipale  accorde  au 
survivant  de  deux  conjoints  nobles  de  percevoir  à  son  profit  le 
revenu  des  biens  que  ses  enfants  mineurs  ont  eus  de  la  succes- 
sion du  prédécédé,  jusqu'à  ce  qu'ils  aient  atteint  un  certain  âge, 
sous  certaines  charges  qu'elle  lui  impose,  et  en  récompense  de 
l'éducation  desdits  enfants  qu'elle  lui  confie.  »  —  En  somme,  la 
garde  noble  correspondait  à  ce  que  nous  appelons  aujourd'hui 
ï  usufruit  légal.  (Voir  Dalloz,  Répertoire,  v°  Puissance  paternelle.) 


MARIE   DE   BALSAC    ET    SES    FILLES  41 

Le  fils  aîné  de  Louise,  Louis  de  Vendôme,  grand 
veneur  de  France,  capitaine  des  cent  gentilshommes 
de  la  maison  du  roi,  fit  trois  campagnes  en  Italie. 
Il  fut  fait  prisonnier  à  Pavie,  et  mourut  en  1526. 

Son  frère  cadet,  Charles,  fut  tué  en  1522  au  com- 
bat de  la  Bicoque.  Il  était  seigneur  de  Graville, 
l'amiral  ayant  fait  insérer  dans  le  contrat  de 
mariage  de  Jacques  de  Vendôme  une  clause  aux 
termes  de  laquelle,  si  (lui,  l'amiral)  «  n'avoit  enffans 
malles  et  (que)  lesdits  mariez  en  eussent  plus  d'un, 
le  second  seroit  tenu  prendre  le  nom  et  armes  de 
sa  terre  et  seigneurie  de  Graville  »  1 . 

François  de  Vendôme,  fils  de  Louis,  et  petit-fils 
de  Louise  de  Graville,  fut  le  dernier  de  sa  race. 
Brantôme  2  a  vanté  sa  bravoure  et  sa  magnificence  : 
«  de  son  temps,  on  ne  parloit  que  du  vidame  de 
Chartres  ;  et  si  on  parloit  de  ses  prouesses 3,  on  parloit 
bien  autant  de   ses  magnificences  et  liberallitez  ». 

Colonel  général  de  l'infanterie  de  France,  il  mena 
en  Italie,  à  ses  frais,  «  cent  gentilshommes  en 
poste,  tous  vestuz  d'une  mesme  parure  et  fort 
superbe...  etchascun  une  chaîne  d'or  au  col  faisant 
trois  tours...  4  » 

Certaines  coutumes  accordaient  le  droit  de  garde,  non  seule- 
ment au  survivant  des  conjoints  nobles,  mais,  à  son  défaut,  aux 
aïeuls  et  aïeules  des  mineurs.  —  Si  Graville  avait  la  garde  noble 
de  ses  petits-enfants,  ce  ne  pouvait  être  qu'à  défaut  de  sa  fille  ; 
d'où  je  conclus  que  celle-ci  était  morte  dès  1508.  En  tout  cas,  il 
résulte  du  testament  de  l'amiral  qu'elle  mourut  avant  1516. 

1.  Perret,  op.  ci*.,  p.  205. 

2.  Discours  sur  les  couronnels  de  Vinfanterie  de  France. 

3.  11  s'était  distingué  notamment  dans  la  journée  de  Cerisoles 
et  au  siège  de  Metz. 

4.  Brantôme. 


42  LA    FAMILLE   d'àNNE    DE   GRAVILLE 

Il  fut  envoyé  en  otage  à  Londres  lors  de  la 
paix  jurée  (en  1550)  entre  Henri  II  et  Edouard  VI. 
Il  y  fît  d'énormes  dépenses,  offrit  un  somptueux 
banquet  au  roi  et  aux  dames  de  la  cour.  Le  pla- 
fond de  la  salle  représentait  le  ciel  ;  les  mets 
en  descendaient,  et,  raconte  Brantôme,  «  quand  ce 
vint  au  fruict  des  confitures,  ce  ciel,  ainsi  si  artifi- 
cieusement  faict  et  façonné,  se  mit  à  esclairer  et 
tonner,  gresler  de  telle  façon  et  tempeste,  que 
dans  la  salle  on  n'oyoit  que  tonnerre  et  esclairs,  et 
au  lieu  de  pluye  du  ciel  et  gresle,  on  ne  vist  que 
dragée  de  toutes  sortes  plouvoir  et  gresler  et  tum- 
ber  dans  la  salle  l'espace  d'une  demye  heure,  et 
plouvoir  amprès  toutes  sortes  d'eaux  de  senteurs,  si 
bonnes,  si  odorifférantes  et  si  souefves,  que  la 
compagnie  en  demeura  en  toute  admiration  d'une 
telle  représentation  et  artiffice  si  splendide  » . 

Le  vidame  de  Chartres  fut  aimé  de  Catherine  de 
Médicis.  A  la  fin,  et  pour  des  raisons  restées  obs- 
cures, elle  le  prit  en  haine  et  résolut  sa  perte.  Il 
s'était  retiré  de  la  cour  à  la  mort  de  Henri  II,  et 
avait  vendu  au  prince  de  Condé  sa  charge  de  colo- 
nel général  de  l'infanterie.  Soupçonné  à  tort  ou  à 
raison  d'avoir  trempé  dans  la  conjuration  d'Am- 
boise,  il  fut  arrêté  et  conduit  à  la  Bastille  {.  Il  y 
demeura  plus  de  six  mois,  et  y  tomba  si  malade 
qu'on  lui  permit  d'en  sortir  et  de  se  retirer  à  l'hô- 

1.  «  Une  très  grande  dame,  dit  Brantôme,  fut  fort  blasmée  de 
ceste  prison,  qui  pourtant  autresfoys  ne  luy  eust  usé  de  ce  tour. 
Mais  qu'y  sçauroit-on  faire  ?  Quand  une  dame  qui  a  aymé  vient 
à  hayr,  elle  en  trouve  toutes  les  invantions  du  monde  pour  bien 
hayr.  » 


MARIE    DE    BALSAC  ET    SES    FILLES  4d 

tel  de  Graville  '.  où  il  mourut  quelques  jours  plus 
tard  (décembre  1560),  âgé  de  trente-huit  ans  2. 


III 


Jeanne  —  la  seconde  fille  de  l'amiral 3  —  fut 
(on  ne  sait  pour  quelle  raison)  émancipée  par  son 
père  le  28  juin  1485  4  :  c'est  le  seul  renseignement 
que  nous  ayons  sur  elle  jusqu'à  l'époque  de  son 
mariage  avec  Charles  d'Amboise  II,  seigneur  de 
Ghaumont-sur-Loire,  Meillant,  etc.,  neveu  du  cardi- 
nal Georges  d'Amboise. 

Georges  d'Amboise,  de  tout  temps  l'ami  et  le  con- 
fident le  plus  intime  du  duc  d'Orléans,  avait  été 
jeté  en  prison,  en  1486,  pour  avoir  conspiré  contre 
les  Beaujeu.  Il  retrouva  la  liberté  au  commence- 
ment de  1488,  mais  fut  exilé  dans  son  diocèse,  et  ne 
put  reparaître  à  la  cour  qu'au  bout  de  quinze  mois. 
A  peine  revenu,  il  s'employa  par  tous  les  moyens 
à  obtenir  l'élargissement  du  futur  Louis  XII,  déte- 
nu dans  la  tour  de  Bourges  depuis  la  bataille  de 

1.  Sur  l'hôtel  de  Graville,  on  trouvera,  dans  le  chapitre  suivant, 
des  renseignements  détaillés. 

2.  Mémoires  de  Michel  de  Castelnau,  Additions  de  J.  Le  Labou- 
reur; voir  aussi  de  Thou,  Histoire  universelle,  livres  XXV,  XXVI. 

3.  Il  semblerait  que  Jeanne,  mariée  bien  avant  Louise,  dût 
être  son  aînée.  Mais  le  testament  de  l'amiral  et  les  généalogies 
désignent  formellement  Louise. 

4.  Le  P.  Anselme,  t.  VIII,  p.  870.  —  En  France,  la  plupart 
des  coutumes  permettaient  de  donner  au  pubère  l'administration 
de  ses  biens  ;  or,  la  puberté  était  fixée  en  général  à  quatorze  ans 
pour  les  garçons  et  à  douze  ans  pour  les  filles  (Dalloz,  Réper- 
toire, v°  Minorité). 


44  LA   FAMILLE   D'ANNE    DE    GRAVILLE 

Saint- Aubin-du-Cormier.  Il  fit  d'abord  agir  le 
comte  d'Angoulême,  puis,  le  comte  ayant  échoué 
dans  sa  démarche,  «  commença,  dit  Jaligny  *, 
d'entretenir  l'amiral  de  Graville,  qui  pour  l'heure 
y  pouvoit  beaucoup,  en  proposant  un  traité  de 
mariage  de  son  neveu  monseigneur  de  Ghau- 
mont  avec  la  fille  dudit  amiral;  ce  qu'il  ne  faisoit 
que  pour  l'occasion  dessus  dite  ». 

Graville  «  sepiquoit  de  noblesse  et  aimoit  le  bien  ; 
de  sorte  que,  n'ayant  que  des  filles,  il  cherchoit  à 
les  marier  dans  les  familles  les  plus  nobles  et  les 
plus  riches  du  royaume.  La  maison  d'Amboise 
étant  une  des  plus  illustres  et  des  plus  opulentes, 
l'amiral  fut  charmé  lorsque  l'évêque  de  Montauban 
lui  proposa  pour  gendre  Chaumont  d'Amboise, 
son  neveu,  héritier  présomptif  des  principales  terres 
de  cette  puissante  maison.  Les  paroles  furent  bien- 
tôt données,  mais  le  mariage  fut  différé  jusqu'à  ce 
que  Graville  eût  pris  son  temps  pour  le  faire 
agréer  à  la  duchesse  de  Bourbon;  néanmoins,  regar- 
dant déjà  le  prélat  comme  son  allié,  il  ne  laissa  pas 
d'avoir  dès  lors  des  liaisons  étroites  avec  lui  2  ». 

Ce  brillant  mariage  politique  fut  célébré 
en  1491. 

Quand  Louis  XII  monta  sur  le  trône,  Charles 
d'Amboise,  qui  avait  obtenu,  dès  1493,  le  gouver- 
nement de  Paris,  se  trouva,  grâce  à  son  oncle,  à  la 
source  même  des  faveurs  3.  Le  Cardinal,  en  quittant 

i.  Godefroy,  op. cit.,  p.  93. 

2.  Le  Gendre,   Vie  du  Cardinal  d'Amboise.  Amsterdam,  1726. 

3.  Grand  maître  de  la   maison  du  roi   en  1498,  il   fut  nommé 


MARIE   DE    BALSAC    ET    SES    FILLES  45 

le  Milanais,  conquis  deux  fois  de  suite  en  1499  et 
en  1500,  l'y  laissa  (il  avait  vingt-sept  ans)  avec  le 
titre  de  lieutenant  général  du  roi.  «  Tant  y  a,  dit 
Brantôme1,  qu'il  n'advança  pas  un  jeune  homme 
de  peu  ni  mal  à  propos,  car,  l'espace  de  dix  ou 
unze  ans  qu'il  (Chaumont)  fut  là  gouverneur,  il  ne 
perdit  à  son  maistre  un  seul  poulce  de  terre,  mais 
très  bien  garda-t-il  ce  qu'il  avoit,  et  encore  en 
acquist-il  çà  et  là  sur  les  Vénitiens  2.  » 

Le  cardinal  d'Amboise  mourut  le  25  mai  1510. 
Son  neveu,  qui  lui  devait  tout  et  ne  se  dirigeait  que 
par  ses  conseils,  ne  put  se  consoler  de  cette  perte3, 
et  succomba  lui-même,  le  11  février  1511,  à  Cor- 
regio,  dans  la  province  de  Modène  4. 


maréchal  de  France  en  1504;  en  1508,  son  beau-père  lui  transmit 
sa  charge  d'amiral. 

1.  Les  vies  des  grands  capitaines  françois. 

2.  Son  administration  de  Lombardie  lui  rapporta  des  profits 
immenses.  Il  fit  rebâtir  son  château  de  Meillant,  en  Berry,  tel 
qu'il  existe  encore .  Milan  a  fait  Meyan  était  un  dicton  qui  courut 
alors. 

3.  Le  Loyal  serviteur  :  «  Cette  piteuse  mort  porta  le  seigneur 
de  Chaumont  dedans  son  cœur  aigrement  ;  car  il  ne  vesquit 
guères  après,  combien  que  devant  les  gens  n'en  monstroit  pas 
grant  semblant  et  n'en  laissoit  à  bien  et  sagement  conduire  les 
affaires  de  son  maistre.  » 

4.  Il  avait  été  le  protecteur  de  Léonard  de  Vinci,  qu'il  fit 
venir  à  Milan  en  1506,  et  pour  lequel  il  intervint  dans  des  procès 
qu'avait  le  peintre  à  propos  de  la  succession  de  son  père  et  de  son 
oncle  (Séailles,  Léonard  de  Vinci.  Perrin,  1906).  Cependant,  le 
beau  portrait  qu'on  voit  au  Louvre  n'est  pas  de  Léonard,  mais 
d'un  de  ses  élèves,  Andréa  Solario  (vers  1460-1530).  Ce  por- 
trait, remarquable  de  facture  et  de  conservation,  représente 
Chaumont  dans  un  vêtement  rouge  à  manches  jaunes  et  à  col  de 
fourrure.  Les  détails  du  costume  sont  rendus  avec  une  extrême 
minutie  ;  la  figure  est  traitée  de  façon  très  réaliste  ;  la  physiono- 
mie exprime  la  fatigue  et  la  réflexion.  La  phrase  de  Le  Roux  de 


46  LA    FAMILLE    DA.NNE    DE    GRAVILLE 

Mais  revenons  à  Jeanne  de  Gra ville.  Une  semble 
pas  que  son  union  avec  Ghaumont  d'Amboise  ait 
été  très  tendre.  Elle  vécut  presque  toujours  séparée 
de  lui.  Tandis  qu'il  suivait  au  loin  la  carrière  des 
honneurs,  elle  s'était  réfugiée  à  Bourges,  auprès  de 
Jeanne  de  France,  duchesse  d'Orléans  et  de  Berry, 
la  femme  répudiée  de  Louis  XII.  Elle  était  l'une  de 
ses  quatre  favorites  :  «  Ceste  très  pieuse  et  très 
dévote  princesse,  dit  Hilarion  de  Goste1,  la  gloire 
et  l'honneur  du  sang  royal  de  France ...  a  toujours 
fait  estât  des  dames  chastes,  honnestes  et  ver- 
tueuses. Elle  aymoit  et  cherissoit  pour  ce  sujet  ces 
quatre  dames,  Charlotte  de  Bourbon,  comtesse  de 
Nevers,  Charlotte  d'Albret,  duchesse  de  Valenti- 
nois...  Jeanne  de  Graville,  dame  de  Ghaumont  et 
Marie  Pot. . .  »  «  Cette  dame,  ajoute  Hilarion  de 
Coste,  parlant  de  Jeanne  de  Graville,  a  mené  une 
fort  saincte  vie  dans  le  monde,  estant  de  celles  qui 
usent  du  monde  comme  n'en  usans  point.  » 

De  son  mariage  avec  Chaumont  d'Amboise, 
Jeanne  eut  un  fils,  Georges,  né  en  1502. 
Georges  fut  le  filleul  du  cardinal  d'Amboise,  qui 
le  fit  son  héritier. 

Il  fut  tué  à  Pavie,  en  1524.  Sa  mère,  restée 
seule  dans  le  foyer  désert,  eut  l'idée  malencon- 
treuse de  se  remarier.  Elle  épousa  René  de,Milly, 
seigneur  d'Illiers.   Ce  second   mariage   ne  fut  pas 

Lincy  (Vie  d'Anne  de  Bretagne,  liv.  IV,  ch.  III)  :  «  c'était  un  des 
plus  beaux  hommes  de  son  temps,  comme  le  prouve  son  portrait 
peint  à  l'huile  par  Léonard  de  Vinci  »,  est  erronée  de  tout  point. 
1.  Les  Eloges  et  les  vies  des  reynes,  princesses,  dames  et  demoi- 
selles illustres,  etc.  Paris,  1647,  t.  II,  p.  17. 


MARIE   DE    BALSAC   ET    SES    FILLES  47 

heureux.  Elle  dut  porter  plainte  contre  son  mari 
qui,  non  content  de  la  ruiner,  la  maltraitait  et  l'in- 
juriait, la  traitant  de  jofflue  et  de  mafflue  ;  il  alla 
jusqu'à  la  chasser  de  Marcoussis,  qu'elle  tenait 
de  son  père,  et  la  contraignit  de  se  réfugier  dans 
un  domaine  qui  en  dépendait,  V  «  hôtel  »  de 
la  Ronce  '.  Il  fut  condamné,  par  sentence  du  Par- 
lement, à  lui  restituer  le  château  et  trois  mille 
livres  de  rente  sur  les  revenus  2. 

Il  mourut  en  1532,  et  Jeanne  retrouva  sa  liberté. 
Mais  elle  était  usée  par  le  chagrin.  Elle  mourut  en 
1540,  laissant  toute  sa  fortune  aux  enfants  de  sa 
sœur  Anne.  Elle  fut  enterrée  à  Marcoussis,  mais 
voulut  que  son  cœur  fût  porté  au  couvent  de  l'An- 
nonciade,  à  Bourges,  près  de  celui  de  Jeanne  de 
France.  Elle  avait  fait  dans  cette  communauté, 
instituée  en  1500  par  la  pieuse  reine,  une  fondation 
pour  vingt-cinq  religieuses  3. 


IV 


J'en    aurais  fini  avec  les   deux  filles   aînées  de 
l'amiral  et  de    Marie  de  Balsac,  s'il  ne  me  restait 


1.  Le  nom  d'hôtel  s'appliquait  alors,  non  seulement  aux 
immeubles  urbains,  mais  à  tout  manoir  rural,  entouré  de  jardins 
et  de  dépendances. 

2.  Le  Roux  de  Lincy,  op.  cit.,  liv.  IV,  ch.  III. 

3.  Hilarionde  Goste.  —  Voir  aussi  P.  de  Vaissière,  Une  corres- 
pondance de  famille  au  commencement  du  XVIe  siècle,  Lettres 
de  la  maison  d'Aumont  (1515-1528).  Extrait  de  l'Annuaire-Bul- 
letinde  la  Soc.  de  l'Hist.  de  France,  année  1909. 


48 

à  faire  justice  de  certaine  légende  calomnieuse  qui 
a  couru  sur  leur  compte. 

Une  publication  périodique  de  la  fin  du  xvnic 
siècle,  la  Bibliothèque  universelle  des  romans... 
avec  des  anecdotes  et  des  notices  historiques  et 
critiques,  contient,  dans  sa  livraison  de  novembre 
1782,  un  article  non  signé  intitulé  :  Les  événe- 
ments du  château  de  Marcoussis.  L'auteur  raconte 
que,  parcourant  le  Dauphiné,  il  s'arrêta  à  Gre- 
noble ;  qu'il  y  visita  les  bibliothèques  des  mai- 
sons religieuses  et  trouva,  dans  une  de  ces  biblio- 
thèques, «  un  gros  billot  relié  de  velours  violet,  avec 
des  agrafes  en  cuivre  »,  intitulé  Admonitions  de 
messire  Georges  du  Terrait,  adressées  a  son  neveu. 
«  Ce  billot,  ajoute  l'auteur  anonyme,  renferme 
encore  un  autre  ouvrage  qui  porte  aussi  l'empreinte 
du  bon  vieux  temps  »,  les  Événements  du  château  de 
Marcoussis. 

Voici  l'un  des  événements  en  question,  tel  que  le 
rapporte  l'article  de  la  Bibliothèque  des  romans  : 

Lorsque  Louis  XII  régnoit  encore,  son  futur  successeur,  le 
comte  d'Angoulême,  bien  jeune  et  bien  galant,  chassoit  sou- 
vent  dans  les  bois  de  Marcoussis.  Un  jour,  au  lieu  de  décou- 
vrir le  cerf  de  meute,  il  ne  vit  qu'une  jouvencelle  qu'un  che- 
valier menoit  en  croupe  vers  les  tourelles  du  château  ;  à  cette 
vue,  il  quitte  la  trace  de  son  cerf  discors  (sic)  et  vole  sur  les 
pas  de  la  belle  :  l'ayant  vue  rentrer  par  le  pont-levis,  il  entre 
et  arrive  justement  pour  lui  donner  la  main.  Nous  ignorons 
si  elle  avoit  de  la  beauté,  mais  M.  le  comte  d'Angoulême 
étoit  jeune,  il  la  trouva  charmante.  Notre  auteur  ne  la 
nomme  pas  et  nous  n'oserions  assurer  qu'elle  fût  ou  ne  fût 
pas  la  fille  du  châtelain  ;  mais  c'étoit  une   de    ces  grandes 


MARIE    DE    BALSAC    ET    SES    FILLES  49 

dames  de  par  le  monde  dont  parle  Brantôme  et  que  Fran- 
çois Ier  a  si  souvent  séduites  et  quittées.  Ce  prince  là  étoit  en 
usage  de  brusquer  en  amour  comme  en  guerre .  Le  premier 
instant  où  il  se  trouva  seul  avec  la  gente  demoiselle,  il  lui 
peignit  son  mal  extrême  avec  beaucoup  plus  de  charme  que 
s'il  avoit  été  bien  épris.  On  rougit,  il  parla  de  sa  constance, 
égale  pour  le  moins  à  celle  de  nos  vieux  paladins.  En  don- 
nant cette  assurance  avec  toute  l'effronterie  convenable,  ses 
yeux  étoient  si  beaux  et  si  animés  qu'on  le  crut  aussitôt  le 
plus  sincère  des  princes  et  le  plus  loyal  des  amants. 

«  Louis  XII  étant  mort,  M.  le  duc  d'Angoulême  étant 
devenu  François  Ier,  il  continuoit  d'aller  chasser  de  préférence 
dans  les  bois  de  Marcoussis...  et  de  perdre  la  chasse.  Un  jour 
cependant  il  se  trouva  à  la  lie  (sic)  ;  il  est  vrai  que  c'est  parce 
que  le  cerf  étoit  venu  se  faire  prendre  dans  les  fossés  du  châ- 
teau, précisément  au  moment  que  le  roi  recevoit  pour  la  pre- 
mière fois  le  guerdon  de  ses  poursuites  amoureuses.  Le  cerf 
qu'on  prit  alors  étoit  monstrueux  ;  on  en  garda  le  bois,  qui 
est  encore  dans  la  grand'salle  du  château,  avec  le  portrait  de 
ce  cerf  même  en  grandeur  naturelle. 

«  Au  bout  d'un  an,  le  roi  étant  revenu  à  Marcoussis,  on  lui 
montra  les  trophées  de  sa  chasse  ;  il  sourit,  et,  se  ressouve- 
nant d'un  plaisir  plus  doux  qui  déjà  l'avoit  rendu  père,  il  fit 
ces  vers  : 


Comme  on  se  trompe  !   On  cuide  qu'en  ces  lieux 
J'étois  venu  lancer  un  cerf  dans  l'onde. 
Amour  le  sait,  que  je  fis  mieux, 
Donnant,  avec  ma  mie,  un  beau  Valois  au  monde.  » 


Que  François  Ier,  soit  avant,  soit  après  son  avène- 
ment, ait  beaucoup  chassé  dans  les  bois  de  Mar- 
coussis, rien  de  plus  certain.  Il  est  également  cer- 
tain qu'il  y  prit  un  jour  un  cerf  monstrueux  dont 
on  garda  le  bois.  Boucher  d'Argis,  qui  nous  a  laissé 


50  LA    FAMILLE    d'aNNE    DE   GRAVILLE 

une  description  de  Marcoussis1,  a  encore  vu,  au 
milieu  du  xvme  siècle,  la  «  figure  »  de  ce  cerf  dans 
la  «  salle  de  compagnie  »  du  château  : 

Sur  une  console,  dans  le  fond  de  cette  salle,  dit-il,  est  la 
figure  en  pierre  d'un  cerf  de  grandeur  naturelle,  avec  son 
bois  naturel  ;  ce  cerf  porte  au  col  un  écu  aux  armes  de 
France,  et  sur  le  piédestal  sont  plusieurs  salamandres  qui 
étoient,  comme  on  sait,  la  devise  de  François  Ier,  ce  qui  fait 
que  cette  figure  a  été  mise  en  mémoire  d'un  cerf  pris  par  ce 
prince  dans  les  bois  de  Marcoussis. 

Voilà  pour  le  cerf.  Quant  à  la  jeune  fille  qui 
aurait  été  forcée  en  même  temps  que  lui,  on  a 
prétendu  la  désigner. 

«  On  croit  que  ce  fut  l'une  des  trois  filles  de  l'ami- 
ral de  Gra  ville  »,  déclare  l'auteur  de  Y  Extrait  de 
V inventaire  général  des  titres  de  la  chàtellenie  de 
Marcoussis,  dressé  en  1781 2.  Malte-Brun3  ne  fait 


1!  Mémoire  historique  concernant  la  seigneurie  de  Marcoussis  et 
le  prieuré  des  Célestins  qui  est  dans  le  même  lieu  :  Mercure  de 
France,  juin  1742.  Cf.  Malte-Brun,  p.  202. 

2.  Le  comte  d'Angoulême,  y  est-il  dit,  «  s'étant  égaré  en  chas- 
sant dans  les  bois  de  Marcoussis  et  s'étant  trouvé  dans  les  envi- 
rons du  château,  y  rencontra  la  jeune  de  Graville,  pour  laquelle 
il  s'enflamma  très  promptement  et  à  qui  sans  doute  il  inspira  très 
promptement  aussi  les  mômes  sentiments.  La  chasse  lui  servit  de 
prétexte  pour  revenir  bientôt  dans  ce  canton  ;  sa  course  n'y  fut 
point  inutile.  Après  avoir  lancé  le  cerf,  il  se  rendit  au  château  de 
Marcoussis,  où  il  fut  complètement  heureux.  L'histoire  rapporte 
qu'il  remporta  une  double  victoire,  et  sur  le  cœur  de  sa  maîtresse 
et  sur  le  cerf,  qui  vint  se  faire  prendre  dans  les  fossés  du  châ- 
teau où  il  triomphait.  Le  bois  de  ce  cerf,  qui  se  trouva  d'une 
grandeur  extraordinaire,  fut  placé  dans  le  grand  sallon,  sur  un 
cerf  de  bois.  On  l'y  voit  encore  aujourd'hui  représenté,  portant 
à  son  col  un  écusson  aux  armes  de  France.  » 

3.  Op.  cit.,  p.  97. 


MARIE    DE    BALSAC    ET    SES    FILLES  SI 

peser  ses  soupçons  que  sur  les  deux  filles  aînées, 
mais  se  demande  laquelle  des  deux  il  y  a  lieu  d'in- 
criminer formellement.  Le  marquis  de  Gaucourt, 
dans  son  essai  (manuscrit)  sur  Y  Histoire  de  Marcous- 
sis,  accuse  avec  plus  de  précision: 


Le  comte  d'Angoulême,  depuis  François  Ier,  dit-il,  avait 
une  grande  affection  pour  l'amiral  et  il  venait  souvent  à  Mar- 
coussis...  Ayant  remarqué  Jeanne,  Tune  de  ses  filles,  il  s'y 
attacha  et  saisit  toutes  les  occasions  delà  rencontrer.  Un  jour 
qu'il  avait  fait  une  longue  chasse  où  il  s'était  égaré,  il  arriva 
fatigué  dans  le  bois  de  Marcoussis  et  y  rencontra  Jeanne,  à 
qui  il  déclara  ses  sentiments  au  moment  où  il  venait  de 
prendre  un  cerf  énorme  qui  s'était  laissé  forcer  dans  les  fos- 
sés du  château.  L'amiral,  pour  perpétuer  le  souvenir  de  cette 
chasse,  qui  avait  pourtant  untriste  rapprochement  (sic)  pour 
Vhonneur  de  sa  famille,  fit  placer  dans  son  salon  octogone 
un  cerf  sculpté  etc..  —  Cette  aventure  n'empêcha  pas  Jeanne 
de  trouver  un  mari  dans  Charles  d'Amboise. 


Inutile  d'insister  sur  l'invraisemblance  de  ce 
récit,  qui  tendrait  à  représenter  l'austère  et  pieux 
amiral  de  Graville  comme  une  sorte  de  «  Mon- 
sieur Cardinal  »,  empressé  à  publier  le  déshon- 
neur de  sa  fille  et  fier  d'en  perpétuer  le  souvenir. 
Mais  cette  invraisemblance  ne  suffirait  pas,  à  elle 
seule,  à  démontrer  l'innocence  de  Jeanne  de  Gra- 
ville, non  plus  que  celle,  également  contestée,  de 
Louise.  La  démonstration  ressort  des  dates. 

François  Ier  naquit  en  1494,  et  nous  savons, 
grâce  à  sa  sœur  Marguerite,  l'époque  de  ses  débuts 
amoureux.  Elle  nous  l'indique  dans  la  nouvelle  XLII 


52  LA    FAMILLE   D'ANNE   DE   GR  A  VILLE 

de  YHeptaméronK  François  avait  quinze  ans  (4509) 
quand  il  s'éprit,  à  Amboise,  d'une  «  claire  brune  », 
élevée  dans  la  domesticité  du  château.  Cette  passion 
resta  toute  platonique,  grâce  à  la  vertueuse  résis- 
tance de  la  jeune  fille,  et  l'on  ne  peut  fixer  avant 
1510  ou  1511  les  premiers  succès  effectifs  du  prince 
dans  l'emploi  de  séducteur.  Or  Jeanne,  mariée,  en 
1510,  depuis  près  de  vingt  ans,  aurait  pu  être  sa 
mère  ;  à  plus  forte  raison,  Louise,  l'aînée  de  Jeanne. 
Et  il  est  impossible  que  l'une  ou  l'autre  de  ces  deux 
femmes  mûres  —  qui  furent,  par  surcroît,  de 
saintes  femmes  —  ait  été  la  «  jouvencelle  »  dont 
nous  parle  l'auteur  des  Evénements  de  Mar- 
coussis. 

Si  l'anecdote  avait  quelque  chance  d'être  authen- 
tique, elle  ne  pourrait  en  tout  cas  mettre  en  cause 
que  la  troisième  fille  de  l'amiral.  Mais,  cette  authen- 
ticité, rien  ne  la  garantit.  Anne,  qui  se  maria  dans 
des  conditions  anormales  dont  il  va  être  parlé,  n'est 
pas,  nous  le  verrons,  sans  reproche.  Elle  eut,  dirait 
Brantôme,  «  quelque  poussière  en  sa  fleute  ~  ».  Rai- 
son de  plus  pour  ne  lui  pas  imputer,  sans  preuves 
décisives,  un  péché  de  jeunesse  qu'elle  n'a  très  pro- 
bablement pas  commis. 


i.  «  En  l'une  des  meilleures  villes  de  Touraine  demeuroit  un 
seigneur  de  grande  et  bonne  maison...  Des  perfections,  grâce  et 
beauté...  de  ce  jeune  prince  ne  vous  en  diray  aultre  chose,  sinon 
qu'en  son  temps  ne  se  trouva  jamais  son  pareil.  Estant  en  Vaage 
de  quinze  ans»...,  etc.  —  Cf.  de  Maulde,  Louise  de  Savoie  et 
François  Ier.  Paris,  Perrin,  1895. 

2.  Des  Dames,  seconde  partie.  —  Il  applique  cette  expression  à 
Elisabeth  de  Valois. 


CHAPITRE  II 


VIE  D'ANNE  DE  GRAVILLE 


Sa  naissance  (vers  1490)  ;  son  portrait  physique  et  moral.  —  Sa 
jeunesse  :  le  château  de  Marcoussis,  l'hôtel  du  Porc-Epic.  Son 
roman  d'amour:  son  enlèvement  par  Pierre  de  Balsac  (1506). — 
Son  mariage  clandestin.  L'amiral  de  Graville  engage  contre  les 
jeunes  époux  une  instance  criminelle.  Réconciliation  (1509); 
l'amiral  n'en  déshérite  pas  moins  sa  fille  :  convention  du 
20  novembre  1510  ;  déclaration  du  30  janvier  1512;  testaments 
du  11  avril  1514  et  du  26  juin  1516.  —  Anne,  dame  d'honneur 
de  la  reine  Claude  :  elle  écrit,  sur  son  ordre,  le  «  rommant  »  de 
Palamon  et  Ar 'cita.  —  Elle  se  retire  à  Malesherbes.  —  Ses  sym- 
pathies pour  la  Réforme  ;  elle  donne  asile  à  Pierre  Toussain  : 
lettre  du  26  juillet  1526.  —  Sa  mort  et  celle  de  Pierre  de 
Balsac.  —  Ses  goûts  ;  sa  célébrité  :  l'un  de  ses  rondeaux  cité 
par  Geoffroy  Tory. 


«  Vie  d'Anne    de    Graville  »   est  un  titre  ambi- 
tieux. Il  serait    plus  exact  d'intituler   ces   pages  : 
«  ce  que  l'on  sait  de  la  vie  d'Anne  de  Graville  » 
L'on  en  sait  fort  peu  de  chose. 


54  vie  d'anne  de  graville 


Et,  pour  commencer,  l'on  ignore  la  date  de  sa 
naissance.  Plus  jeune  de  beaucoup  que  ses  sœurs1, 
des  raisons  d'ordre  littéraire,  qui  seront  indiquées 
plus  loin2,  donnent  à  penser  qu'elle  était  tant  soit 
peu  l'aînée  de  la  reine  de  Navarre".  Peut-être  eut- 
elle  pour  marraine  Anne  de  Bretagne. 

A  n'en  pas  douter,  elle  était  jolie.  Un  historien, 
M.  de  Maulde  La  Clavière  4,  l'a  dépeinte  avec  une 
extrême  précision  :  «  blonde  et  fine,  l'œil  noir, 
pétillant,  plein  de  feu  ;  des  sourcils  très  arqués,  le 
front  élevé...  des  joues  rondes,  roses,  très  fraîches, 
une  toute  petite  bouche  au  sourire  à  la  fois  modeste 
et  spirituel;  de  la  taille  et  de  l'air,  et  une  grâce 
qui  permettait  de  former  les  conjectures  les  plus 
agréables...  »  —  L'on  admettra  difficilement  que 
M.  de  Maulde  ait  pu  distinguer  tant  de  charmantes 
particularités  dans  certaine  miniature  d'un  manu- 
scrit conservé  à  la  bibliothèque  de  l'Arsenal5,  le  seul 
document  iconographique  qu'il  paraisse  avoir  con- 
sulté sur  notre  poétesse 6.  Aussi  bien  est-ce  à  la  poé- 

4.  La  miniature  du  Terrier,  dont  il  a  été  parlé,  nous  montre  une 
enfant  de  sept  ou  huit  ans  jouant  aux  pieds  de  grandes  jeunes 
filles  (ou  jeunes  femmes). 

2.  Seconde  partie,  chap.  II. 

3.  La  sœur  de  François  Ier  naquit  en  4492. 

4.  Louise  de  Savoie  et  François  7er,  p.  295. 

5.  Miniature  de  présentation  du  ms.  de  Palamon  et  Arcita, 
n°  5446  [4634.  B.  F.]  Recueil. 

6.  En  dehors  de  la  miniature  en  question  et  du  portrait  d'Anne 


vie  d'anne  de  graville  55 

tesse  elle-même  que  M.  de  Maulde  a  demandé  des  ren- 
seignements sur  son  physique  ;  et,  ces  renseigne- 
ments, il  a  cru  les  trouver  dans  le  portrait  de  la 
«  belle  Emylia  »,  tel  que  le  trace  Anne  de  Graville  à 
la  fin  de  son  «  rommant  »  : 


Son  aage  estoit  d'environ  les  quinze  ans 

Qui  est  le  temps  que  désirent  amans. 

La  taille  en  feust  longue,  menue  et  droicte, 

Espaule  plate  et  par  les  flans  estroicte  ; 

De  blanche  chair  douillete  et  en  bon  point 

Tant  que  de  plus  pour  lors  n'en  estoit  point  ; 

Beaucoup  cheveux  ne  trop  noirs,  ne  trop  blonds, 

Mais  bien  dorés  pendans  jusqu'aus  talions  ; 

Le  front  fort  plain,  yeulx  vers  *  tousjours  rians, 

Tous  aultres  yeulx  devers  eulx  attrayans... 


de  Graville  enfant  que  contient  le  Terrier  de  l'Amiral,  les  docu- 
ments iconographiques  que  l'on  a  sur  elle  se  réduisent  : 

1°  A  un  portrait  tiré  d'un  manuscrit  {Histoires  chaldéennes  de 
Bérose)  faisant  partie  de  la  bibliothèque  de  Cheltenham.  Ce 
portrait  a  été  copié  par  Gaignières  (Estampes.  Recueil  de 
Gaignières  Oa  16,  fol.  39  ;  cf.  Henry  Bouchot,  Inventaire  des 
dessins  exécutés  par  Roger  de  Gaignières,  etc.,  n°  894);  et  la 
copie  de  Gaignières  se  trouve  reproduite  dans  l'ouvrage  de 
dom  Bernard  de  Montfaucon  (Les  Monumens  de  la  monarchie  fran- 
çaise, t.  IV,  p.  366)  :  «  La  dame  qui  occupe  le  bas  de  la  planche 
est  Anne  de  Graville...  Son  portrait  est  tiré  d'une  miniature  qui 
est  au  commencement  d'une  histoire  manuscrite  de  Bérose,  Caldée 
ou  Caldéen,  dédiée  à  Mademoiselle  de  Graville.  Son  habit  est 
cramoisi;  les  doublures  de  ses  grandes  manches  sont  des  four- 
rures ;  ces  manches,  plus  étroites  en  haut,  sont  vertes.  Sa  coëf- 
fure  noire  est  garnie  d'or  ;  les  chaînes  qu'elle  porte  au  cou  et 
sa  ceinture  sont  aussi  d'or.  »  —  Je  donne  à  mon  tour,  en  tête 
du  présent  volume,  et  d'après  la  photographie  que  M.  Fitz  Roy 
Fenwick  a  bien  voulu  m'en  communiquer,  la  reproduction  de  ce 
portrait,  intéressant  à  plus  d'un  titre. 

2°  A  l'effigie  qui  se  trouve  sur  la  pierre  sculptée  du  château  de 
Paulhac  (voir  mon  Avant-Propos). 

1.   Vairs,  de  couleur  variée  ;  par  extension  :  brillants. 


56  VIE  d'anne  de  graville 

Sourcils  en  arc,  nez  haull  à  eoulleur  fine, 
Petite  bouche  h  lèvre  coraline  ; 
Les  dents  menues  et  gensives  bien  Bettes, 
Menton  forchu  et  joue/  vermcilletes... 

Son  tainct  estoit  plus  qu'aultre  frez  et  nayf, 
Et  par  sus  tous  se  monstroit  à  l'œil  vif; 
Le  col  longuet  et  assez  bien  à  point  ; 
Gorge  luysant  sus  le  tetin  qui  point... 

Bras  longs  et  ronds  menuz  par  raison, 
Les  doiz  fort  longs  et  blans  toute  saison... 

Et  qui  auroit  partout  bien  espié, 
Onques  jamais  femme  n'eust  ung  tel  pié. 
Brief  elle  avoit  toute  parfection... 


Il  n'est  pas  impossible  qu'en  écrivant  ces  vers, 
Anne  ait  consulté  son  miroir.  Le  portrait,  cepen- 
dant, paraît  dépourvu  de  tout  caractère  individuel. 
Elle  y  a  réuni  tous  les  traits  réalisant,  par  leur 
juxtaposition,  le  type  idéal  de  la  beauté  féminine, 
telle  qu'on  la  concevait  à  son  époque  l,  et  ne  nous 
y  a,  à  proprement  parler,  rien  dit  d'elle-même. 

Ce  qu'on  peut  affirmer  de  plus  certain,  touchant 
ses  avantages  physiques,  c'est  qu'elle  était  blonde  2 
et  qu'elle  chantait  à  ravir.  On  sait  que  le  xvie  siècle 
eut  la  passion  de  la  musique  3  et  que  l'art  du  chant 
y  atteignit  une  perfection  singulière.  Or  François  de 


1.  J.  Burckhardt,  La  civilisation  en  Italie  au  temps  de  la  Renais- 
sance. Paris,  Pion,  1885,  t.  II,  ch.  vu.  —  De  Maulde  La  Clavière, 
Les  femmes  de  la  Renaissance.  Paris,  Perrin,  1904,  p.  270. 

2.  Ms.  de  l'Arsenal,  miniature  de  présentation. 

3.  Je  renvoie  sur  ce  point  à  Babelais  (Gargantua,  ch.  xxm)  et 
à  un  curieux  article  de  M.  Pierre  Lalo  (Feuilleton  musical  du 
journal  Le  Temps.  12  mars  191 Î3). 


vie  d'anne  de  graville  57 

Billon  1  qui,  sous  ce  titre  bizarre,  Le  fort  inexpu- 
gnable de  V honneur  du  sexe  féminin,  a  écrit,  en 
i  555,  un  panégyrique  enthousiaste  des  femmes, 
cite,  parmi  les  cantatrices  les  plus  réputées  à  son 
époque,  tant  pour  leur  «  perfection  d'organe  natu- 
relle »  que  pour  leur  «  expérience  en  musicalle 
composition  »,  la  fille  de  l'amiral  de  Graville,  Made- 
moiselle d'Entragues,  «  entre  toutes  grandement 
recueillye  pour  sa  musicalle  voix,  outre  tout  l'orne- 
ment de  son  honnesteté  »  ;  Mademoiselle  d'Entragues, 
qu'il  avait  eu  la  bonne  fortune  d'applaudir  au  temps 
où  «  il  plaisoit  au  roy  François  lui  donner  entrée 
en  ses  chambres  royales  »2...  —  On  s'imagine, 
d'après  cette  phrase,  Anne  de  Graville  faisant  ses 
premiers  pas  dans  le  monde,  je  veux  dire  dans  les 
«  chambres  royales  »  : 

Orgueilleuse  et  les  yeux  baissés, 

telle  une  Delphine  Gay  de  la  Renaissance. 

Elle  avait  certes  quelque  sujet  d'être  orgueilleuse, 
d'autant  que  les  avantages  physiques  n'étaient  pas 
les  seuls  dont  elle  pût  se  prévaloir.  Intelligente  et 
spirituelle,  d'esprit  ouvert  et  curieux,  elle  était,  en 
outre    (bien  qu'elle  soit  qualifiée  d'  «  ignorante  et 

1.  Il  fut  le  secrétaire  de  Guillaume  du  Bellay,  dont  Rabelais  fut 
le  médecin. 

2.  Il  cite,  en  même  temps  qu'elle,  une  Madame  de  Martinville 
(d'Orléans),  et  cette  Isabelle  de  Hauteville  (qui  épousa  sur  le  tard 
le  cardinal  de  Chatillon).  Il  raffolait,  comme  la  plupart  de  ses 
contemporains,  de  la  voix  féminine  :  «  Entre  les  paroles  des 
dames  »,  dit-il,  «  se  fait  sentir  une  âme  qui,  en  vertu  d'un  son 
proprement  angélique,  ravyt  à  soy  les  cœurs  des  écoutans,  les 
amolyt  et  leur  persuade  ce  que  bon  luy  semble.  » 


58  VIE    D'ANNE   DE   GRAV1LLE 

peu  sçavante  femme  *  »),  fort  instruite  et  lettrée. 
Elle  savait  probablement  le  latin,  peut-être  l'ita- 
lien 2  ;  et,  à  ses  goûts  littéraires  —  elle  se  rend  à 
elle-même  ce  témoignage  dans  la  devise  qu'elle  s'est 
composée  :  musas  natura,  lacrymas  fortuna  3  — 
elle  joignait  le  don  poétique. 


II 


Elle  dut,  comme  avaient  fait  ses  sœurs,  passer 
son  enfance  et  sa  première  jeunesse  à  Marcoussis. 

Le  château  était  situé  à  six  lieues  de  Paris,  près  de 
Montlhéry.  Construit  au  commencement  du  xve  siècle 
par  Jean  de  Montaigu,  le  favori  de  Charles  VI,  il 
avait  été  restauré,  agrandi  et  richement  décoré  par 
son  arrière- petit-fils,  l'amiral  de  Gra ville  4.  Avec 
ses  quatre  corps  de  logis,  ses  quatre  grosses  tours 
rondes  et  son  donjon  carré,  seul  reste  d'une  construc- 
tion antérieure  ;  avec  ses  deux  chapelles  superposées, 
ses  vastes  communs,  son  immense  parc,  renommé 
pour  le  haras  qu'il  contenait,  pour  ses  aires  d'oiseaux 


1.  Palamon  et  Arcita  :  dédicace  à  la  reine  Claude. 

2.  Si  l'on  admettait,  avec  M.  Wahlund,  qu'Anne  de  Graville  a 
écrit  son  remaniement  de  la  Teseide  (Palamon  et  Arcita),  non  pas 
d'après  une  ancienne  traduction  française,  mais  d'après  le  texte  de 
Boccace,  il  faudrait  par  là  même  admettre  qu'elle  savait  l'italien. 
L'italien  était  d'ailleurs  très  à  la  mode  à  la  cour  de  François  Ier. 

3.  Littéralement  :  «  La  nature  m'a  donné  les  muses,  la  fortune 
les  larmes.  » 

4.  Perron  (de  Langres),  L'Anastase  de  Marcoussis,  p.  57.  —  Le 
Roux  de  Lincy,  op.  cit.,  livre  IV,  ch.  m.  —  Malte-Brun, 
p.  44  et  suiv. 


59 

«  tant  de  leurre  que  de  poing  » ,  sa  faisanderie  et  sa 
fameuse  héronnière,  —  c'était  une  des  demeures 
seigneuriales  les  plus  remarquables  de  l'Ile-de- 
France.  Tout  à  côté,  se  voyaient  l'église  des 
Gélestins  et  leur  monastère,  jadis  fondés  par  Jean 
de  Montaigu  (il  avait  son  tombeau  dans  l'église),  et 
que  ses  successeurs  —  et  notamment  l'amiral  — 
n'avaient  cessé  d'enrichir  de  leurs  libéralités. 

C'est  dans  le  cadre  seigneurial  et  simple  à  la  fois  1 
de  Marcoussis  qu'Anne  de  Graville  vécut  ses  plus 
belles  années.  Elle  avait  treize  ou  quatorze  ans  lors- 
qu'elle perdit  sa  mère  (1503).  Ses  deux  sœurs,  depuis 
longtemps  mariées,  avaient  quitté  le  foyer  paternel. 
Elle  dut  s'élever  un  peu  toute  seule,  auprès  d'un 
père  vieillissant,  et  du  reste  absorbé  par  ses  impor- 
tantes fonctions. 

La  vie,  à  Marcoussis,  était  assez  austère  et  mono- 
tone. Cependant,  à  de  certains  jours,  le  château  soli- 
taire, les  bois  silencieux  s'animaient 2.  Des  hennis- 


1.  Perron  (de  Langrcs),  dans  son  Anastase  de  Marcoussis,  donne 
des  renseignements  intéressants  sur  l'ancien  ameublement  du 
château  :  «  La  plupart  des  meubles,  comme  tables,  chaises,  etc., 
n'étoient  que  de  bois  de  chêne  ou  de  noyer,  quelque  peu  de  cèdre  et 
autre  bois  odoriférent,  comme  coffres,  armoires  et  buffets  à  l'an- 
tique etc.  On  y  trouve  deux  ou  trois  douzaines  de  tables  longues, 
en  forme  de  caisses  à  mettre  des  vers  à  soye  ;  des  rouets,  des  petits 
moulins  et  autres  ustenciles  servant  à  façonner  la  soye,  et  même 
de  la  filasse  de  plusieurs  sortes,  des  laines  apprêtées  et  du  poil 
de  lin  prest  à  filer,  ce  qui  marque  une  grande  économie.  » 

2.  Ils  s'animaient  même  trop,  au  gré  des  Célestins.  Pour  s'iso- 
ler du  bruit,  ils  firent  construire  un  mur  à  la  place  de  quelques 
haies  qui  séparaient  seules  le  monastère  des  jardins  du  château. 
L'amiral  s'opposa  à  cette  construction  (1509),  qu'ils  s'obstinèrent 
à  continuer.  D'où  procès,  saisie  du  temporel  du  monastère,  etc. 
—  Malte-Brun,  p.  115;  Perret,  p.  227. 


60  vie  d'anne  de  graville 

sements,  des  aboiements,  des  appels  de  trompe  rem- 
plissaient l'air  ;  une  troupe  joyeuse  et  bigarrée  faisait 
irruption  dans  la  vaste  cour  intérieure  ;  on  ne  voyait 
que  lévriers  tirant  sur  leurs  laisses,  chevaux  capa- 
raçonnés, faucons  aux  ailes  frémissantes  posés  sur  le 
gantelet  des  piqueurs  et  faisant  sonner  leurs  vervelles. 
C'était  le  roi  qui  venait  voler  la  perdrix  ou  courre 
le  cerf  chez  son  bon  ami  l'amiral.  La  nuit  venue,  la 
chasse  finie,  l'on  regagnait  le  château,  dont  les  hautes 
cheminées  flambaient.  Affamés  et  recrus  de  fatigue, 
les  chasseurs  y  soupaient  bruyamment,  et  repar- 
taient le  lendemain,  dès  l'aube,  au  son  des  fanfares, 
tandis  que  l'ardente  jeune  fille,  le  coude  sur  la  pierre 
et  le  menton  dans  la  main,  suivait  des  yeux,  se 
déroulant  à  travers  la  campagne,  la  fastueuse  caval- 
cade. 

On  aurait  tort,  on  le  voit,  de  se  la  représenter 
comme  une  sorte  de  Gendrillon,  sevrée  de  fêtes  et 
de  plaisirs.  Du  reste,  elle  quittait  souvent  Mar- 
coussis,  accompagnait  son  père  au  Bois-Malesherbes, 
à  Rouen  !,  dans  la  plupart  de  ses  voyages,  et  aussi 
dans  les  fréquents  séjours  qu'il  faisait  à  Paris,  en  son 
hôtel  du  Porc-Epic  2. 


4 .  Plusieurs  des  livres  qui  lui  ont  appartenu  portent  la  mention  : 
«  Achetté  à  Rouen  ». 

2.  «  Louis  Mallet  de  Graville,  dit  Sauvai  (Histoire  et  recherches 
des  antiquités  de  la  ville  de  Paris,  t.  II,  p.  152),  demeuroit 
devant  le  palais  des  Tournelles  à  l'hôtel  de  Graville,  qui  se  nom- 
moit  encore  ainsi  en  4551...  Il  a  demeuré  encore  à  la  rue  Percée 
et  celle  de  Joui,  dans  la  maison  du  Porc-Epic  »...  —  D'après  Sau- 
vai, Graville  aurait  possédé,  comme  on  voit,  deux  hôtels  à  Paris  ; 
mais  il  se  trompe  assurément.  L'hôtel  du  Porc-Epic  s'appelait, 
sous  Charles  V,  la  maison  des  Marmousets.  La  maison  des  Mar- 


vie  d'anne  de  graville  61 

Il  paraît  bien  l'avoir  aimée  de  cet  amour  exclusif 
et  tant  soit  peu  jaloux  qui,  chez  certains  pères,  prend 
une  forme  quasi  conjugale.  Elle  était  la  joie  de  sa 
maison,  la  consolation  de  sa  vieillesse.  Il  eût  voulu 
la  garder  auprès  de  lui  ;  peut-être  lui  avait-elle  promis 
de  ne  jamais  le  quitter  *. 

Cependant,  pour  l'acquit  de  sa  conscience,  il  lui 


mousets  devint,  en  1367,  la  propriété  du  célèbre  prévôt  de  Paris, 
Hugues  Aubriot.  En  1397,  le  chancelier  Pierre  de  Giac,  qui  l'avait 
acquise,  la  vendit  au  duc  d'Orléans,  frère  du  roi  (c'est  depuis  lors 
qu'elle  prit  le  nom  d'hôtel  du  Porc-Epic,  à  raison  de  l'emblème 
adopté  par  le  duc).  En  1404,  le  duc  d'Orléans  échangea  avec  le 
duc  de  Berry  l'hôtel  du  Porc-Epic  contre  celui  des  Tournelles.  Le 
duc  de  Berry  céda  immédiatement  l'hôtel  du  Porc-Epic  au  sur- 
intendant Jean  de  Montaigu.  Les  biens  de  Jean  de  Montaigu  furent 
confisqués  en  1409,  mais,  par  l'effet  de  sa  réhabilitation,  l'hôtel, 
après  avoir  passé  en  diverses  mains,  finit  par  revenir  à  son  arrière- 
petit-fils  dans  la  ligne  maternelle,  l'amiral  de  Graville,  qui  en 
partagea  la  propriété  avec  les  d'Estouteville.  —  A  la  mort  de 
l'amiral,  la  propriété  fut  démembrée  entre  :  1°  ses  héritiers  ;  2°  le 
prévôt  Jean  d'Estouteville.  L'une  des  parties,  celle  attenant  aux 
anciens  murs  de  la  ville  —  dite  maison  du  Porc-Epic  —  échut  à 
Anne  de  Graville  ;  l'autre  —  dite  Yhôtel  de  Graville  —  située  le 
long  de  la  rue  Percée,  aux  enfants  de  sa  sœur  Louise  et  de  Jacques 
de  Vendôme  :  l'on  s'explique,  par  ce  démembrement  de  propriété, 
la  méprise  de  Sauvai.  (Cf.  Le  Ménagier  de  Paris,  traité  de  morale 
et  d'économie  domestique,  composé  vers  1393  par  un  bourgeois 
parisien,  éd.  de  la  Soc.  des  Bibliophiles,  Paris,  1846,  t.  II, 
p.  253,  note  ;  et  Ch.  Sellier,  Rapport  sur  Vancien  hôtel  dit  «  du 
Prévôt  »,  successivement  appelé  maison  des  Marmousets,  hôtel  du 
Porc-Epic,  etc.  (Ville  de  Paris.  —  Commission  municipale  du 
Vieux  Paris.  Procès-verbaux,  année  1907).  —  Voir  aussi  le  Fran- 
çois Villon  de  M.  P.  Champion,  Paris,  1913,  t.  I,  p.  181.) 

Rien  ne  subsiste  plus  aujourd'hui  (passage  Chârlemagné)  de 
l'ancien  hôtel  du  Prévôt  :  les  derniers  restes  en  ont  été  abattus 
en  1906  et  1908.  Mais  on  conserve,  dans  la  bibliothèque  de  la  Ville 
de  Paris  (G.  P.  XIV,  25  ;  G.  P.  XIV,  27),  des  photographies, 
fort  intéressantes,  de  ces  restes. 

1.  C'est  du  moins  ce  qu'avance  Malte-Brun,  op.  cit.,  p.  99;  mais 
je  ne  sais  où  il  a  pris  ce  renseignement. 


62  vie  d'anne  de  graville 

proposait  des  partis,  avec  le  secret  espoir  qu'elle 
n'en  accepterait  aucun.  Mais  laissons  ici  la  parole 
au  bon  Simon  de  la  Motte,  ce  sous-prieur  des  Géles- 
tins  de  Marcoussis,  qui,  sur  la  fin  du  xvne  siècle, 
écrivit  la  vie  de  Jean  de  Montaigu,  fondateur  du 
monastère,  «  les  éloges  de  ses  parents...  et  quelques 
événements  du  dit  monastère  »  : 

Il  s'est  trouvé  depuis  peu,  dit-il,  dans  le  chartrier  du  châ- 
teau de  Marcoussis  *,  une  lettre  du  seigneur  amiral  (à  sa  fille) 
par  laquelle,  lui  faisant  savoir  qu'elle  estoit  demandée  en 
mariage  par  trois  jeunes  seigneurs,  il  lui  en  représentoit  un 
d'entre  eux  assez  volage  ;  il  faisoit  passer  le  second  pour  un 
emporté  et  un  téméraire;  et,  quant  au  seigneur  de  Balsac 
(Pierre  de  Balsac,  dont  La  Motte  a  parlé  antérieurement),  il 
lui  dit  qu'encore  qu'il  ne  fût  pas  si  riche  ni  autant  accommodé 
que  les  deux  autres,  n'ayant  que  huit  mille  livres  de  rente, 
il  estoit  toutefois  un  gentilhomme  sage,  modéré  et  d'une 
belle  conduite. 

L'amiral  n'avait  garde,  on  le  voit,  de  surfaire  la 
marchandise  ;  et  Pierre  de  Balsac  est  le  seul  des 
trois  candidats  auquel  il  se  montre,  après  tout, 
favorable.  De  fait,  malgré  la  modicité  de  sa  fortune, 
Pierre  était  un  excellent  parti.  Gentilhomme  de 
bonne  race,  cousin  de  Marie  de  Balsac,  fils  de  ce 
sénéchal  d'Agenais,  l'un  des  serviteurs  les  plus 
dévoués  du  duc  d'Orléans,  devenu  Louis  XII  2,  il 

1.  Cette  trouvaille  fut  probablement  faite  par  Perron  (de 
Langres),  l'auteur,  dont  il  sera  parlé  plus  loin,  de  VAnastase  (la 
résurrection)  de  Marcoussis. 

2.  Qu'on  se  rappelle  le  mot,  plus  haut  cité  (ch.  i),  de 
Charles  VIII  sur  Robert  de  Balsac  :  «  C'est  l'homme  du  duc 
d'Orléans.  » 


vie  d'anne  de  gra ville  63 

n'aurait  eu,  semble-t-il,  qu'à  demander  dans  les 
formes  la  main  d'Anne  de  Gra  ville  pour  l'obtenir 
sans  peine,  quel  qu'eût  été  le  secret  déplaisir  de 
l'amiral... 

Au  lieu  de  cela,  il  enleva  la  jeune  fille.  Quelles 
raisons  le  déterminèrent,  c'est  ce  que  l'on  ignore. 
Mais  Simon  de  la  Motte  fait  à  ce  sujet  des  supposi- 
tions assez  vraisemblables  : 

Or  de  savoir  pourquoi  ce  seigneur  si  considéré  se  détermina 
de  la  façon  et  résolut  cet  enlèvement  et  cet  excès  peu  louable 
après  un  témoignage  si  avantageux  et  si  favorable  de  la  part 
de  son  futur  beau-père,  c'est  ce  que  je  n'ai  pu  apprendre 
ni  découvrir  jusqu'à  présent,  si  ce  n'est  que,  pour  prévenir  la 
violence  aussi  bien  que  l'autorité  de  ses  concurrents  en  une 
telle  conquête,  il  a  imaginé  qu'il  lui  étoit  plus  expédient  d'en 
user  de  la  sorte  et  moins  important  pour  lui  de  s'exposer  à  la 
disgrâce  d'un  beau-père  qui,  étant  sage  et  avisé,  pouvoit,  en 
excusant  sa  passion  amoureuse,  lui  remettre  cette  entreprise 
téméraire  et  cet  attentat...  que  de  prodiguer  le  sang  humain 
pour  le  soutien  de  la  poursuite  de  ses  prétentions  et  la  jouis- 
sance de  sa  dite  conquête...  * 

Pour  l'aider  dans  son  entreprise,  Pierre  de  Bal- 
sac  s'était  assuré  de  plusieurs  complices,  —  d'un 
nommé  Antoine,  son  laquais,  d'une  femme,    Loyse 


1.  Montlosier  raconte  dans  ses  Mémoires  que,  sous  Louis  XIV, 
c'était  encore,  en  Auvergne,  un  usage  établi  que  d'enlever  sa  fian- 
cée :  «  Je  connais  peu,  à  cette  époque,  de  mariages  de  gentils- 
hommes qui  ne  se  soient  faits  ainsi,  ajoute-t-il  ;  les  parents 
et  amants  avaient  beau  être  d'accord,  une  demoiselle  un  peu  fière 
ne  se  croyait  pas  assez  estimée  si,  à  la  suite  de  ces  accords,  son 
amant  négligeait  de  l'enlever.  »  —  Je  ne  suppose  pas  que  Pierre 
de  Balsac  ait  enlevé  Anne  de  Graville  pour  se  conformer  à  cette 
vieille  coutume  auvergnate. 


64 

Blancher,  d'un  certain  maître  Pierre,  chantre  (?)  au 
service  d'Anne  de  Graville,  d'autres  encore.  C'est 
ce  que  nous  apprend  un  «  défaut  »  du  27  janvier 
1507  (1508  nouv.  st.),  la  seule  pièce  qui  subsiste 
de  toute  la  procédure  criminelle  engagée  par  l'ami- 
ral contre  son  gendre  et  sa  fille  1 . 

Anne,  cela  va  sans  dire,  était  de  connivence 
avec  Pierre  de  Balsac;  elle  paraît  même  ne  s'en 
être  pas  tenue,  dans  la  circonstance,  au  rôle  passif 
que  l'on  croirait.  Perron  (de  Langres),  cet  avocat 
au  Parlement  qui  explora,  vers  1650,  les  archives, 
alors  très  complètes,  du  monastère  et  du  château 
de  Marcoussis,  nous  dit  qu'elle  consentit  à  son 
enlèvement  sous  ombre   d'un  écrit  malentendu  ~  ; 


1.  Arch.  nai.,  Parlement  criminel  X2  A  66,  f°  157.  —  Voici  cette 
pièce,  dont  je  dois  la  découverte  à  M.  Pierre  de  Vaissière,  qui  a  eu 
l'extrême  obligeance  d'explorer  à  mon  intention,  aux  Archives 
nationales,  le  fonds  du  Parlement  : 

«  Deffault  à  Loys,  seigneur  de  Graville,  admirai  de  France, 
demandeur  en  cas  d'excès,  rapt,  crimes,  delictz  et  maléfices,  le 
procureur  g-énéral  du  Roy  joint  aveq  luy  —  contre  Pierre  de  Bal- 
sac  escuyer,  seigneur  d'Entresgues,  un  nommé  Anthoine  son 
laquays,  Loyse  Blancher,  veufve  de  feu  Sevestre  Lefevre,  Anne 
de  Graville  damoiselle,  défendeurs  es  ditz  cas  —  adjournez  a  com- 
paroir en  leurs  personnes  sur  peine  de  bannissement  de  ce 
royaulme,  de  confiscation  de  corps  et  de  biens  et  d'estre  attainctz 
et  convaincuz  des  cas  à  eulz  imposez  —  et  encore  contre  ung 
nommé  Pierre  de  Nevers,  un  aultre  nommé  maistre  Pierre, 
chantre  et  serviteur  de  ladite  damoyselle  Anne  de  Graville,  aussi 
deffendeurs  es  ditz  cas  et  adjournez  à  comparoir  en  leurs  per- 
sonnes par  ordonnance  du  bailly  de  Meleun  ou  son  lieutenant 
commissaire  en  ceste  partie  —  non  comparans.  —  Appelle  et  rap- 
porté par  Tillet.  Du  jeudi  XXVIIe  jour  de  janvier  mil  cinq  cens 
sept,  en  la  grant  chambre.  Baillet,  président.  » 

2.  V Anastase  de  Marcoussis,  Avertissement  :  «  On  donnera  de 
plus  le  dénouement  des  intrigues  galantes  du  mariage  de 
Louise  (pour  Anne)  de  Graville,  fille  de  Louis,  l'amiral  de  France, 


vie  d'anne  de  graville  60 

et  nous  allons  voir,  par  ailleurs,  son  père  la  traiter, 
dans  un  instant,  de  faussaire.  Rapprochons  ces  deux 
indications.  L'  «  écrit  malentendu  »  dont  parle 
Perron  (de  Langres)  ne  serait-il  pas  la  lettre,  citée 
plus  haut,  tpar  laquelle  l'amiral,  s'adressant  à  sa 
fille,  lui  désignait  Pierre  de  Balsac  comme  digne 
d'aspirer  à  sa  main?  Il  n'y  aurait  après  tout  rien 
d'impossible  à  ce  qu'Anne  de  Graville,  pour  légiti- 
mer, en  quelque  sorte,  son  coup  de  tête,  et  en  pré- 
venir les  conséquences,  eût  forgé  de  toutes  pièces 
la  lettre  en  question,  dont  elle  devait  se  prévaloir 
obstinément  dans  la  suite,  en  lui  attribuant  le  sens 
et  la  valeur  d'un  consentement  à  son  mariage. 

Mais  pourquoi,  demandera-t-on,  ce  scandaleux 
coup  de  tête,  et  que  n'imposait-elle  à  l'impatience 
de  son  futur  mari  les  lenteurs  d'une  union  réguliè- 
rement contractée?  A  cette  question,  il  dut  y  avoir 
autrefois  plus  d'une  réponse  l  ;  il  n'y  en  a  qu'une 
aujourd'hui  :  elle  l'aimait.  Et  l'enlèvement  dont 
elle  se  fît  complice  ne  fut  que  l'épilogue  d'un 
roman  d'amour  dont  nous  sommes  en  mesure  de 
reconstituer  au  moins  un  épisode. 

La  célèbre  collection  formée  par  sir  Thomas 
Phillipps,  à  Çheltenham,  compte,  au  nombre  de  ses 

qui,  sous  ombre  d'un  écrit  malentendu,  consentit  à  son  enlève- 
ment par  le  jeune  baron  d'Entragues  »...  —  L'ouvrage  de  Perron 
devait  avoir  cinq  parties.  Il  n'eut  malheureusement  pas  le  loisir 
de  l'écrire,  et  se  contenta,  en  1694  (plus  de  quarante  ans  après 
les  avoir  prises),  de  réunir  ses  notes,  toutes  relatives  à  la  pre- 
mière partie,  en  un  petit  volume  in-18  de  146  pages,  qui  ne  fut 
tiré  qu'à  vingt-sept  exemplaires. 

1.  Peut-être  était-elle  grosse,  et  par  suite  très  pressée  de  régu- 
lariser sa  situation . 


66  VIE   d'àNNE   DE   GRAVILLE 

manuscrits,  une  traduction  française  des  Histoires 
chaldéennes  de  Bérose,  qui  porte,  sur  le  verso  du 
premier  feuillet  de  garde,  la  signature  d'Anne  de 
Graville  j .  Le  texte  se  termine  par  cet  explicit  : 
«  Gy  finist  le  livre  d'amour,  lequel  a  voulu  estre 
ainsy  nommé  parce  que  amour  ha  induyt  l'acteur  et 
commandé  le  faire.  » 

«  L'intention  marquée  dans  ce  passage,  dit  M.  le 
comte  Durrieu,  à  qui  l'on  doit  une  étude  sur  les 
manuscrits  à  peintures  de  Gheltenham  2,  se  trouve 
également  accentuée  dans  une  miniature  à  pleine 
page  placée  en  tête  du  manuscrit3.  Gette  miniature 
figure  la  présentation  du  livre.  Anne  le  reçoit 
assise  sur  une  chaise  à  haut  dossier,  ayant  ses 
femmes  debout  derrière  elle  ;  mais  ce  n'est  pas, 
comme  dans  les  miniatures  du  même  type,  l'auteur 
en  personne  qui  le  lui  offre  ;  c'est  une  main  qui  sort 
d'un  nuage  et  que  guide  un  amour.  Pour  que  l'al- 


1.  «  Anne  de  Graville.  vc  xvm.  »  —  Au  recto  du  même  feuillet 
se  lit  cette  note  :  «  Mémoire  que  je  me  souvienne  de  ce  qui 
m'avint  le  samedy,  huitième  novambre,  lissant  (sic)  dedans  mon 
lit  à  Annet.  » 

2.  Paul  Durrieu,  Les  manuscrits  à  peintures  de  la  bibliothèque 
désir  Thomas  Phillipps  à  Cheltenham.  Paris,  1889.  (Extrait  de  la 
Bibliothèque  de  VEcoledes  Cha rtes,  1889,  pp.  381-432.)  — Commen- 
cée en  1886,  la  dispersion  de  la  magnifique  bibliothèque  Phillipps 
(aujourd'hui  la  propriété  de  M.  T.  Fitz  Roy  Fenwick,  petit-fils  de 
sir  Thomas  Phillipps)  s'est  continuée  depuis  lors  :  treize  ventes 
partielles  ont  eu  lieu  entre  1886  et  1908  (H.  Omont,  Catalogue 
des  manuscrits  latins  et  français  de  la  collection  Phillipps  acquis 
en  1908  par  la  Bibliothèque  nationale.  Paris,  Leroux,  1909). 

3.  C'est  la  miniature  inexactement  et  incomplètement  copiée 
par  Gaignières,  ou  plutôt  par  son  dessinateur,  puis,  d'après  lui, 
par  Montfaucon,  et  dont  je  donne,  dans  le  présent  volume,  la 
reproduction,  pour  la  première  fois  intégrale  et  fidèle. 


vie  d'anne  de  graville  67 

légorie  soit  bien  claire,  auprès  du  petit  dieu,  le 
miniaturiste  a  écrit  en  lettres  d'or  le  mot  :  Amour. 
Près  de  la  bouche  de  la  demoiselle,  une  banderole 
porte  sa  devise  :  J'en  guarde  un  leal,  anagramme  de 
son  nom...  Plus  à  gauche  est  une  autre  banderole 
avec  les  mots  :  Nonplus.  Enfin,  au  bas  de  la  page, 
sont  peintes  les  armes  de  Malet,  de  gueules  à  trois 
fermaux  d'or,  avec  cette  troisième  devise  :  A  autre 
non.  Dans  le  courant  du  livre,  il  y  a  de  nombreuses 
initiales  peintes  accompagnées  de  motifs  ornemen- 
taux au  milieu  desquels  se  voient  fréquemment 
répétés  le  chiffre  A  et  les  deux  devises  A  autre 
non  et  Non  plus.  » 

«  L'auteur  de  la  traduction  ne  s'est  pas  nommé, 
ajoute  M.  Durrieu,  mais  on  peut  le  deviner  d'après 
une  courte  note  —  contemporaine  du  texte  —  sur 
le  verso  du  premier  feuillet  de  garde,  près  de  la 
signature  d'Anne  de  Graville  : 

Tout  pour  le  mieux. 
Vostre   bon  cousin  et  ami,  c'est  moy.  » 

Ce  «  bon  cousin  et  ami  »  n'est  autre,  en  effet, 
que  Pierre  de  Balsac.  Et  le  cadeau  qu'il  fit  à  sa 
cousine  nous  en  dit  long  sur  elle  —  et  sur  son 
temps. 

Il  semble  difficile  d'admettre,  comme  le  fait 
M.  Durrieu  *',  que  Pierre  de  Balsac  soit  l'auteur  de 
la  traduction  de  Bérose.  Il  ne  devait  pas  être  beau- 

1.  Il  paraît  d'ailleurs  être  revenu  sur  cette  opinion.  (Cf.  Les 
heures  à  V usage  d'Angers  de  la  collection  Martin  Le  Roy.  Paris, 
1912,  préface.) 


68  vie  d'anne  de  graville 

coup  plus  lettré  que  la  plupart  des  gentilshommes  ses 
contemporains,  lesquels  savaient  tout  au  plus  leur 
croix  de  par  Dieu.  En  tout  cas,  l'imagine-t-on  ca- 
pable —  en  un  temps  où  les  hellénistes  étaient  fort 
rares  —  de  traduire  un  texte  grec  ?  Il  dut  s'adresser 
à  quelqu'un  de  ces  réfugiés  que  la  ruine  de  l'em- 
pire d'Orient  avait  contraints  de  chercher  un  asile 
en  Italie  et  en  France,  et  qui  y  gagnaient  leur  vie 
comme  ils  pouvaient.  Le  travail  de  traduction  et 
celui  qu'exigea  la  décoration  du  manuscrit  durèrent 
assurément  plusieurs  mois  ;  d'où  l'on  peut  conclure 
qu'avant  d'enlever  sa  cousine,  Balsac  lui  fit  une 
cour  prolongée.  C'est  peut-être  pour  l'achever  de 
séduire  et  pour  lever  ses  derniers  scrupules  qu'il 
lui  offrit  les  Histoires   de  Bérose. 

Ce  n'est  pas  faire  injure  au  lecteur,  même  érudit, 
que  de  ne  pas  le  supposer  très  familier  avec  Bérose, 
ce  prêtre  du  dieu  Bêlos,  contemporain  d'Antiochus 
Soter,  qui,  mettant  à  contribution  les  archives  des 
temples  de  Babylone,  écrivit  une  histoire  de  la 
Babylonie  et  de  la  Ghaldée.  Gosmogoniques  et  his- 
toriques, les  fragments,  peu  nombreux,  de  son 
œuvre  qui  sont  arrivés  jusqu'à  nous,  se  trouvent 
épars  dans  Josèphe,  Eusèbe,  Clément  d'Alexandrie, 
etc..  Et,  au  commencement  du  xvie  siècle,  ces  frag- 
ments n'avaient  pas  encore  été  réunis  1 . 

Je    les    ai  lus  par  acquit  de  conscience  2,  et  je 


1.  L'histoire  en  cinq  livres  publiée,  à  la  fin  du  xvc  siècle,  sous 
le  nom  de  Bérose,  par  Annius  de  Viterbe,  n'a  aucune  authen- 
ticité. 

2.  Dans  les  Fragmenta  historicorum  grœcorum,  de  Mùller. 


VIE    DANNE    DE    GRAVILLE 


69 


déclare  que,  s'il  est  un  livre  auquel  la  qualification 
de  «  livre  d'amour  »  ne  paraisse  pas  convenir, 
c'est  bien  celui-là.  On  trouve  dans  les  fragments  de 
Bérose  l'histoire  fabuleuse  de  la  Ghaldée  et  l'énu- 
mération  de  ses  premiers  rois  historiques  ;  on  y 
trouve,  en  un  mot,  des  renseignements  intéressants 
sur  l'Orient  primitif 1 .  Mais  le  singulier  cadeau  à 
faire  à  la  femme  aimée,  et  l'étrange  moyen  de 
séduction  ! 

Un  moyen,  cependant,  qui,  à  son  heure,  en  valut 
un  autre.  Le  cri  de  Gargantua  naissant  :  «  à 
boire,  à  boire  !  »  fut  celui  du  xvie  siècle  à  ses 
débuts.  Les  esprits,  en  ce  temps-là,  étaient  travail- 
lés d'une  curiosité  universelle,  d'une  incroyable 
avidité  d'apprendre.  Tout  leur  était  bon  pour  étan- 
cher  leur  soif.  Et  les  Histoires  de  Bérose  durent 
émouvoir  Anne  de  Graville  comme  eût  fait  le  plus 
passionné  des  romans.  Les  femmes  d'ailleurs  ont  la 
surprenante  faculté  de  tout  rapporter  à  l'amour.  En 
lisant  l'histoire  d'Oannès,  le  poisson  à  tête  d'homme 
qui  fut  le  premier  législateur  de  la  Ghaldée,  ou 
celle  des  rois  Evêkhous  et  Khomasbêlos,  qui  y 
régnèrent  aussitôt  après  le  déluge,  Anne,  entre  elle 
et  la  page  enluminée,  voyait  se  profiler  la  silhouette 
de  Pierre  de  Balsac. 


4.  Ces  renseignements,  les  historiens  —  M.  Maspero,  par 
exemple,  dans  son  Histoire  ancienne  des  peuples  de  VOrient  —  les 
ont  utilisés.  D'autre  part,  Fr.  Lenormanta  publié  un  Essai  de  com- 
mentaire des  fragments  cosmogoniques  de  Bérose.  Paris,  Maison- 
neuve,  1871. 


70  vie  d'anne  de  gravi  lle 


III 


L'enlèvement  eut  lieu  en  1506  1.  Il  fut  bientôt 
suivi  d'un  mariage  clandestin,  dont  nous  ignorons 
la  date  exacte.  Dès  lors,  pour  la  pauvre  Anne,  vont 
commencer  des  jours  sombres  :  lacrymas  fortuna. 

Quelque  quarante  ans  plus  tôt,  l'enlèvement 
d'Étiennette  de  Besançon,  une  bourgeoise  pari- 
sienne qui  s'était  laissé  séduire  par  Gaston  IV, 
comte  de  Foix,  avait  déjà  fait  scandale,  et  même 
donné  lieu  à  de  véritables  joutes  poétiques  2.  On 
peut  être  certain  qu'à  plus  forte  raison  celui  d'Anne 
de  Graville  provoqua,  rimes  ou  non,  d'innom- 
brables commentaires.  Des  commentaires  d'autant 
plus  passionnés  que,  sur  les  questions  de  rapt  et  de 
mariage  subséquent,  la  loi  et  les  mœurs  étaient 
depuis  longtemps  en  conflit. 

La  loi  punissait  de  mort  le  rapt  dit  «  de  vio- 
lence »  3.  Quant  au  rapt  «  de  séduction  »,  il  échap- 
pait, quand  il  était  suivi  du  mariage,  à  toute 
répression  sérieuse.  Les  jurisconsultes  laïques, 
imbus  des  principes  de  la  législation  romaine,  sou- 
tenaient, à  vrai  dire,  que  les  mariages  contractés  à 


1.  Ancien  style.  — Je  me  fonde,  pour  indiquer  cette  date,  sur 
le  «  défaut  »,  précédemment  cité,  du  27  janvier  1507.  C'est  par 
une  erreur  évidente  que  Malte-Brun  place  l'événement  en  1509. 

2.  P.  Champion,  Un  scandale  parisien  au  XV*  siècle.  L'enlève- 
ment d'Etiennette  de  Besançon  (1468).  Paris,  1907. 

3.  En  quoi  elle  ne  faisait  qu'appliquer  le  Code  Justinien,  IX,  13, 
De  raptu  virginum. 


vie  d'anne  de  graville  71 

la  suite  d'un  rapt  étaient  nuls,  faute  de  consente- 
ment des  parents;  et,  dans  la  suite,  ils  obtinrent 
gain  de  cause  !.  Mais,  au  commencement  du 
xvie  siècle,  l'Église  exerçait  encore,  en  la  matière, 
un  pouvoir  exclusif.  N'envisageant  le  mariage 
qu'au  point  de  vue  sacramentel,  et  —  ce  qui  est  la 
vérité  théologique  —  l'estimant  réalisé  de  par  le 
seul  consentement  des  époux,  elle  estimait  par  là 
même  et  elle  maintint  jusqu'au  concile  de  Trente 
que  le  consentement  des  parents  n'en  était  pas, 
quant  à  la  validité,  un  élément  essentiel  2. 

Cette  théorie  toute  sacramentelle  du  mariage 
entraînait  des  abus  intolérables  et  avait  cessé  de 
s'accorder  avec  les  mœurs.  Les  mœurs,  au  temps 
d'Anne  de  Graville,  ne  favorisaient  en  aucune 
façon  les  aventures  d'ordre  sentimental  et  ne 
reconnaissaient  pas  ce  qu'on  a  de  nos  jours  appelé 
les  «  droits  de  la  passion  » .  Le  mariage  était  consi- 
déré comme  une  pure  affaire,  d'où  l'amour  était 
exclu,  où,  du  moins,  il  n'était  admis  à  jouer  aucun 
rôle  effectif  3.  Indifférente  et  passive,  la  jeune  fille, 

1.  L'Edit  de  1556  sur  les  mariages  clandestins  fut  le  premier 
acte  de  l'autorité  civile  dans  le  sens  de  la  sécularisation  du 
mariage. 

2.  L.  Duguit,  Etude  historique  sur  le  rapt  de  séduction  (Nou- 
velle revue  historique  de  droit  français  et  étranger,  1886,  p.  587 
etsuiv.).  — La  question  des  mariages  clandestins  sera  reprise  et 
traitée  plus  à  fond  dans  la  troisième  partie  de  cet  ouvrage,  quand 
je  parlerai  des  promesses  de  mariage  obtenues  par  Henriette  et 
par  Marie-Charlotte  de  Balsac,  et  que  j'examinerai  la  valeur 
légale   de   ces    promesses. 

3.  Heptaméron,  nouvelle  xl  :  «  Je  prie  à  Dieu,  mes  dames,  que 
cest  exemple  vous  soit  si  profitable,  que  nulle  de  vous  ait  envie 
de  soy  marier,  pour  son  plaisir,  sans  le  consentement  de  ceulx  à 
qui  on  doibt  porter  obéissance  ». . . 


72 

en  ce  qui  touche  le  choix  du  futur  époux,  devait 
s'en  rapporter  aveuglément  à  ses  parents.  Que  si 
elle  disposait  de  sa  personne  à  leur  insu  et  contre 
leur  gré,  elle  se  mettait  par  là  même  au  ban  de 
l'opinion,  devenue  fort  sévère  à  l'endroit  des 
mariages  clandestins,  qui  se  multipliaient  scanda- 
leusement. De  cette  sévérité  justifiée,  Rabelais  se 
fera  l'interprète,  en  1546,  dans  le  chapitre  XL VIII 
de  son  tiers  livre  *.  Il  y  proteste,  avec  une  extrême 
violence,  entre  la  prétention  des  prêtres  (des 
a  pastophores  taulpetiers  »,  comme  il  les  appelle) 
d'attribuer  valeur  légale  aux  mariages  bénis  par 
eux  sans  l'assentiment  des  parents.  «  Moyennant 
les  loigs  dont  je  vous  parle  2,  dit-il,  n'est  ruffien, 
forfant,  scélérat,  pendart,  puant,  punays,  ladre,  bri- 
guant, voleur,  meschant...  qui  violentement  ne 
ravisse  quelle  fille  il  vouldra  choisir,  tant  soit 
noble,  belle,  riche,  honneste,  pudicque  que  sçau- 
riez  dire,  de  la  maison  de  son  père,  d'entre  les  bras 
de  sa  mère,  maulgré  tous  ses  parens,  si  le  ruffien 
s'y  ha  unefoys  associé  quelque  myste  3,  qui  quelque 
jour  participera  de  la  proye  ».  Et  il  ajoute  que,  la 
fille  fût-elle  consentante,  le  père,  en  telle  occurrence, 
a  le  droit  et  le  devoir  de  mettre  à  mort  à  la  fois  le 
ravisseur  et  le  «  taulpetier  » ,  et  «  leurs  corps  jecter 
en  direption  des  bestes  brutes  »... 

L'amiral  n'était  pas  homme  à  recourir  à  de  telles 

1.  Le  chapitre  est  intitulé  :  «  Comment  Gargantua  remonstre 
n'estre  licite  es  enfans  soy  marier  sans  le  sceu  et  adveu  de  leurs 
pères  et  mères.  » 

2.  Il  s'agit  des  lois  faites  par  les  «  pastophores  taulpetiers  ». 

3.  Prêtre. 


vie  d'anne  de  graville  73 

vengeances.  Ce  n'est  pas  que  sa  douleur,  son  indi- 
gnation ne  fussent  à  leur  comble.  Bravé  dans  son 
autorité  paternelle,  blessé  dans  sa  tendresse  et  dans 
sa  confiance,  il  prit  dès  l'abord  les  mesures  judi- 
ciaires les  plus  graves,  engagea  contre  le  jeune 
ménage  une  instance  criminelle  pour  cause  «  d'ex- 
cès, délits  et  maléfices  »,  de  «  rapt  et  d'inceste  {  », 
enfin  d'  «  ingratitude2  »,  et  poursuivit,  devant  le 
Parlement  de  Paris,  l'exhérédation  de  sa  fille.  En 
même  temps,  il  obtenait  du  roi  la  mise  sous 
séquestre  des  biens  de  son  gendre. 

Le  procès  dura  trois  ou  quatre  ans  :  le  maquis 
de  la  procédure  était,  au  xvie  siècle,  encore  plus 
embroussaillé  qu'aujourd'hui.  Il  y  eut  de  nom- 
breuses mesures  d'instruction,  des  enquêtes,  des 
interrogatoires,  des  productions  de  lettres 3. 
L'amiral  aurait  sans  doute  fini  par  obtenir  à  son 
profit  des  condamnations  sévères.  Mais  la  perspec- 
tive d'un  succès  judiciaire  n'était  pas  pour  lui  don- 
ner satisfaction.  Partagé  entre  la  colère  et  la  dou- 
leur, il  souffrait  de  l'absence  de  sa  fille  et  du  mal 
qu'il  se  croyait  obligé  de  lui  faire. 

Les  jeunes  époux,  de  leur  côté,  subissaient  une 
pénible  épreuve.  Ils  avaient  pris  la  fuite,  et  s'étaient 
probablement    réfugiés,    soit  dans    les   terres  que 

1.  D'inceste,  à  raison  de  la  parenté  existant  entre  sa  fille  et 
Pierre  de  Balsac. 

2.  Voir  plus  loin  la  transaction  du  20  novembre  1540. 

3.  Il  eût  été  fort  intéressant  de  retrouver  tout  cela.  Mais,  bien 
que  le  fonds  du  Parlement  de  Paris,  aux  Archives  nationales, 
comprenne  25.000  registres,  les  papiers  relatifs  aux  instruc- 
tions ont  à  peu  près  complètement  disparu. 


74  VIE    D  ANNE    DE    GRAVILLE 

Pierre  de  Balsac  avait  dans  le  Midi  (Dunes  ou 
Clermont-Soubiran),  soit  dans  ses  terres  d'Au- 
vergne, Saint- Amand  ou  Paulhac1.  Ils  furent  bien- 
tôt las  de  cette  vie  errante.  Du  reste,  la  saisie  pra- 
tiquée, à  la  requête  de  l'amiral,  sur  les  biens  de 
son  gendre,  privant  celui-ci  de  tous  ses  revenus, 
eut  très  vite  pour  effet  de  le  réduire,  ainsi  que  sa 
femme,  à  la  gêne,  presque  à  la  misère.  Il  était 
urgent  pour  eux  d'aviser.  Soit  repentir  véritable, 
soit  que  son  intérêt  bien  entendu  la  lui  dictât,  Anne 
fit  une  tentative  de  rapprochement.  Elle  joignit 
son  père,  et  se  jeta  à  ses  pieds,  implorant  son 
pardon 2.  Il  ne  semble  pas  que  cette  première 
démarche  ait  eu  de  résultat  positif  :  l'amiral  était 
encore  trop  ulcéré  pour  céder.  Mais  Anne  la  renou- 
vela bientôt.  Elle  eut  recours  cette  fois  aux  Céles- 
tins  de  Marcoussis,  qu'elle  connaissait  depuis  son 
enfance,  et  les  mit  dans  ses  intérêts.  Le  prieur 
l'assura  de  ses  bons  offices  :  il  ne  s'agissait  que 
d'attendre  une  occasion  favorable.  Simon  de  la 
Motte  nous  raconte  quelle  fut  cette  occasion  : 

Comme  un  jour  de  vendredi  saint  ce  pieux  et  dévot  amiral 
se  préparoit  à  l'adoration  de  la  vraye  croix  qui  s'expose  aux 

4.  Les  archives  du  château  de  Paulhac  contiennent  de  nom- 
breux actes  passés  à  son  nom.  Il  semble  donc  bien  qu'il  se  soit 
intéressé  à  cette  seigneurie,  et  qu'il  y  ait  fait  des  séjours.  Sa 
femme  l'y  accompagna,  autant  qu'en  peut  témoigner  la  pierre 
sculptée  dont  je  donne  la  reproduction  en  tête  de  mon  Avant- 
Propos.  (Cf.  ma  Suite  des  seigneurs  de  Paulhac.) 

2.  «  Considérant,  est-il  dit  dans  la  transaction  du  20  no- 
vembre 1510  (voir  plus  bas),  que  la  dicte  demoiselle  Anne  a  jà 
par  deux  foiz,  en  soy  prosternant  et  jectant  à  genoulx,  supplié  et 
requis  pardon  et  mercy  du  dict  seigneur  de  Graville.  » 


vie  d'anne  de  graville  75 

yeux  d'un  chacun  pour  ce  sujet  tous  les  ans  en  cette  journée, 
le  Supérieur,  qui  avoit  retiré  dans  le  monastère  le  soir  précé- 
dent la  dite  demoiselle  avec  son  époux  afin  de  les  lui  présen- 
ter le  lendemain  à  l'église s'étant  apperçu  qu'il  se  pros- 

ternoit  pour  satisfaire  à  sa  dévotion,  lui  remontra  assez  vive- 
ment et  avec  zèle  qu'il  n'étoit  pas  juste  qu'il  s'approchât  du 
bois  sacré  sur  lequel  le  Fils  de  Dieu,  pour  réconcilier  et  réu- 
nir les  hommes  à  son  Père  éternel,  avoit  répandu  son  sang 
précieulx  et  exposé  sa  vie,  s'il  n'étoit  résolu  de  l'imiter  en 
pardonnant  volontiers  à  ses  deux  enfants  qui  présentement 
l'en  supplioient  avec  tous  les  ressentimens  de  douleur 
possibles  de  s'être  oubliés  avec  tant  d'excès  que  d'avoir,  par 
leur  faute  et  conduite  téméraire,  provoqué  son  courroux  et 
mérité  sa  disgrâce.  Ce  généreux  seigneur  et  vieillard  véné- 
rable, touché  sensiblement  de  l'amour  et  du  respect  qu'il 
devoit  à  son  Sauveur,  et  d'autre  côté  ses  entrailles  s'étant 
émues  de  voir  sa  fille  les  cheveux  épars  et  sans  ordre,  les 
larmes  aux  yeux  avec  son  époux,  tous  deux  dans  un  équi- 
page capable  de  toucher  et  fléchir  les  plus  insensibles  et  obsti- 
nez, avouer  par  un  morne  silence  les  paroles  de  ce  bon  reli- 
gieux, leur  pardonna  franchement  et  sans  difficulté  ;  puis, 
les  ayant  embrassés  avec  une  affection  et  une  tendresse  de 
père,  acheva  son  adoration  par  (sic)  une  piété  exemplaire  qui 
édifia  généralement  l'assistance  ;  et  eux,  en  action  de  grâce, 
s'acquittèrent  ensuite  de  ce  devoir  avec  toute  la  joie  que  l'on 
peut  s'imaginer  d'une  action  si  touchante  et  si  louable. 

C'est  le  vendredi  saint  de  Tannée  1509  ou  1510 
que  se  passa  cette  «  scène  de  l'église  ».  (Je  ne  pré- 
cise pas  à  cet  égard,  car,  si  Tordre  chronologique 
des  faits  paraît  établi,  les  dates,  on  le  verra,  restent 
assez  douteuses.)  En  même  temps,  le  roi  Louis  XII, 
toujours  bien  disposé  pour  Balsac,  intervenait 
auprès  de  l'amiral,  et  lui  conseillait  l'indulgence.  Le 
cardinal    d'Amboise,   avec  l'autorité   que  lui  don- 


76  vie  d'anne  de  graville 

naient  sa  dignité,  ses  fonctions,  et  aussi  sa  qualité 
d'oncle  par  alliance  de  Jeanne  de  Graville,  intervint 
à  son  tour.  Tant  d'efforts  réunis  ne  pouvaient  man- 
quer d'atteindre  leur  but  :  l'amiral  consentit  à  tran- 
siger avec  sa  fille  et  son  gendre.  Celte  transaction, 
dont  les  termes  avaient  été  arrêtés  au  château  de 
Vigny  !,  où  se  trouvait  alors  la  cour,  fut,  le  20  no- 
vembre 1510,  mise  en  forme  authentique  par  deux 
notaires  du  Châtelet,  et,  le  7  décembre,  homologuée 
par  le  Parlement.  La  voici 2  : 

»  Furent  présens  Loys,  seigneur  de  Graville,  admirai  de 
France,  conseiller,  chambellan  du  roy  nostre  sire,  d'une  part, 
et  damoiselle  Anne  de  Graville  sa  fille,  tant  en  son  nom  que 
pour  et  au  nom  et  soy  faisant  fort  de  Pierre  de  Balsac,  sei- 
gneur d'Entragues,  par  lequel  elle  a  promis  faire  ratifier  et 
de  nouvel  passer  et  accorder  le  contenu  de  ces  présentes,  et 
d'en  bailler  et  envoyer  à  ses  despens  lettre  en  forme  deue, 
expédiée  et  passée  sous  le  scel  royal  :  disans  les  dites  parties 
que  procès  est  pendant,  en  la  cour  du  Parlement  de  Paris, 
entre  le  dit  seigneur  de  Graville,  admirai,  demandeur  d'excès, 


1.  Le  château  de  Vigny  (sur  la  route  de  Paris  à  Rouen,  à  10  kil. 
au  nord  de  Meulan)  avait  été  acheté,  en  1504,  par  le  cardinal 
d'Amboise  a  Françoise  de  Rouvray,  dame  de  Saint-Simon.  Il  a 
été  restauré,  en  1888,  par  le  comte  Philippe  Vitali,  à  qui  il  appar- 
tient actuellement.  —  G.  Tubeuf,  Domaine  de  Vigny  (Seine-et- 
Oise).  Monographie  du  château  et  de  Véglise.  Paris,  Fanchon, 
1902. 

2.  Elle  n'est  pas  datée,  mais  la  date  en  est  donnée  dans  le  tes- 
tament de  l'amiral,  qu'on  lira  plus  loin.  —  Ce  document  et  ceux 
qui  suivent  ont  été  découverts  par  le  Mis  de  Laqueuille  aux 
archives  d'Eure-et-Loir,  dans  les  papiers  de  la  famille  de  Ven- 
dôme (la  fille  aînée  de  l'amiral  avait,  on  s'en  souvient,  épousé 
Jacques  de  Vendôme).  —  Anne  de  Graville,  ses  poésies,  son  exhé- 
rèdation  (Mémoires  de  la  Société  archéologique  d'Eure-et-Loir, 
t.  I,  p.  328  et  suiv.   Chartres,  Garnier,  1858). 


vie  d'anne  de  graville  77 

delictz  et  maléfices,  et  requérant  contre  les  dits  de  Balsac  et 
damoiselle  Anne  de  Graville  réparacion  tant  honorable  que 
proufitable,  et  aussi  contre  la  dicte  Anne  déclaracion  d'exhé- 
rédation  et  privacion  de  tous  ses  biens  et  succession,  d'une 
part,  et  les  dits  de  Balsac  et  Anne  de  Graville  deffendeurs, 
d'autre  part,  à  cause  du  rapt  et  inceste  prétenduz  par  le  dict 
seigneur  amyral  avoir  esté  commis  en  la  personne  de  la  dite 
Anne  par  ledit  de  Balsac,  ingratitude,  offense  et  delictz  aussi 
par  lui  prétenduz  avoir  esté  commis  par  la  dicte  damoiselle 
Anne  en  donnant  consentement  aux  dits  rapt  et  inceste,  en 
soy  alliant  par  mariage  avecques  le  dict  de  Balsac,  au  desceu 
et  contre  le  gré  du  dict  sieur  amyral  son  père,  comme  il 
disoit  :  les  dits  de  Balsac  et  sa  femme  disans  et  soutenans  le 
contraire,  et  tout  ce  qu'ils  avoient  faict  estoit  en  ensuyvant 
le  bon  plaisir,  consentement  et  lettres  missives  du  dict  sei- 
gneur son  père  *  et  que  par  ce  ils  estoyent  en  voye  d'abso- 
lucion.  Auquel  procès  tant  a  été  procédé  que,  entre  le  dict 
sieur  amyral  et  la  dicte  damoiselle  il  y  a  eu  enqueste  faicte, 
tant  principale  que  objective  2,  et  production  de  lettres,  tel- 
lement qu'il  est  en  droict,  et  contre  le  dict  de  Balsac  ont  esté 
donnés  par  la  dicte  cour  plusieurs  deffauts  obtenuz  par  le  dict 
sieur  amyral  3,  qui  sont  en  estât  déjuger  et  décider  finalle- 
ment.  —  Les  dictes  parties,  considérant  la  proximité  qui  est 
entre  eulz,  et  les  grans  fraiz,  travaulx  et  despenz  faiz  à  cause 
du  dict  procez  et  aussi  que  la  dicte  damoiselle  Anne  a  jà  par 
deux  foiz,  en  soy  prosternant  et  gectant  à  genoux,  supplié  et 
requis  pardon  et  mercy  du  dict  seigneur  de  Graville,  son 
père,  et  par  l'advis  de  plusieurs  personnages  et  gens  de  con- 
seil et  mesmement  icelluy  seigneur  de  Graville  pour  com- 
plaire au  roy  nostre  sire,  et  aussi  en  faveur  de  la  requeste 
qui  luy  a  esté  faicte  par  le  très  révérend  père  en  Dieu  mon- 


1.  Il  s'agit  de  la  lettre  dans  laquelle  Graville  faisait  savoir  à  sa 
fille  qu'elle  était  demandée  en  mariage  par  Pierre  de  Balsac  et 
par  deux  autres  jeunes  seigneurs. 

2.  Le  sens  de  l'expression  «  enquête  objective  »  m'échappe. 

3.  Parmi  lesquels  le  défaut,  cité  plus  haut,  du  27  janvier  1507. 


78  vie  d'anne  de  graville 

sieur  Georges  d'Amboise,  archevesque  de  Rouen,  et  légat  en 
France,  ont,  dès  le  xx\me  jour  de  mars  dernier  1,  faict  au 
lieu  de  Vigny,  en  la  présence  de  mon  dict  sieur  le  Légat,  les 
accords,  traictez  et  convenance  du  dict  procès  qui  ensuyvent: 
c'est  assavoir  que  la  dicte  damoiselle  de  Graville  renoncera 
et  de  fait  a  renoncé  et  renonce  à  tous  droits  de  succession  tant 
de  douaire  qui  luy  povoient  et  peuvent  estre  écheuz  et 
appartenir,  de  quelque  manière  que  ce  soit,  par  le  trespas  de 
feue  damoiselle  Marie  de  Balsac,  sa  mère,  que  aussi  à  la 
future  succession  et  biens  qui  luy  eussent  pu  eschoir  à  venir 
par  le  décez  et  trespas  du  dict  seigneur  de  Graville,  son 
père,  moiennant  la  somme  de  dix  mil  escuz  d'or  et  mil  livres 
tournois  de  rente,  qui  luy  seront  baillez  et  délivrez  après  le 
décez  d'icelluy  seigneur  de  Graville  et  non  plus  tost.  Et 
moiennant  les  renonciacions  et  choses  dessus  dictes  et  non 
autrement,  et  soubz  condicion  que  le  contenu  en  ces  pré- 
sentes sortisse  tant  de  faict  que  de  droict  son  plain  et  entier 
effect,  icelluy  seigneur  de  Graville  a  quitté,  remis  et  pardonné 
ausdicts  de  Balsac  et  damoiselle  Anne  de  Graville,  sa  fille, 
toutes  les  dictes  offenses  et  ingratitude  par  luy  prétendues,  et 
aussi  a  pour  agréable  et  ratiffie,  autant  que  besoin  seroit,  le 
mariage  desdits  de  Balsac  et  Anne  sa  fille,  veult  et  accorde 
qu'il  sortisse  son  plain  et  entier  effect,  pourvu  qu'ils  soyent 
raisonnablement  dispensez  2.... 

Ainsi,  l'amiral  consentait  à  pardonner  aux  cou- 
pables, et  à  «   ratifier,  autant  que  besoin  seroit,  » 

1.  «  Le  xxvme  jour  de  mars  dernier.  »  —  La  transaction  dont 
je  donne  le  texte  est  du  20  novembre  1510.  En  l'année  1510  (anc. 
style)  Pâques  tombait  le  31  mars.  La  «  scène  de  l'église  »,  qui 
eut  lieu  le  vendredi  saint,  serait  donc  du  29  mars.  Et  l'accord 
conclu  au  château  de  Vigny  est,  comme  on  voit,  du  28.  Or,  il 
n'est  pas  vraisemblable  que  cet  accord  ait  précédé  la  réconcilia- 
tion entre  le  père  et  la  fille  ;  tout  indique  au  contraire  qu'il  n'in- 
tervint que  postérieurement.  J'avoue  n'avoir  pas  trouvé  le  moyen 
de  résoudre  cette  difficulté,  dont  la  solution,  heureusement, 
n'importe  guère  au  développement  logique  du  récit. 

2.  Dispensés  à  raison  de  leur  parenté. 


VIE    D  ANNE   DE   GRAVILLE 


79 


leur  mariage  ;  et  il  ne  s'opposa  pas  à  ce  que, 
quelque  temps  après,  le  roi  donnât  mainlevée  de 
la  saisie  pratiquée  sur  les  biens  de  Pierre  de  Bal- 
sac  !.  Mais  ce  pardon  n'impliquait  pas,  dans  son 
esprit,  la  remise  du  châtiment  encouru,  et  il  ne 
recevait  sa  fille  à  merci  qu'à  deux  conditions:  à 
savoir  qu'elle  renonçât  par  avance  à  sa  succession 
(en  se  contentant  de  mille  livres  tournois  de  rente 
et  de  mille  écus  d'or)  et  qu'elle  renonçât  aussi  à  la 
succession,  déjà  échue,  de  sa  mère. 

C'étaient  là  des  conditions  très  dures,  et  la  pauvre 
Anne  avait  espéré  mieux.  Elle  ne  put  se  tenir  de 
parler,  de  se  plaindre.  Même,  n'écoutant  que  son 
amour-propre  blessé,  elle  se  vanta,  paraît-il,  d'avoir 
entre  les  mains  une  contre-lettre  de  son  père, 
contre-lettre  qui  annulait  les  dispositions  si  rigou- 
reuses de  la  transaction  de  1510.  Ces  propos  impru- 
dents furent,  comme  de  juste,  rapportés  à  l'ami- 
ral, dont  la  colère  et  la  méfiance,  un  instant  assou- 
pies, se  réveillèrent  plus  fortes  que  jamais.  Il  écri- 
vit tout  aussitôt  de  sa  propre  main,  et,  pour  plus  de 
sûreté,  transcrivit  à  plusieurs  exemplaires  la  décla- 
ration suivante  : 

1.  Un  inventaire  du  château  de  Faulhac,  daté  d'août  1604,  con- 
tient la  mention  suivante  :  «  Trouvé  les  piesses  de  la  main-levée 
faicte  au  seigneur  Pierre  de  Baissât,  par  le  roy  Lois  dousiesme, 
des  biens  dud.  Baissât,  que  estoient  saisis  à  cause  de  ce  que  fust 
accusé  d'à v voir  ravy  la  fille  du  seigneur  de  Graville,  lors  admi- 
rai de  France  :  consistant  en  trois  piesses  attachées  ensemble. 
La  dicte  main  levée  dattée  du  dernier  jour  d'aoust  l'an  de  grâce 
mil  cinq  cents  et  unze  ;  signée  par  le  roy  en  son  conseil;  et  signé 
des  Landes.  »  —  Les  «  trois  piesses  »  en  question  ont  malheureu- 
sement échappé  à  toutes  mes  recherches  (Suite  des  Seigneurs  de 
Paulhac,  p.  24). 


80 

Nous,  Loys,  seigneur  de  Graville,  admyral  de  France,  à 
touz  ceulz  qui  ces  présentez  letlrez  verront,  salut  :  comme 
par  nostre  testament  avons  ditz  et  ordonné  que  voulons  et 
entendons  que  nostre  fille  Anne,  famé  du  sieur  d'Antraguez, 
n'ayt  de  touz  lez  meublez  et  immeublez  à  nous  apartenans, 
pour  sa  part  et  porcyon,  que  mil  livrez  tournois  de  rante  et 
dix  mylle  escuz,  ainsy  que  il  est  accordés  entre  son  mary,  elle 
et  moy  par  arrest,  et  que  ayons  été  avertis  que  nostre  ditte 
fille  s'est  vantée  avoir  ungne  contreletres  de  nous,  qui  n'est 
chose  vraye  ;  à  ceste  cause  déclarons  par  ces  présentez  que, 
si  elle  en  monstre  aucune,  elle  qui  seit  contrefaire  nostre 
lettre  *,  comme  assez  de  foys  Ta  faict,  a  ycelle  letre  contre- 
faite et  forgée,  et  comme  elle  a  faict  assez  d'autrez  mauvaises 
chosez,  et  pour  ce  ne  voulions  pas  que  Ton  y  ajouste  foy, 
et  déclarons  que  jamais  ne  l'entendismes,  car  son  mauvais 
gouvernement  nous  fait  avoir  regret  de  lui  en  avoir  laissé 
tant,  toutefoys  voulons  que  l'ordonnance  de  nostre  testament 
tieigne  et  sortisse  son  effest,  et  l'acort  fait  entre  eulx  et  moy 
et  omollogué  en  la  cour  de  Parlement.  En  temoing  de  cey, 
nous  avons  escrite  et  signée  de  nostre  propre  maint  et  fait 
celler  au  seau  de  nos  armez  en  plaquart 2,  à  Marcoussy,  le 
trenteyesme  jour  de  janvyer  mille  cinq  cens  et  douze.  —  Loys 
de  Graville.  Et  scellé  en  placart  en  cire  rouge. 

Telle  est  cette  déclaration,  rédigée  ab  irato. 
L'amiral  y  traite  délibérément  sa  fille  de  faussaire  : 
elle  sait  contrefaire  son  écriture,  elle  Fa  contrefaite 
«  assez  de  foys  »  ;  elle  a  fait,  du  reste,  «  assez 
d'autres  mauvaises  choses  »  ;  en  un   mot,  elle  est 

1.  La  manière  d'écrire,  la  main  d'une  personne.  Le  mot,  au 
xvne  siècle,  s'employait  encore  dans  le  même  sens  : 

J'ai  trouvé  ce  billet  enfermé  dans  son  sein  ; 
Du  prince  votre  amant  j'ai  reconnu  la  lettre. 
Racine,  Bajazet,  IV,  5. 

2.  «  En  placard  »  se  dit  d'une  pièce  dont  le  parchemin  est  dans 
toute  son  étendue  et  non  plié: 


vie  d'anne  de  gra ville  81 

capable  de  tout.  Quels  qu'aient  été  ses  torts,  de 
telles  allégations,  qui  la  déshonoraient  aux  yeux 
de  sa  propre  famille,  paraîtront  singulièrement 
cruelles. 

Deux  ans  plus  tard,  Ton  retrouve  l'amiral  dans 
le  même  état  d'esprit.  Par  un  testament  olographe 
en  date  du  11  avril  1514,  il  partage  sa  suc- 
cession entre  sa  fille  Jeanne  et  les  enfants  de  sa  fille 
Louise,  décédée.  Anne  devra  se  contenter  des  mille 
livres  tournois  de  rente  et  des  dix  mille  écus  d'or 
qui  lui  sont  attribués  par  la  convention  de  1510  : 

Item,  nous  délaissons  tout  le  demourant  et  surpluz  de  nos 
biens  meubles  et  immeubles,  après  toutes  les  choses  dessus 
ordonnées  et  qui  ensuyvent  en  ce  présent  testament  faictes 
et  accomplies,  aux  enfans  de  feu  monsieur  le  visdame  '  et 
(de)  sa  feue  femme,  ma  fille  aisnée,  comme  les  représentans 
pour  une  teste,  et  à  Jehanne,  femme  de  feu  monsieur  le 
grant  maistre  messire  Charles  d'Amboyse,  aussi  ma  fille  et  à 
son  enfant  ou  enfans,  si  plusieurs  en  a  la  survivans,  qui 
aussi  la  représenteront  pour  une  teste,  comme  à  nos  vrays 
héritiers.  Et  voulons  qu'ils  départent  et  divisent  entre  eux 
doucement  tout  le  résidu  de  nos  dicts  biens,  selon  les  cous- 
tumes  des  païz  et  lieuz  où  les  ditz  biens  seront  situez,  en  bail- 
lant toutefois  par  eulz  à  Anne,  nostre  tierce  fille,  ou  à  ses 
enfans  légitimes  et  de  loyal  mariage,  mil  livres  tournois  de 
rente  et  dix  mil  escuz  d'or  pour  une  fois  paies  pour  sa  part 
et  porcion  de  tous  nos  dictz  biens  seulement,  en  ensuyvant 
l'accord,  transaction  et  appoinctement  faict  et  passé  entre  le 
sieur  d'Entragues,  mary  de  la  dicte  Anne,  nostre  fille,  elle  et 
nous,  par  devant  deux  notaires  du  Chastellet  de  Paris,  le 
XXe  jour  de  novembre  cinq  cents  et  dix,  et  depuis  omol- 
logué  par  la  cour  du  Parlement,  le  VIIe  de  décembre  au  dict 

1.  Jacques  de  Vendôme,  mort  en  1507. 


82  vie  d'anne  de  graville 

an  ;  lequel  accord  et  appoinctement  nous  voulons  et  ordon- 
nons estre  tenu  et  sortir  son  plain  et  entier  effect,  de  poinct 
en  poinct,  selon  sa  forme  et  teneur,  c'est  assavoir  que  nostre 
dicte  fille  Anne  et  ses  enfans  légitimes,  comme  dict  est,  n'au- 
ront pour  leur  part  et  porcion  de  tous  nos  biens  que  la  dicte 
somme  de  mil  livres  tournois  de  rente  et  dix  mil  escuz  seu- 
lement pour  une  foys... 

Et  Graville  de  revenir,  en  termes  fort   malveil- 
lants, sur  ses  griefs  envers  sa  fille  : 

Pour  les  causes  et  raisons  pour  lesquelles  nous  sçavons  et 
cognoissons  véritablement  la  dicte  Anne  nostre  fille  avoir 
bien  déservy  d'estre  beaucoup  plus  petitement  partie  et  de 
moyns  participer  et  amender  de  noz  biens  et  succession  ; 
lesquelles  causes  et  raisons  n'avons  voulu  escryre  et  mestre 
en  ce  présent  nostre  testament,  mays  les  avons  couchées  et 
mises  à  Paris  en  une  lettre  en  parchemyn,  escrypte  double 
et  signée  de  nostre  propre  main  le  XXVIIe  jour  du  moys  de 
juing  mil  cinq  cens  et  douze  et  scellée  du  scel  de  nos  armes  ', 
affîn  qu'il  apparoisse  à  qui  il  appartiendra  de  nostre  propre 
voulenté  quant  au  contenu  en  icelle  lettre  double,  laquelle 
nous  ratiffions  et  approuvons  par  ce  dict  nostre  testament 
comme  contenant  pure  vérité,  que  nous  tesmoignons  devant 
nostre  Dieu,  auquel  doibt  nostre  pauvre  âme  selon  son  plai- 
sir briefvement  estre  présentée... 

Enfin,  il  stipule  une  clause  pénale  pour  le  cas  où, 
après  sa  mort,  Anne  attaquerait  son  testament  : 

Nous  voulons  et  ordonnons  que  si  après  nostre  décez 
nostre  dicte  fille  Anne  ou  ses  enfans  héritiers  mouvoyent 
aulcun  procès  entre  noz  aultres  enfans  héritiers,  pour  cuyder 
avoir  plus  grande  porcion  à  nos  biens  et  plus  grande  succes- 
sion qu'il  n'est  cy-dessus  expressément  limité,  que  tous  les 
fruiz  et  mises  que  nous  feroient  nos  dictz  aultres  enfans    et 

1.  Cette  lettre  est  malheureusement  perdue. 


VIE   D'ANNE   DÉ   GRAVILLE  83 

héritiers  soient  comprins,  rabattus  et  déduicts  préalablement 
sur  les  mil  livres  de  rente  et  les  dix  mil  escuz  dessus  ordon- 
nez pour  sa  porcion,  pour  les  causes  dessus  dictes  et  pour  le 
mauvais  gouvernement  de  sa  personne,  de  quoy  elle  a  esté 
incharitable... 

Dans  son  dernier  testament,  daté  du  26  juin  1516, 
Graville  confirme  expressément  ses  dispositions  de 
1514.  Néanmoins,  à  l'approche  de  la  mort,  son 
âme  s'est  adoucie  ;  il  hésite  à  prononcer  une  exhé- 
rédation  définitive  et  supprime  toute  la  fin  du  tes- 
tament précédent  à  partir  des  mots  :  «  pour  les 
causes  et  raisons  »  etc..  Il  la  remplace  par  la 
phrase  suivante,  qui  succède  immédiatement  à 
celle  par  laquelle  il  réduit  à  mille  livres  de  rente  et 
à  dix  mille  écus  d'or  la  part  de  sa  troisième  fille  : 

Si  ce  n'est  que  par  cy  après,  pour  les  bons  services  que 
nostre  dicte  fille  noz  pourra  faire  et  selon  le  bon  gouverne- 
ment que  en  la  dicte  Anne  pourras  veoir,  aultrement  en  dis- 
posâmes et  disposons  par  lectres  appertes,  desquelles  deue- 
ment  il  apparoist  ;  ouquel  cas  voulions  estre  tenu  ce  que  en 
ordonnerons,  nonobstant  les  choses  cy  dessus  mises  et  cou- 
chées. 

Il  mourut  à  la  fin  de  1516.  Eut-il  le  temps, 
avant  sa  mort,  de  rédiger  quelque  contre-lettre, 
quelque  codicille  favorable  à  sa  fille,  ou  bien  celle- 
ci  se  fonda-t-elle  uniquement  sur  la  phrase  bien- 
veillante qu'on  vient  de  lire,  —  nous  ne  savons. 
Ce  qui  est  sûr,  c'est  qu'en  dépit  de  la  clause 
pénale  insérée  dans  le  testament  de  1514,  Anne  et 
son  mari  plaidèrent  contre  leurs  neveux  de  Ven- 
dôme en  revendication  de   part  héréditaire.  Louis 


84  VIE    D'AN  NE    DE    GRAVILLE 

de  Vendôme,  vidame  de  Chartres,  et  ses  frère  et 
sœur  mineurs  déclinèrent  la  compétence  du  Parle- 
ment de  Paris  et  prétendirent  être  jugés  à  Rouen. 
L'affaire  fut  évoquée,  en  1518,  au  Grand  Conseil  !  ; 
et  les  parties  aboutirent  enfin,  le  9  septembre 
1518,  à  une  transaction  aux  termes  de  laquelle 
Louis  de  Vendôme  reconnaissait  Balsac  et  sa 
femme  «  héritiers  pour  une  tierce  partie  en  tous 
les  biens  et  succession  de  deffuns  Loys  de  Graville 
et  damoiselle  Marie  de  Balsac,  sa  femme,  père  et 
mère  de  ladicte  Anne,  et  ayeul  et  ayeulle  dudict 
de  Vendosme  »,  et  les  recevait  à  partage  «  pour  la 
dicte  tierce  partie,  sauf  toutefois  les  droicts  d'aî- 
nesse, comme  ils  pourroient  appartenir  audict  de 
Vendosme  2». 

Le  partage  définitif  entre  les  héritiers  de  l'ami- 
ral n'eut  lieu  qu'en  1528  3.  Graville,  Séez  et  Ber- 
nay  échurent  aux  Vendôme  ;  Marcoussis,  Nozay, 
Châtres  etc..  à  Jeanne  de  Graville,  veuve  de 
Charles  d'Amboise  ;  Anne,  elle,  eut  dans  sa  part 
Malesherbes,  Ambourville,  Montaigu  en  Cotentin 
et  l'hôtel  du  Porc-Epic  4.  Ses  enfants  devaient, 
douze  ans  plus  tard,  en  1540,  hériter  de  leur  tante 
Jeanne.  De  sorte  qu'il   ne  subsista  rien  des  dispo- 

1.  Catalogue  des  actes  de  François  Ier  (dans  la  Collection  des 
Ordonnances  des  rois  de  France),  t.  I,  p.  151,  n°  863.  —  Le 
Grand  Conseil  était,  comme  on  sait,  la  section  judiciaire  du 
Conseil  du  roi,  érigée  en  Cour  souveraine  en  1497  :  une  sorte  de 
tribunal  supérieur,  saisi  des  affaires  par  le  système  des  «  évoca- 
tions royales  ». 

2.  E.  de  Laqueuille,  op.  cit. 

3.  Wahlund,  op.  cit. 

4.  Ch.  Sellier,  Rapport  sur  Vancien  hôtel  dit  «  du  Prévôt.  » 


VIE  d'anne  de  ghaville  85 

sitions  prises  par  l'amiral  contre  sa  dernière  fille  ; 
bien  mieux,  elle  recueillit  elle-même  ou  dans  la 
personne  des  siens  les  deux  tiers  de  la  succession 
du  défunt.  Cette  femme  d'esprit,  décidément,  était 
une  fine  mouche. 


IV 


Ses  démêlés  avec  son  père,  le  scandale  de  son 
enlèvement  n'avaient  pu  manquer  de  lui  nuire. 
Mais  elle  savait  l'art  de  se  tout  faire  pardonner.  Et 
—  peut-être  l'amiral  vivait-il  encore  *  —  elle  obtint 
(c'était  pour  elle  la  réhabilitation  complète)  d'en- 
trer, en  qualité  de  dame  d'honneur,  au  service  de 
la  fille  aînée  de  Louis  XII  et  d'Anne  de  Bretagne, 
Madame  Claude  de  France. 

Il  est  probable  qu'elle  était  déjà  en  fonctions 
lorsque  Madame  Claude  devint  reine  (janvier  1515), 
et  qu'elle  séjourna  auprès  d'elle  à  Blois,  pendant 
la  campagne  de  Marignan.  Elle  l'accompagna,  en 
tout  cas,  en  1520,  à  l'entrevue  du  Camp  du  Drap 
d'or,  et,  quand  la  reine  succomba,  en  1524,  dut 
être  de  celles  qui  l'entourèrent  jusqu'à  la  fin. 

Madame  Claude  n'avait  d'autre  charme  que  sa 
bonté.  François  Ier  ne  l'aima  pas.  «  Bien  petite  et 
d'estrange  corpulence  2    » ,  épuisée  par  sept  gros- 

4.  M.  de  Maulde  (Loiuse  de  Savoie  et  François  ItT,  p.  291)  et 
M.  Wahlund  émettent  à  cet  égard  des  affirmations  opposées  : 
mais  ni  l'un  ni  l'autre  ne  les  justifient. 

2.  Journal  de  Jean  Z?am7/on,éd.de  la  Soc.  de  l'Hist.  de  France, 
t.  I,  p.  29. 


86  vie  d'anne  de  graville 

sesses  successives  et  par  la  grande  maladie  du 
temps,  que  lui  communiqua  le  roi,  en  butte  aux 
persécutions  de  son  acariâtre  belle-mère,  humiliée 
dans  son  amour-propre  conjugal  (le  règne  de 
Madame  de  Ghâteaubriant  commença  dès  1518),  sa 
courte  vie  ne  fut  pas  heureuse.  Elle  s'était  fait  une 
petite  cour  étroite  et  fermée,  où  elle  s'efforçait  de 
maintenir,  à  l'exemple  de  sa  mère  Anne  de  Bre- 
tagne, les  traditions  de  l'ancienne  «  candeur  gau- 
loise ».  Si  l'on  veut  se  faire  une  idée  de  ce  que 
pouvait  être  cette  petite  cour  féminine,  qu'on  lise 
l'oraison  funèbre  d'une  princesse  du  temps,  Fran- 
çoise d'Alençon  (belle-sœur  de  Marguerite  d'An- 
goulême),  réputée,  elle  aussi,  pour  vivre  avec  ses 
demoiselles  en  toute  modestie,  décence  et  sévérité, 
et  pour  les  former  aux  bonnes  disciplines  : 

Elle  les  faisoit  venir  dans  sa  chambre,  dit  son  panégy- 
riste1 ,  et,  après  les  avoir  regardées  l'une  après  l'autre,  elle 
reprenoit "celle  qui  lui  sembloit  faire  contenance  et  maintien 
rustique.  Elle  blâmoit  celle  qui  estoit  moins  que  proprement 
et  modestement  parée.  Elle  prenoit  l'ouvrage  de  chacune  ; 
s'il  y  avoit  faute,  l'amendoit,  si  le  peu  d'avancement  portoit 
témoignage  de  sa  négligence  et  paresse,  la  tançoit.  Quant 
est  de  l'institution  de  leurs  mœurs,  elle  ne  permettoit 
qu'elles  eussent  aucuns  propos  à  des  gentilshommes  estant 
seules,  et  ne  souffroit  pas  qu'on  leur  parlast  d'autre  chose 
que  de  vertueux  et  honnestes  propos...  Quant  à  leur  esbat 
et  passe-temps  de  festes,  la  prudente  princesse...  permettoit 
qu'elles  allassent  se  pourmener  et  esbattre  ou  aux  jardins, 
ou  en  quelque  honorable  maison  ;  ou  qu'elles  ballassent    ou 


1.  Charles  de  Sainte-Marthe.  —  Cité  par  Le  Roux  de   Lincy, 
op.  cit.,  liv.  IV,  ch.  i. 


vie  d'anne  de  graville  87 

qu'elles  jouassent  de  lues,  de  guitternes,  d'espinettes  et  autres 
instrumens  de  musique  ;...  ou  qu'elles  chantassent  dans  leur 
chambre  modestement  et  chrestiennement  ;  ce  qu'elle  leur 
faisoit  faire  souvent  devant  elle,  voire  et  elle-mesme  leur 
tenoit  compagnie...  Gomme  elle  ne  lisoit  qu'en  la  saincte 
ftscripture,  ou  en  quelque  historiographe  qui  ne  donnoit 
aucune  mauvaise  doctrine,  aussi  ne  vouloit-elle  que  ses 
demoiselles  s'occupassent  à  lire  d'autres  livres... 

Venue  en  France  en  1514,  à  la  suite  de  Marie 
d'Angleterre,  Anne  Boleyn  (qui  devait,  dix-neuf 
ans  plus  tard,  épouser  Henri  VIII)  était  entrée,  au 
début  du  règne  de  François  Ier,  dans  la  maison  de 
la  reine  Claude.  Elle  la  quitta,  trouvant,  dit-on,  la 
vie  qu'on  y  menait  trop  austère.  De  fait,  les  plai- 
sirs n'y  devaient  tenir,  comme  dans  celle  dé  Fran- 
çoise d'Alençon,  qu'une  très  petite  place.  Claude 
était  pourtant  plus  libérale  et  moins  sévère  que 
Françoise,  au  moins  en  ce  qui  touche  les  lectures. 
Elle  aimait  les  vieux  romans,  où  les  grands  coups 
d'épée  et  les  prouesses  héroïques  alternent  avec 
d'ineffables  amours.  Et  c'est,  nous  le  verrons  bien- 
tôt, pour  la  satisfaction  de  ce  goût,  d'ailleurs 
innocent,  que,  vers  1521,  elle  pria  sa  dame  d'hon- 
neur Anne  de  Graville  de  mettre  en  vers  et  de 
rajeunir  à  son  intention  un  certain  «  livre  de  The- 
zeo  »,  ancienne  traduction  en  prose,  dont  le  fran- 
çais avait  déjà  vieilli,  d'une  épopée  chevaleresque 
de  Boccace,  la  Teseide. 

Elle  mourut  à  vingt-cinq  ans,  le  26  juillet  1524. 
«  Décéda  la  perle  des  dames  et  cler  mirouer  de 
beauté,  sans  aucune  tache,  Madame  Claude,  royne 
de  France...  Et  pour  la  grant  estime  de   saincteté 


88  vie  d'anne  de  graville 

que  l'on  avoit  d'elle,  plusieurs  luy  portoient 
offrandes  et  chandelles,  et  atestoyent  aulcuns  avoir 
esté  guéris  et  savés  de  quelque  maladie  par  ses 
mérites  et  intercessions  1  »...  —  Le  peuple  lui 
portait  des  «  chandelles  »  et  lui  demandait  des 
miracles.  Quant  aux  personnes  de  son  entourage, 
pour  avoir  respiré  de  près  le  parfum  de  ses  dis- 
crètes vertus,  elles  en  restèrent  toute  leur  vie 
pénétrées. 


N'ayant  plus  de  charge  à  la  cour,  Anne,  après  la 
mort  de  Madame  Claude,  se  retira  sans  doute  à 
Malesherbes. 

Elle  avait  trente-quatre  ou  trente-cinq  ans  — 
l'âge  mûr  en  ce  temps-là  —  et  de  nombreux 
enfants.  Ses  idées,  au  contact  de  la  pieuse  reine, 
avaient  pris  tournure  sérieuse.  De  plus,  elle  s'était 
liée  d'amitié  avec  l'illustre  sœur  de  François  Ier, 
dont  elle  pouvait  se  flatter  d'être  un  peu  la 
parente  2.  Elle  ne  fut  pas  longue  à  subir  l'influence 
de  cette  femme  supérieure,  de  cet  «  esprit  abstraict, 
ravy  et  ecstatic  »,  comme    l'appelle    Rabelais  3,  de 

1.  Cronique  du  roy  François,  premier  de  ce  nom,  éd.  de  la 
Soc.  de  l'Hist.  de  France.  —  Voir  aussi  le  Journal  d'un  bour- 
geois de  Paris  (1515-1536),  éd.  de  la  Soc.  de  THist.  de  France, 
p.  299  :  «  On  disoit  que  la  belle  dame,  après  sa  mort,  faisoit 
miracles.  » 

2.  Son  arrière-grand'mère  maternelle,  Bonne  Visconti,  était  la 
sœur  de  Valentine  de  Milan,  l'arrière-grand'mère  de  Marguerite. 

3.  Dédicace  du  tiers  livre.  —  Marot  la  définit,  de   son  côté 
«  Corps  féminin,  cœur  d'homme  et  teste  d'ange  ». 


89 

ce  cœur  tendre  et  passionné,  aspirant  à  toute  per- 
fection, ouvert  à  toutes  les  infortunes.  Et  quand 
les  idées  de  réforme  religieuse  commencèrent  de 
se  faire  jour,  elle  se  trouva  naturellement  inclinée, 
à  l'exemple  de  la  princesse  et  pour  des  raisons 
analogues  aux  siennes,  à  leur  accorder  sa  sympa- 
thie. 

On  se  représente  généralement  les  doctrines  de 
la  Réforme  comme  constituées  d'emblée  et  comme 
s'opposant  dès  l'origine  à  celle  de  l'Eglise  établie. 
Rien  de  plus  inexact  qu'une  telle  vue,  rien  de 
moins  conforme  à  la  vérité  historique  et  psycho- 
logique. Il  n'y  eut  pas  d'abord,  chez  nous,  deux 
Églises,  deux  confessions  antagonistes  en  présence. 
Il  y  eut,  dans  l'Eglise,  deux  partis,  dont  l'un  vou- 
lait des  réformes  (le  parti  de  Lefèvre  d'Etaples,  de 
l'évêque  de  Meaux  Briçonnet,  de  Gérard  Roussel, 
qui  mourut  évêque  d'Oloron,  etc..)  —  tandis  que 
l'autre  se  montrait  hostile  à  toute  innovation,  au 
moins  d'ordre  doctrinal.  Quand,  aux  environs  de 
lo30,  la  Sorbonne  et  le  Parlement  auront  multi- 
plié les  interdictions  et  les  censures,  quand  des  vio- 
lences irréparables  auront  exaspéré  le  conflit,  alors 
l'idée  dune  rupture  se  présentera  aux  esprits  ; 
mais  jusque  là  le  parti  réformateur  en  France  ne 
s'avisera  que  d'une  réforme  faite  par  l'Église  et 
dans  l'Église. 

Aussi  aura-t-il  pour  lui,  non  seulement  une  par- 
tie du  clergé,  mais  encore  le  roi  lui-même  et  sa 
mère.  «  Le  Roy  et  Madame,  écrit  Marguerite  à 
Briçonnet  à  la  fin  de  1521,  ont   bien  desliberé  de 


90 


VIE    DANNE    DE    GRA.VILLE 


donner  à  cognoistre  que  la  vérité  de  Dieu  n'est 
point  hérésie  »  ;  et  quelques  jours  plus  tard  :  «  Le 
Roy  et  Madame  sont  affectionnés  plus  que  jamais 
à  la  réformacion  de  l'Église.  »  —  Nous  allons  les 
retrouver,  en  1526,  dans  les  mêmes  dispositions. 

Marguerite  avait  beaucoup  aidé  à  les  y  main- 
tenir. On  a  longuement  discuté  la  question  de  ses 
opinions  religieuses.  Les  uns  ont  soutenu  qu'elle  n'a- 
vait jamais  cessé  d'être  catholique  ;  d'autres  érudits, 
en  revanche,  affirment  qu'elle  embrassa  toutes  les 
doctrines  de  la  Réforme  K  La  vérité,  ce  me  semble, 
est  entre  ces  affirmations  contradictoires.  Que  Mar- 
guerite ait  eu  des  tendances  protestantes,  on  ne  sau- 
rait le  contester.  Mais  (sa  qualité  de  fille  de  France 
et  son  affection  passionnée  pour  son  frère,  le  fils 
aîné  de  l'Eglise,  le  lui  eussent,  à  elles  seules, 
interdit)  elle  n'admit  jamais  la  possibilité  d'une 
rupture  avec  l'Église  romaine  ;  jamais  elle  ne 
cessa  d'en  pratiquer  le  culte,  et  son  protestantisme, 
si  protestantisme  il  y  a,  n'eut  jamais  le  caractère 
d'une  doctrine  arrêtée  et  cohérente.  On  l'a,  je  crois, 
très  justement  défini,  en  ce  qu'il  eut  de  vague  et 
de  complexe  :  ce  une  adhésion  à  la  pensée  générale 
et  philosophique  de  la  Réforme  2.  » 

On  peut,  d'après  les  idées,  ou,  si  Ion  veut,  les 
velléités  religieuses  de  Marguerite,  se    représenter 

1.  C'est  l'opinion  développée,  avec  textes  à  l'appui,  par 
M.  Abel  Lefranc,  dans  son  livre  Les  Idées  religieuses  de  Margue- 
rite de  Navarre  d'après  son  œuvre  poétique.  Paris,  Fischbacher, 
1898. 

2.  M.  Henry  Lemonnier,  Histoire  de  France  d'Ernest  Lavisse, 
t.  V,  lre  partie,  p.  348. 


vie  d'ànne  de  graville  91 

assez  exactement  celles  de  son  amie.  Un  besoin  de 
rajeunissement,  de  rénovation  spirituelle,  de 
retour  au  christianisme  primitif  et  à  l'Eglise  idéale 
des  premiers  temps  ;  un  certain  appétit  de  nou- 
veauté ;  le  sentiment  de  commisération  qu'inspirent 
les  persécutés  aux  âmes  généreuses  ;  peut-être 
encore  (comme  nous  dirions  aujourd'hui)  quelque 
snobisme,  le  désir  de  se  distinguer,  de  se  consti- 
tuer une  religion  d'une  qualité  à  part,  et  qui  ne 
fût  pas  celle  du  commun  des  martyrs,  —  il  dut  y 
avoir  de  tout  cela  dans  le  cas  d'Anne  de  Graville. 

Nous  n'en  sommes  d'ailleurs  pas  réduits,  en  ce 
qui  touche  son  attitude  religieuse,  aux  hypothèses 
et  aux  vraisemblances.  Une  curieuse  lettre,  adres- 
sée, en  1526,  par  un  réformateur  fougueux,  Pierre 
Toussain  !,  à  son  ancien  maître  Œcolampade  2 
nous  renseigne  à  cet  égard. 

Né  en  1499,  Toussain  avait  pour  oncle  le  primi- 
cier  3  du  chapitre  de  Metz.  Cet  oncle  se  chargea 
de  son  éducation,  le  fit  pourvoir,  en  1515,  d'un 
canonicat  à  Metz,  et  l'envoya  étudier  à  Bâle,  à 
Cologne,  à  Paris,  à  Rome.  A  Bâle,  Toussain  fut 
l'élève  d'QEcolampade  et  le  pensionnaire  d'Erasme , 


1.  Sur  Toussain,  consulter  Eug.  et  Em.  Haag,  La  France  pro- 
testante ou  Vies  des  protestants  français,  etc.,  t.  IX.  — F.  Lichten- 
berger,  Encyclopédie  des  sciences  religieuses.  Paris,  Fischbacher, 
1880,  t.  IX. —  F.  Buisson,  Sébastien  Castellion,sa  vie  et  son  œuvre. 
Paris,  Hachette,  1891,  p.  632.  —  John  Viénot,  Histoire  de  la 
Réforme  dans  le  pays  de  Montbéliard.  Montbéliard,  1900.  — 
Nommé,  en  1539,  parle  duc  Ulric  de  Wurtemberg,  surintendant 
des  églises  de  Montbéliard,  Toussain  mourut  en  1574. 

2.  Jean  Husgen  (1482-1531). 

3.  Le  premier  après  l'évêque. 


92  vie  d'anne  de  graville 

qui  lui  témoignait  une  bienveillance  particulière. 
Il  embrassa,  dans  des  circonstances  que  Ton 
ignore,  les  principes  de  la  Réforme,  et  dès  lors 
mena  une  vie  errante,  tantôt  chassé  de  Metz,  où  il 
faisait  des  tentatives  d'évangélisation.  tantôt  y  ren- 
trant. En  1525,  il  se  rendit  à  Paris,  et,  l'année  sui- 
vante, tenta  de  revenir  à  Metz  ;  mais  —  il  va  nous 
le  raconter  lui-même  —  ses  confrères  du  chapitre 
le  livrèrent  à  Théodore  de  Saint-Chamond,  vicaire 
général  du  cardinal  Jean  de  Lorraine,  qui  le  tint 
emprisonné  un  certain  temps.  C'est  alors  qu'il  fut 
rayé  de  la  liste  des  chanoines  et  que  ses  bénéfices 
lui  furent  enlevés.  A  peine  libre,  il  rentra  en  France 
avec  une  lettre  d'Erasme  le  recommandant  à  Mar- 
guerite d'Alençon.  Il  se  rendit  à  Angoulême,  où 
se  trouvait  la  cour,  puis  fut  reçu  par  Anne  de 
Graville  dans  son  château  du  Bois-Malesherbes. 
Mais  écoutons-le  1  : 

OEcolampade,  père  et  maître  très  cher,  je  n'ai  pas  à  m'ex- 
cuser  de  ne  t'avoir  pas  écrit  depuis  long-temps.  Tu  n'ignores 
pas,  en  effet,  quelles  épreuves  j'ai  subies  depuis  mon  départ 
de  là-bas  2  ;  épreuves  résultant,  non  seulement  du  mauvais 
état  de  ma  santé,  mais  encore  'de  mon  emprisonnement  et 
des  tortures  que  (grâces  soient  rendues  au  Christ  !)  les  Lor- 
rains m'infligèrent  avec  tant  de  rigueur  que  souvent  je 
désespérai  de  la  vie.  Mes  confrères  3  m'avaient  livré  à  Théo- 

1.  Cette  lettre  latine,  que  je  traduis  presque  tout  entière,  est 
aux  Archives  d'Etat  de  Zurich.  Elle  a  été  publiée  par  Her- 
minjard,  Correspondance  des  Réformateurs  dans  les  pays  de 
langue  française.  Genève,  Paris,  1866,  1. 1,  lettre  n°  181. 

2.  Toussain  avait  quitté  Bâle  au  commencement  d'octobre 
1525. 

3.  Les  chanoines  de  Metz. 


93 

dore  de  Saint-Chamond,  abbé  de  Saint-Antoine,  cruel 
ennemi  de  l'Evangile,  me  jugeant  perdu  si  je  tombais  au 
pouvoir  d'un  tel  bandit.  Mais  Dieu,  notre  Père  céleste..., 
m'arracha  des  mains  des  tyrans.  A  lui  seul  soient  honneur 
et  gloire,  et  que  le  monde  délire  et  s'attaque  tant  qu'il  vou- 
dra à  l'Evangile  renaissant  du  Christ. 

Je  t'écrirais  longuement  —  des  choses  tristes  et  d'autres 
gaies  —  si  j'en  avais  le  loisir  ;  mais  j'erre  çà  et  là,  pour- 
suivi parla  haine  de  mes  ennemis,  que  seul  mon  sang  pour- 
rait apaiser,  et  tu  m'approuveras  de  ne  t'adresser  que 
quelques  lignes  rapides.  Je  suis  dans  le  château  de  la  très 
généreuse  dame  d'Entraigues,  V appui  des  exilés  du  Christ] 
et  il  y  a  ici  aujourd'hui  quelqu'un  qui  part  pour  Paris,  à 
qui  je  remettrai  cette  lettre  pour  Conrad  ',  afin  qu'il  te  la 
fasse  tenir,  et  que  tu  saches  que  ton  Toussain  est  encore  en 
vie.  Certes,  je  regagnerais  l'Allemagne,  si  je  n'espérais  que 
l'Évangile  du  Christ  régnera  bientôt  en  France. 

J'ai  été  envoyé  par  nos  frères  à  la  cour  afin  de  m'y  rensei- 
gner. Comme  je  suis  toujours  persécuté  par  mes  ennemis  et 
que  nos  maîtres  m'ont  censuré  a,  je  désirais  savoir  s'il  me 
serait  permis,  grâce  à  la  protection  du  roi,  de  vivre  en 
France  en  sécurité.  J'ai  eu  de  fréquents  entretiens  avec  la 
très  illustre  duchesse  d'Alençon,  et  elle  m'a  reçu  avec  autant 
de  bienveillance  que  si  j'eusse  été  un  prince  ou  un  homme 
qui  lui  fût  cher.  Elle  m'a  obtenu  des  conditions  (de  séjour) 
très  acceptables.  Nous  avons  beaucoup  parlé  des  questions 
se  rapportant  à  la  propagation  de  l'Évangile  ;  cette  propa- 
gation est  son  désir  le  plus  ardent,  et  non  seulement  le 
sien,  mais  encore  celui  du  roi  ;  et  ni  l'un  ni  Vautre  ne 
trouvent  a  ce  sujet  d'opposition  chez  leur  mère  3.  C'est  pour 

1.  Conrad  Resch,  libraire  à  Paris,  qui  servait  d'intermédiaire. 

2.  Toussain  venait  probablement  d'être  censuré  par  la  Sor- 
bonne. 

3.  Dans  une  lettre  latine  à  Zwingli,  du  7  octobre  4524  (Hermin- 
jard,  n°  125),  Toussain  s'était  exprimé  en  ces  termes,  sur  le 
compte  de  Louise  de  Savoie  :  «  L'illustre  mère  du  roi  pense  bien, 
et  elle  est  plus  exempte  de  superstitions  que  les  autres  femmes.  » 


94  VIE   DANNE    DE   GRAV1LLE 

y  travailler  que  le  roi  va  partir  pour  Paris,  à  moins  que 
des  affaires  militaires  ne  le  retardent.  Je  me  tiens  ici 
caché,  attendant  son  arrivée  :  la  duchesse  m'a  promis,  en 
effet,  qu'elle  ferait  alors  pour  moi  ce  que  je  voudrais.  Si  je 
peux  rester  ici  en  sécurité,  tant  mieux  ;  sinon,  je  revien- 
drai vers  vous.  Les  voyages  me  sont  plus  faciles  que  quand 
j'étais  accablé  de  bénéfices.  On  m'en  offre  plus  que  je  n'en 
ai  perdus  pour  la  gloire  du  Christ.  Mais  on  ne  me  per- 
suaderait pas  facilement  de  rester  à  la  cour  :  la  sincérité 
en  est  exclue  ;  chacun  y  cherche  son  intérêt,  non  pas  celui 
du  Christ.  On  dit  que  l'évêque  de  Meaux  *,  plus  soucieux 
de  plaire  aux  hommes  qu'à  Dieu,  a  manqué  ces  jours-ci  de 
franchise.  La  cour  a  beaucoup  de  ces  pseudo-prophètes.  Mais, 
si  Dieu  est  avec  nous,  qui  sera  contre  nous  ?  Certes,  la 
duchesse  d'Alençon  est  si  bien  instruite  par  le  Seigneur,  elle 
est  si  exercée  aux  saintes  lettres,  que  rien  ne  pourra  la  sépa- 
rer du  Christ.  Mais  il  est  des  gens  à  la  cour  qui,...  avec 
ceux  qui  parlent  bien  du  Christ,  en  parlent  bien  et  qui 
blasphèment  avec  les  blasphémateurs.  Avec  leurs  longues 
robes  et  leurs  têtes  rases,  ils  briguent,  sous  couleur  de 
religion,  auprès  du  roi  et  de  la  duchesse,  évêchés  et  bénéfices. 
A  peine  les  ont-ils  obtenus  qu'ils  combattent  au  premier 
rang  contre  ceux  que  le  monde  appelle  luthériens....  Mais 
qu'attendre  de  la  cour,  cet  asile  de  prostitution  ?  Priez  le 
Seigneur  qu'il  nous  suscite  des  prophètes  qui  aient  l'esprit 
de  force,  non  celui  de  crainte. 

J'ai  causé  avec  Lefèvre  2  et  avec  Ruffus  3.  Lefèvre  n'a 
aucune  énergie.  Dieu  le  soutienne  et  l'affermisse  !  Qu'on  soit 
prudent  tant  qu'on  voudra,  qu'on  attende,  qu'on  diffère, 
qu'on  dissimule,  on  ne  pourra  prêcher  l'Évangile  sans  la 
croix.  Quand  je  vois  tout  cela,  mon  QEcolampade,  quand  je 
vois  les  dispositions  du  roi,  celles  de  la  duchesse,  on  ne 
peut  plus  favorables  à  la  propagation  de  VÉvangile  ;  quand 

1.  Briçonnet. 

2.  Lefèvre  d'Etaples. 

3.  Gérard  Roussel  (Roussel,  roux  ;  en  latin  rufus). 


vie  d'anne  dê  graville  95 

je  vois  au  contraire  ceux  qui,  suivant  la  grâce  qui  leur  fut 
donnée,  devraient  se  consacrer  à  cette  œuvre,  contrarier  de 
telles  bonnes  volontés,  je  ne  peux  retenir  mes  larmes....  Si, 
chez  vous,  l'Empereur  et  Ferdinand  4  se  montraient  favo- 
rables à  vos  efforts,  que  ne  feriez-vous  pas  !  Donc,  priez 
Dieu  pour  la  France,  pour  qu'elle  soit  enfin  digne  du  Verbe  ! 

Je  sais  que  tes  adversaires  de  Baden  2  t'ont  donné  beau- 
coup de  besogne.  Mais  la  vérité  triomphera.  Comme  j'étais 
à  la  cour,  un  certain  Suisse  fit  courir  le  bruit  que  tu  avais 
changé  de  sentiment,  touchant  l'Eucharistie  3.  J'estime  ce 
bruit  mensonger,  et  l'ai  démenti  énergiquement.... 

Du  château  du  Bois-Maiesherbes,  le  jour  d'Anne  *. 
(1526).... 

1.  Ferdinand  Ier,  frère  puîné  de  Charles-Quint  (1503-1564), 
qui  fut  empereur  d'Allemagne  après  l'abdication  de  son  frère. 

2.  Il  s'agit  de  la  conférence  de  Baden  en  Argovie  (21  mai- 
7  juin  1526),  proposée  par  les  cantons  catholiques  dans  le  but  d'y 
faire  condamner  les  doctrines  de  Zwingli. 

3.  Luther,  on  le  sait,  ne  nia  jamais  le  dogme  de  la  présence 
réelle.  Il  se  séparait  de  l'Eglise  catholique  en  ce  qu'il  n'admet- 
tait pas  la  transsubstantiation  (le  changement  de  la  substance  du 
pain  et  du  vin  en  la  substance  du  corps  et  du  sang  de  J.-C.),^nais 
seulement  la  consubstantiation.  Il  prétendait  que,  le  pain  et  le  vin 
demeurant  tels,  devenaient  en  même  temps  le  corps  et  le  sang 
du  Christ  ;  qu'il  se  faisait,  en  un  mot,  dans  l'Eucharistie,  une 
impanation  véritable,  comme  il  s'était  fait  une  véritable  incar- 
nation dans  les  entrailles  de  la  Vierge  (Bossuet,  Histoire  des 
Variations,  livres  I  et  II). 

Karlostadt,  bientôt  suivi  par  Zwingli  et  par  OEcolampade,  sou- 
tint contre  Luther  la  doctrine  du  «  sens  figuré  ».  OEcolam- 
pade publia,  en  1525,  un  traité  De  vero  intellectu  verborum  :  hoc 
est  corpus  meum,  où  il  combattait  la  doctrine  de  la  présence 
réelle,  tant  dans  le  sens  luthérien  que  dans  le  sens  catholique. 
Une  longue  polémique  s'ensuivit.  «  Il  (OEcolampade)  écrivait 
pour  la  défense  du  sens  figuré  avec  une  éloquence  si  douce,  dit 
Bossuet,  qu'il  y  avait  de  quoi  séduire,  s'il  se  pouvait,  les  élus 
mêmes.  » 

Toussain  était  Zwinglien,  «  œcolampadiste  »,  et,  dans  la  que- 
relle sacramentaire,  prit  parti,  dès  le  début,  contre  la  doctrine 
luthérienne,  celle  du  «  Dieu  impané  »,  comme  il  dit  (Lettre  à 
Farel,  18  septembre  1525). 

4.  La  fête  de  sainte  Anne  tombe  le  26  juillet. 


96  vie  d'anne  de  graville 

Pierre  Toussain,  autrefois  chanoine  de  Metz,  aujourd'hui 
très  humble  serviteur  du  Christ. 

Donc,  en  juillet  1526,  après  Pavie  et  la  capti- 
vité de  Madrid,  et  malgré  qu'à  l'instigation  du 
Parlement  et  du  parti  sorbonnique,  l'ère  des  per- 
sécutions eût  commencé,  François  Ier  et  sa  mère 
étaient  encore  bien  disposés  pour  la  Réforme,  «  on 
ne  peut  plus  favorables,  dit  Toussain,  à  la  propa- 
gation de  l'Évangile  ».  Le  fait  est  curieux  et  valait 
la  peine  d'être  noté. 

Toussain,  dans  sa  lettre,  porte  aux  nues,  comme 
de  juste,  la  duchesse  d'Alençon.  Pour  Anne  de 
Graville,  il  la  qualifie  «  l'appui  (littéralement,  la 
receleuse,  susceptrix)  des  exilés  du  Christ  ».  Ce 
pluriel  donne  à  penser  qu'elle  ne  s'était  pas  inté- 
ressée qu'à  lui,  et  que,  suivant  l'exemple  de  Mar- 
guerite, elle  s'était  fait  un  devoir,  en  ces  temps 
troublés,  d'assister,  quels  qu'ils  fussent,  et  toutes 
les  fois  qu'elle  le  pouvait,  les  partisans,  inquiétés 
et  persécutés,  des  nouvelles  doctrines  *.  Dans 
quelle  mesure  adhéra-t-elle  à  ces  doctrines,  c'est 
ce  qu'il  est  impossible  de  déterminer  aujourd'hui. 
Mais  ses  sympathies  pour  elles  durent  aller  s'affai- 
blissant  à  partir  du  moment  où,  vers  1530,  les  deux 
confessions  catholique  et  protestante  entrèrent  déci- 

1.  «  Les  veoiant  à  l'entour  de  ceste  bonne  dame,  dit  le  pané- 
gyriste de  la  reine  de  Navarre,  tu  eusses  dit  que  c'estoit  une 
poulie  qui  soigneusement  appelle  et  assemble  ses  petits  poullets 
et  les  couvre  de  ses  ailes  »  (Charles  de  Sainte-Marthe,  Oraison 
funèbre  de  V incomparable  Marguerite,  royne  de  Navarre.  Paris, 
1550). 


vie  d'anne  de  graville  97 

dément  en  conflit.  Et  l'on  peut  être  assuré  que  la 
fille  de  l'orthodoxe  amiral  de  Graville,  que  la 
femme  de  Pierre  de  Balsac,  ce  gentilhomme  bien 
en  cour,  que  la  prudente  mère  de  famille  dont 
tous  les  descendants  sans  exception  devaient  rester 
fidèles  à  la  cause  catholique  —  ne  persévéra  pas 
au  delà  du  moment  opportun  dans  ses  velléités 
d'émancipation  religieuse. 


VI 


A  partir  de  1526,  sa  trace  devient  très  difficile  à 
suivre.  Il  semble  qu'elle  ait  mené  une  vie  toute  pai- 
sible et  familiale.  Sa  résidence  habituelle  était  à 
Malesherbes  ;  mais  elle  se  rendait  souvent  à  Mar- 
coussis  *,  auprès  de  sa  sœur  Jeanne,  et  elle  dut 
faire  plusieurs  séjours  en  Auvergne,  son  mari  y 
ayant  été  nommé  lieutenant  de  roi  2.  Elle  en  fit,  à 
coup  sûr,  en  Forez,  au  vieux  château  d'Urfé  et  au 
château  de  la  Bastie,  que  l'un  de  ses  gendres, 
Claude  d'Urfé,  venait  de  restaurer  et  d'embellir  : 
elle  y  tint  sur  les  fonts,  en  1534  et  1536,  deux  de 
ses  petits-fils  d'Urfé  3. 

1 .  Son  fils  Guillaume  y  était  né  en  1517. 

2.  En  1523.  —  Les  lieutenants  de  roi  exerçaient  des  fonctions 
analogues  à  celles  des  gouverneurs  de  province.  Pierre  dut  être 
rappelé  vers  1528  :  on  le  voit,  à  cette  date,  chargé  de  passer  cer- 
tains marchés  relatifs  aux  bâtiments  de  Fontainebleau  et  de 
Saint-Germain-en-Laye  (Catalogue  des  actes  de  François  Iev,  t.  I, 
p.  585,  588). 

3.  Mention  inscrite  sur  la  feuille  de  garde  d'un  ms.  de  Palamon 
et  Arcita  ayant  appartenu  à  Jeanne  de  Balsac  (Bibl.  nat.,  ms.  fr. 

7 


1)8  VIE    DANNE    DE   GRA VILLE 

On  a  prétendu,  sur  la  foi  d'une  date  mal  lue1, 
qu'elle  vivait  encore  en  1543.  Mais  sa  mort  remonte 
au  plus  tard  à  1540.  Il  est  constant,  en  effet,  que 
Guillaume  de  Balsac,  l'aîné  de  ses  fils  survivants, 
«  partagea  les  biens  de  ses  père  et  mère  avec  son 
frère  Thomas  en  1540  ~  ». 

Mourut-elle  avant  ou  après  son  mari?  —  On  lit 
dans  Sauvai3  que  Me  Guillaume  Le  Gentilhomme, 
avocat  au  Parlement,  à  qui  elle  avait  transporté  la 
jouissance  de  l'hôtel  du  Porc-Epic,  payait,  en  1572, 
le  cens  pour  certaine  portion,  comprise  dans  le  ter- 
rain loué,  des  anciens  murs  de  la  ville4;  et  ce,  «  au 
nom  et  comme  se  faisant  fort5  de  Pierre  de  Balsac, 
baron  d'Entragues,  et  de  feue  damoiselle  Jeanne 
(pour  Anne)  de  Graville,  sa  femme  » 

Pierre  de  Balsac  (né  en  1479)  aurait  atteint, 
d'après  ce  texte,   un  âge  très  avancé,  et  longtemps 

25441  :  voir  mon  Appendice,  n°  III).  —  M.  Ch.  Sellier  (Rapport 
sur  V ancien  hôtel  dit  «  du  Prévôt  »),  qui  fait  mourir  Anne  de  Gra- 
ville avant  1529,  se  trompe  évidemment. 

1.  Il  s'agit  de  la  lecture,  proposée  par  Paulin  Paris  (Les 
manuscrits  français  de  la  Bibliothèque  du  roi,  t.  III,  p.  65)  et 
adoptée  à  sa  suite  par  Le  Roux  de  Lincy  {op.  cit.,\i\\  IV,chap.  III, 
pp.  130,  141),  par  Malte-Brun,  p.  343,  et  par  Quentin-Bauchart 
(Les  femmes  bibliophiles,  t.  II,  p.  380),  d'une  mention  inscrite  sur 
la  feuille  de  garde  du  ms.  254  de  la  Bibl.  nat.  Cette  mention  est 
la  suivante  :  «  A  damme  Anne  de  Graville,  de  la  succession  de 
feu  mons.  l'Admirai.  »  Suit  une  date.  Paulin  Paris  a  lu  1543  ; 
mais  c'est  1518  qu'il  faut  lire  (L.  Delisle,  Le  Cabinet  des  manu- 
scrits de  la  Bibliothèque  nationale,  t.  II,  p.  381). 

2.  Le  P.  Anselme,  t.  II  :  Généalogie  de  Balsac. 

3.  T.  III,  p.  629.  —  Cf.  Le  Ménagier  de  Paris,  t.  II,  p.  253, 
note. 

4.  La  ville  louait  les  portes,  les  tours,  etc.  faisant  partie  de 
son  ancienne  clôture. 

a.    C'est-à-dire  comme  concessionnaire. 


vie  d'anne  de  graville  99 

survécu  à  sa  femme.  Mais  le  renseignement  donné 
par  Sauvai  est  sans  valeur,  attendu  que  Guillaume 
Le  Gentilhomme  —  ainsi  qu'il  ressort  de  l'épitaphe 
de  son  fils,  inhumé  à  Saint-Séverin  *  —  mourut  dès 
avant  1549.  Le  P.  Anselme  nous  apprend  d'ailleurs 
que  Pierre  pria,  dans  son  testament,  la  reine  de 
Navarre  «  de  prendre  ses  enfants  en  sa  protection, 
à  cause  des  grands  procès  qu'on  lui  avait  suscités, 
tant  de  la  part  de  son  beau-père  que  pour  la  suc- 
cession de  Geoffroy  de  Balsac,  son  cousin2  ».  La 
reine,  ajoute  le  P.  Anselme,  se  fit  décharger  de  cette 
tutelle  en  novembre  1531  ;  à  la  suite  de  quoi  la 
garde  noble  des  enfants  mineurs  fut  confiée  à  Charles 
Martel,  seigneur  de  Bacqueville,  l'un  des  gendres 
du  défunt 3.  A  s'en  tenir  à  ces  dernières  indica- 
tions, qui  méritent  toute  créance,  Pierre  de  Balsac 
serait  mort  avant  sa  femme,  aux  environs  de 
1530  4. 


1.  Ch.  Sellier,  op.  cit. 

2.  Geoffroy  de  Balsac,  seigneur  de  Montmorillon,  second  fils 
de  Rauffet  II.  Il  avait  épousé  Claude  Le  Viste,  et  mourut  sans 
enfant  en  1509,  laissant  pour  héritier  son  cousin  Pierre  de 
Balsac. 

3.  Il  avait  épousé,  en  1523,  Louise  de  Balsac,  l'aînée  des 
filles  d'Anne  de  Graville.  —  On  lit  dans  le  Catalogue  des  Actes  de 
François  Ier,  t.  VII,  p.  683,  n°  28291,  la  mention  suivante:  «  Don 
à  Charles  Martel,  seigneur  de  Bacqueville,  de  la  garde  noble  des 
enfants  de  feu  le  sr  d'Entraigues,  à  charge  d'en  rendre  bon 
compte  ».  L'acte,  malheureusement,  n'est  pas  daté. 

4.  Malte-Brun  se  tire  d'embarras  en  affirmant  d'abord  (p.  104) 
qu'Anne  mourut  avant  son  mari,  puis  (p.  122)  qu'il  mourut  avant 
elle.  Il  n'en  est  pas  d'ailleurs  à  une  contradiction  près. 


100  VIE    D'ANNE    DE    GBAV1LLE 


VII 


Une  vie  où  l'amour  mit  sa  flamme  ne  peut  être 
appelée  malheureuse.  Anne  de  Gra ville  ne  fut  donc 
pas  aussi  à  plaindre  que  le  donnerait  à  supposer  son 
lacrymas  fortuna.  Pour  se  consoler  dans  l'épreuve, 
elle  eut  d'ailleurs,  outre  ses  joies  conjugales  et 
maternelles,  la  passion  des  vers,  des  goûts  artistes, 
et,  à  défaut  de  cette  gloire  qui,  pour  les  femmes, 
a  dit  Mme  de  Staël,  n'est  que  le  deuil  éclatant  du 
bonheur,  —  la  célébrité  ou,  tout  au  moins,  la  noto- 
riété. 

Ses  vers  sont  venus  jusqu'à  nous.  (Nous  aurons 
à  nous  demander,  en  les  lisant,  si  les  muses  lui 
furent  aussi  propices  qu'elle  se  l'imaginait  —  musas 
natura  —  et  que  le  crurent  avec  elle  ses  contem- 
porains.) 

Quant  à  ses  goûts,  il  en  est  un  qui  lui  vaudra 
toujours  une  place  de  choix  dans  la  galerie  des 
femmes  bibliophiles  *.  Elle  avait  hérité  de  son  père 
de  magnifiques  manuscrits  ;  elle  en  acquit  elle- 
même  ;  et  les  débris,  pieusement  recueillis,  de  sa 
bibliothèque  comptent  actuellement  parmi  les  tré- 
sors de  la  Bibliothèque  nationale  2. 

1.  Quentin-Bauchart,  op.  cit.,  t.  II. 

2.  Sur  la  bibliothèque  d'Anne  de  Gra  ville,  voir  mon  Appendice, 
n°II. 

Comme  tous  ses  contemporains,  comme  la  reine  de  Navarre 
(voir  Brantôme),  elle  aimait  les  devises  et  les  anagrammes.  Et 
l'on  reconnaît  les  livres  qui  lui  ont  appartenu  à  celles  dont  elle 


vie  d'anne  de  gra ville  101 

Venons  à  sa  célébrité,  et  à  l'incontestable  répu- 
tation dont  elle  jouit  de  son  vivant. 

Je  ne  crois  pas  —  on  l'a  pourtant  affirmé  — 
qu'elle  soit  la  «  dame  de  Balsac  »  qualifiée  de  dame 
sans  sy  (sans  pareille)  par  certain  poëte  du  temps, 
qui  proclame  la  dame  en  question,  laquelle  venait 
de  mourir: 

Seule  sans  per,  la  plus  belle  des  belles  •, 

Mais,  à  défaut  de  cet  hommage  posthume,  elle 
en  reçut,  de  son  vivant,  qui  durent  la  flatter  beau- 
coup :  d'autant  qu'ils  ne  s'adressaient  pas  seulement 
à  la  «  femme  du  monde  »,  si  l'on  peut  dire,  mais 
encore  et  surtout  à  la  «  femme  de  lettres  » . 

C'est  ainsi  que  Nicolas  de  Coquinvillier,  évêque 
in  partibus  de  Veria,  «  prince  »,  en  1524,  de  cette 
académie  religieuse  qu'on  appelait  le  «  Palinod  » 
ou  «  Puy  »  de  Rouen,  lui  adressa,  en  le  lui  dédiant, 
un  recueil  de  poèmes,  chants  royaux,  rondeaux  et 

les  orna.  La  plupart  de  ces  devises-anagrammes  {J'en  garde  un 
le»!;  a  autre  non;  va  n'en  dit  mot)  se  rapportent  à  la  grande 
aventure  de  sa  vie,  et  font  allusion  à  son  unique  amour,  violem- 
ment contrarié: 

Après  Valentine  de  Milan,  et  comme  Marie  de  Clèves,  la  mère 
de  Louis  XII,  Anne,  avait  adopté  pour  insigne  une  chantepleure . 
On  a  donné  de  la  chantepleure  bien  des  définitions  diverses.  La 
chantepleure  d'Anne  de  Graville  est  tout  simplement  une  bouteille 
à  fond  plat  percée  de  trous,  un  arrosoir.  (Voir,  aux  Estampes, 
dans  la  collection  Gaignières  [Pc.  4  8,  fol.  65],  la  copie  à  l'aquarelle 
d'une  tapisserie  exécutée,  en  1523,  pour  Pierre  de  Balsac  et 
Anne  de  Graville.  Cette  tapisserie  représente  un  jardin  français. 
Dans  le  ciel,  une  main  tenant  une  chantepleure  arrose  le  sol. 
Sur  la  bordure  inférieure,  les  armes  écartelées  de  Balsac  et  de 
Graville) . 

1.  Sur  le  poème  de  la  Dame  sans  sy,  voir  mon  Appendice,  n°  I. 


102  vie  d'anne  de  gra ville 

ballades,   composés   par    les   membres  du    Puy  !. 

C'est  encore  ainsi  que  Geoffroy  Tory,  l'illustre 
imprimeur,  la  mentionna  de  la  façon  la  plus  élo- 
gieuse  dans  son  célèbre  Champfleury  l. 

Un  curieux  livre,  ce  Champfleury ,  qui  parut  en 
4529.  C'est  surtout  un  traité  d'art  typographique, 
mais  qui  débute  —  c'est  par  là  qu'il  nous  intéresse 
aujourd'hui  —  par  un  plaidoyer  contre  la  supréma- 
tie, encore  peu  discutée,  du  latin,  et  en  faveur  de 
l'emploi  du  français  dans  les  sciences  3. 

Tory  voudrait  que  les  Français,  «  ayant  leur 
langue  bien  réglée  »,  pussent  «  rédiger  et  mettre 
bonnes  sciences  et  arts  en  mémoire  et  par  escript  », 
au  lieu  d'en  être  réduits  à  emprunter  aux  Grecs  et 
aux  Latins  ce  qu'ils  veulent  savoir  des  sciences. 
Objectera-t-on,  dit-il,  la  pauvreté  de  la  langue  fran- 
çaise et  qu'elle  est  dépourvue  de  règles  ?  —  Il  suffira 
de  la  cultiver,  comme  les  Grecs  et  les  Latins  ont 
fait  les  leurs,  et  d'écarter  ceux  qui  la  «  corrompent 
et  diffament  »,  c'est  à  savoir  les  «  plaisanteurs,  les 
jargonneurs  et  les  escumeurs  de  latin  »'4. 

1.  Bibl.  nat.,  ms.  n°  25535:  —  Sur  Coquinvillier,  voir  mon 
Appendice,  n°  II. 

2.  Champfleury  au  quel  est  contenu  l'art  et  science  de  la  deue  et 
vraye  proportion  des  lettres  attiques,  qui  dit  autrement  lettres 
antiques  et  vulgairement  lettres  romaines  proportionnées  selon  le 
corps  et  visage  humains. 

3.  Histoire  de  la  langue  et  de  la  littérature  française^  publiée 
sous  la  direction  de  Petit  de  Julleville,  t.  III,  p.  639.  —  Avant 
Tory,  Symphorien  Champier  avait  osé,  l'un  des  premiers,  sou- 
tenir la  même  thèse  (Guidon,  1503). 

4.  Petit  de  Julleville,  op.  cit.  —  Par  «  escumeurs  de  latin  »,  il 
entendait  ces  pédants  qui  «  despumoient  la  verbocination  latiale  » 
et  défiguraient  la  langue  maternelle.  Il  a  eu  l'honneur  d'être  pla- 
gié par  Rabelais,  qui  a  trouvé  chez  lui  le  prototype  de  son  éco- 
lier limousin  (Pantagruel,  livre  II,  ch.  VI). 


VIE   PANNE   DE   GRAVILLE  103 

Et  Tory  de  démontrer,  avec  exemples  et  noms 
propres  à  l'appui,  que  la  langue  française  est  «  une 
des  plus  belles  et  gracieuses  de  toutes  les  langues 
humaines  »  : 

Arrière,  s'écrie-t-il,  arrière  autheurs  Grecs  et  Latins.  De 
René  Massé  4  naist  chose  plus  belle  et  grande  que  le  Iliade. 
On  pourroit  en  oultre  user  des  œuvres  de  Arnoul  Graban  2  et 
de  Simon  Graban3  son  frère....  Qui  pourroit  fîner  {  des 
œuvres  de  Nesson  s  ce  seroit  un  grant  plaisir  pour  user  du 
doulx  langage  qui  y  est  contenu 

1.  René  Massé,  bénédictin  du  monastère  de  la  Trinité  de  Ven- 
dôme, continua  la  Chronique  française  de  Guillaume  Crétin.  Il 
vivait  encore  en  1540.  Sous  ce  titre,  Le  bon  Prince,  il  raconta  (en 
vers)  le  voyage  de  Charles-Quint  à  travers  la  France  (1540).  — 
Ronsard  a  dédié  une  de  ses  odes  «  à  frère  René  Macé,  excellent 
poëte  ». 

2.  Arnoul  Graban,  ou  Greban,  ou  Gresban,  chanoine  du  Mans 
vers  1450,  auteur  avec  son  frère  d'un  Mystère  des  Actes  des 
Apôtres.  Ce  qu'on  sait  de  lui  a  été  résumé  par  MM.  Gaston  Paris 
et  Gaston  Raynaud  dans  l'introduction  dont  ils  ont  fait  précéder 
leur  édition  du  Mystère  de  la  Passion.  Voir  aussi  Romania,  t.  XIX 
(1890),  p.  595. 

3.  Simon  Graban,  frère  du  précédent,  mort  après  1461.  —  Jean 
Bouchet,  dans  sa  61e  épître  familière,  loue  le  style 

Des  deux  Grebans,  dont  grand'douceur  distile. 

«  Les  deux  Gresban  au  bien  résonnant  style  »,  dit,  de  son  côté, 
Clément  Marot(5e  complainte). 

4.  Se  procurer. 

5.  Pierre  de  Nesson,  né  en  1383.  Auteur  d'une  oraison  à  la 
Vierge  Marie  et  du  Lai  de  guerre  écrit  pour  Jean,  duc  de  Bour- 
bon, fait  prisonnier  à  la  bataille  d'Azincourt.  (Voir  sur  lui  Roma- 
nia, XVI,  p,  416  ;  XXXIII,  p.  540,  XXXIV,  p.  540,  et  une  notice, 
par  Valet  de  Viriville,  dans  la  Riographie  générale  Didot).  Il  eut 
unç  nièce,  Jamette  {sic),  qui  fit  aussi  des  vers.  Jean  Bouchet  la 
nomme,  dans  son  Jugement  poetic  de  V honneur  féminin  (1532)  : 

, .  .Je  nobliray  la  subtile  Janctte, 
Fille  (sic)  à  Nesson,  qui  de  rithme  tant  nette 
Sceut  bien  user. . . 

Martin  Le  Franc  la  nomme  aussi  dans  son  Champion  des  Dames. 


104  vie  d'an  Ni-;  DE  gràville 

L'énumération  est  fort  instructive,  en  ce  qu'elle 
nous  apprend  quels  étaient  —  encore  en  1529  —  les 
auteurs  à  la  mode  '  : 

Alain  Ghartier2  et  George  Chastellain  3  chevalier  sont 
autheurs  dignes  desquelz  on  face  fréquente  lecture,  car  ils 
sont  trez  plains  de  langage  moult  seignorial  et  héroïque.  Les 
Lunettes  des  princes  Â  pareillement  sont  bonnes  pour  le 
doulx  langage  qui  y  est  contenu.  On  pourroit  semblablement 
bien  user  des  belles  Chroniques  de  France  que  mon  seigneur 
Crétin  5  nagueres  chroniqueur  du  Roy  a  si  bien  faictes,  que 
Homère,  ne  Virgile,  ne  Dantes  neurent  onques  plus  d'excellence 
en  leur  stile,  qu'il  a  au  sien.... 


4.  Cette  énumération  d'hommes  jadis  célèbres,  oubliés  aujour- 
d'hui, rappelle  des  vers  spirituels  de  M.Edmond  Rostand  (Cyrano 
de  Bergerac,  acte  I  :  Une  représentation  à  l'hôtel  de  Bourgogne)  : 

Le  jeune  homme. 
L'académie  est  là  ? 

Le  bourgeois. 

Mais  j'en  vois  plus  d'un  membre  ; 
Voici  Boudu,  Boissat  et  Cureau  de  la  Chambre, 
Porchères,  Colomby,  Bourzeys,  Bourdon,  Arbaud... 
Tous  ces  noms,  dont  pas  un  ne  mourra,  que  c'est  beau! 

2.  Né  vers  1394,  mort  après  1439. 

3.  Georges  Chastellain,  «  le  grand  Georges  »  (1404-1475),  histo- 
riographe des  ducs  de  Bourgogne.  Il  est  le  «  suprême  rhétoricien  » 
du  xve  siècle,  après  Alain  Chartier,  s'entend. 

4.  De  Jean  Meschinot,  de  Nantes  (vers  1420-1491),  le  «  grand 
rhétoriqueur  »  de  la  Bretagne.  Ses  œuvres  eurent  vingt-deux  édi- 
tions entre  1493  et  1539. 

5.  Chantre  de  la  Sainte-Chapelle,  trésorier  de  celle  de  Vin- 
cennes,  Guillaume  Çretin  eut  une  extraordinaire  réputation.  Cré- 
tin «  qui  tant  sçavoit  »,  dit  Clément  Marot,  qui  le  salue  du  titre  de 
«  souverain  poëte  françois  ».  C'est  lui  que  Rabelais  désigne  sous 
le  nom  de  Raminagrobis  (Pantagruel,  livre  III,  ch.  xxi).  Il  eut  un 
second  prix  au  puy  de  l'Immaculée  Conception,  à  Rouen,  en  1516, 
et,  en  1520,  le  premier  prix  au  puy  des  Palinods.  Il  mourut  en 
1525. 


VIE    D  ANNE    DE    GRAV1LLE  ÎUO 

Mais  arrivons  au  passage  qui  nous  intéresse  par- 
ticulièrement : 

Et  pour  monstrer,  poursuit  Tory,  que  nostre  dict  langage 
françois  a  grâce  quant  il  est  bien  ordonné,  j'en  allegueray  icy 
en  passant  ung  rondeau  que  une  femme  ^excellence  en  vertus, 
ma  dame  cTEnlragues,  a  faict  et  composé  ce  dict-on.  Le  sus- 
dict  rondeau  est  tel  qu'il  s'ensuyt  : 

Pour  le  meilleur  et  plus  seur  chemin  prendre, 
Je  te  conseille  à  Dieu  aymer  aprandre, 
Estre  loyal  de  bouche,  cœur  et  mains  ; 
Ne  te  vanter,  peu  moucquer,  parler  moings, 
Plus  que  ne  doibs  scavoir  ou  entreprandre. 

Fors  tes  subjects  ne  te  chaille  reprandre  ; 
Trop  haultains  faicts  ne  te  amuse  à  comprendre, 
Et  cherche  paix  entre  tous  les  humains, 
Pour  le  meilleur. 

Ung  don  promis  ne  faiz  jamais  attendre, 
Et  à  scavoir  sans  cesser  doibs  prétendre  ; 
Peu  de  gens  fays  de  ton  vouloir  certains  ; 
A  ton  amy  ne  dissimule  ou  tains. 
Bien  me  plaira  si  à  ce  veulx  entendre 
Pour  le  meilleur  *. 

Et  voilà  ce  qui  passait  pour  un  chef-d'œuvre,  en 
Tan  de  grâce  1529. 

1.  Sur  ce  rondeau,  cf.  Wahlund,  op.  cit.,  p.  427. 


DEUXIÈME    PARTIE 


L'ŒUVRE    POÉTIQUE 
D'ANNE    DE    GRAVILLE 


CHAPITRE     PREMIER 


SUITE    DE     RONDEAUX 

D'APRÈS  LA  BELLE  DAME  SANS   MERCY 

D'ALAIN     CHARTIER 


I.  —  La  poésie  française  dans  les  premières  années  du  XVI6  siècle. 
—  L'école  des  rhétoriqueurs. 

II.  —  La  Belle  dame  sans  mercy  d'Alain  Chartier.  —  Analyse  du 
poème  ;  il  fait  scandale  ;  son  prodigieux  succès  ;  comment  il  se 
rattache  à  la  «  querelle  des  femmes  ». 

III.  —  Grandeur  et  décadence  du  rondeau.  —  Origine  du  mot  ; 
évolution  du  genre.  Le  rondeau  dans  sa  forme  définitive  :  ses 
qualités;  son  insuffisance  comme  moyen  d'expression;  les  rhé- 
toriqueurs en  abusent  ;  la  Pléiade  le  proscrit  ;  il  est  remis  à  la 
mode  par  Voiture,  et  meurt  sous  Benserade. 

IV.  —  Les  rondeaux  d'Anne  de  Graville.  —  A  qui  dédiés  ? 
Quelques  spécimens  de  ces  rondeaux. 


I.  —  La  poésie  française 

DANS    LES    PREMIÈRES    ANNÉES    DU    XVIe    SIÈCLE  !. 

Au   cours   de  la   longue    et   triste    période    qui 

i.  Histoire  de  la  langue  et  de  la  littérature  française,  publiée 
sous  la  direction  de  Petit  de  Julleville,  t.  III.  —  G.  Lanson,  His- 


110  l'œuvre  poétique  d'anne  de  gra ville 

sépare  le  moyen  âge  de  la  Renaissance,  en  ce 
temps  d'irrémédiable  décadence  et  de  décomposi- 
tion lente  où  toute  source  d'inspiration  semblait 
tarie,  un  art  savant  et  puéril  s'était  formé...  Cet 
art-là,  ne  concevant  la  poésie  que  comme  un  diver- 
tissement frivole,  une  sorte  de  tour  de  force  insi- 
gnifiant et  compliqué,  multiplia  les  combinaisons 
rythmiques  et  prosodiques,  négligea  la  pensée  pour 
ne  s'attacher  qu'à  l'expression,  se  réduisit,  en  un 
mot,  à  n'être  qu'une  rhétorique  l. 

De  cet  art,  le  Champenois  Guillaume  de  Machault 
avait  été,  au  xive  siècle,  le  principal  vulgarisateur. 
Mais  c'est  un  écrivain  du  siècle  suivant,  Alain 
Ghartier,  «  hault  et  scientifique  poète  »,  «  le  con- 
ducteur et  le  charretier  par  excellence  »,  qui  en 
reste  le  représentant  le  plus  authentique  :  les  rhé- 
toriqueurs  l'ont  vénéré  comme  leur  maître  et  leur 
père.  Or,  s'il  a  écrit  quelques  pages  d'une  prose 
éloquente  et  ferme,  ses  vers,  en  revanche,  méritent 
amplement  l'oubli  auquel  ils  sont  voués.  Le  xve 
siècle  a  eu  un  véritable  grand  poète,  François 
Villon,  tout  moderne  par  la  sincérité  de  l'accent, 
par  l'intensité  de  l'émotion  exprimée.  Mais  Villon 
est  un  accident,  et,  dans  l'histoire  littéraire  de  son 
époque,  une  sorte  de  monstre. 

toire  de  la  littérature  française.  —  H.  Guy,  Histoire  de  la  poésie 
française  au  XVIe  siècle,  t.  I  :  L'Ecole  des  Rhétoriqueurs.  Paris, 
Champion,  1910. 

1.  L'art  de  dictier  et  de  faire  ballades  et  chants  royaux  d'Eus- 
tache  Deschamps  (1392),  résume  la  poétique  du  temps.  «  Le 
mal  n'est  pas  qu'il  aime  les  formes  curieuses  et  parfaites,  dit 
M.  Lanson,  mais  il  les  estime  seulement  selon  l'effort  et  contor- 
sion d'esprit  qu'elles  nécessitent.  » 


LES    RHÉTORIQUEURS  ill 

Sous  l'influence  des  Machault  et  des  Chartier  se 
formèrent  des  cénacles  de  rhétoriqueurs  dans  toutes 
les  grandes  cours  féodales,  dans  celles  des  ducs  de 
Bourgogne,  de  Marguerite  d'Autriche,  des  ducs  de 
Bretagne  et  de  Bourbon.  Georges  Chastellain,  «  le 
grand  Georges  »,  historiographe  des  ducs  de  Bour- 
gogne, fut,  après  Chartier,  le  «  suprême  rhétori- 
cien  »  du  xve  siècle.  Son  disciple  Jean  Molinet, 
«  qui  mouloit  doulx  mots  en  molinet  »,  connut,  lui 
aussi,  tous  les  enivrements  de  la  gloire.  Le  duc  de 
Bourbon  pensionnait  Jean  Robertet,  le  duc  de  Bre- 
tagne Jean  Meschinot,  l'auteur  de  ce  livre  saugrenu, 
les  Lunettes  des  princes,  et  d'une  fameuse  Oraison 
à  la  Vierge,  pouvant  se  lire  «  en  trente-deux 
manières  différentes  ».  Très  goûtés  de  la  pédante 
Anne  de  Bretagne,  les  rhétoriqueurs,  à  sa  suite, 
envahirent  la  cour  de  France  ;  ils  y  pullulèrent  sous 
les  règnes  de  Charles  VIII  et  de  Louis  XII,  rivali- 
sant avec  leurs  confrères  bretons  et  bourguignons 
d'insanité  délirante.  Ils  y  étaient  encore  en  pleine 
vogue  lorsqu'Anne  de  Graville  se  mêla  d'écrire  *. 
Le  Grand  et  vray  art  de  pleine  rhétorique  de 
Pierre  Fabri  (Pierre  Lefèvre),  où  sont  codifiées  les 
recettes  de  l'école,  est  de  1521  ;  et,  en  1539,  Gratien 
du  Pont  publiera  un  Art  et  science  de  rhétorique 
encore  rédigé  suivant  les  principes  de  la  même 
poétique  absurde  2. 


4.  Qu'on  se  rappelle  l'énumération,  par  Geoffroy  Tory,  des 
«  auteurs  à  la  mode  »  en  1529. 

2.  C'est  dans  Y  Art  poétique  de  Thomas  Sibilet  qu'il  faut  cher- 
cher le  code  poétique  nouveau.  Mais  le  livre  de  Sibilet  [Art  poé- 


112  l'œuvre  poétique  danne  de  graville 

Pourtant,  dès  les  premières  années  du  siècle, 
on  distingue,  en  littérature,  les  symptômes  avant- 
coureurs  d'une  prochaine  transformation,  d'une 
renaissance  ;  mille  germes,  enfouis  jusqu'alors, 
commencent  de  pointer,  hâtés  dans  leur  évolution 
par  des  souffles  tièdes  venus  d'Italie.  L'Italie  avait, 
la  première,  compris,  goûté  les  chefs-d'œuvre  de  la 
Grèce  et  de  Rome.  La  France  ne  se  les  assimila  pas 
du  premier  coup  ;  du  moins  les  épela-t-elle  dévote- 
ment. En  même  temps  s'inaugurait,  avec  Fran- 
çois Ier,  la  vie  de  cour  à  l'italienne,  bien  différente 
de  celle  dont  les  cours  étriquées  et  pédantes  du 
moyen  âge  avaient  donné  le  spectacle.  A  cette  vie 
nouvelle,  toute  d'élégance  et  de  splendeur  polie, 
allaient  s'adapter  de  nouvelles  formes  littéraires. 

Ce  n'est  pas  qu'entre  le  moyen  âge  et  la  Renais- 
sance la  coupure  ait  été  nette  et  la  transition 
brusque.  Non  seulement  dans  le  public,  toujours 
routinier,  mais  même  chez  les  écrivains  les  plus 
«  avancés  »  du  temps,  l'on  démêle  une  sorte  d'intime 
conflit  entre  la  vieille  tradition  gauloise  et  l'esprit 
d'innovation.  La  reine  de  Navarre,  si  moderne  en 
un  sens,  garde  «  de  certaines  formes  d'idées  et  de 
composition...  je  ne  sais  quelle  raideur  encore 
gothique  »  *  qui  rappellent  le  passé.  Clément 
Marot,  s'il  échappe  par  ailleurs  à  leur  influence, 
reste  néanmoins  le  disciple  direct  des  rhétoriqueurs, 


tique  françoys  vour   l'instruction   des  jeunes  studieux  et  encore 
peu  avancez  en  la  poésie  françoyse)  ne  parut  qu'en  1555. 
1.  G.  Lanson. 


LA    BELLE   DAME  SANS   MERCY  113 

de  Jean  Marot,  son  père,  rhétoriqueur  insigne,  de 
Le  Maire  de  Belges,  de  Molinet,  de  Guillaume 
Crétin  qu'il  qualifie  —  en  1520  —  de  «  souverain 
poëte  françoys  ». 

Gomme  Marot,  comme  Marguerite,  Anne  de  Gra- 
ville  appartient,  elle  aussi,  à  plus  d'un  égard,  au 
moyen  âge.  Et,  faute  d'un  talent  égal  au  leur  et 
d'une  assez  robuste  originalité,  elle  s'en  est  moins 
qu'eux  dégagée  :  nous  le  constaterons  en  étudiant 
son  œuvre  poétique. 

Cette  œuvre  se  compose  du  «  rommant  »  de 
Palamon  et  Arcita  et  d'une  suite  de  soixante  et 
onze  rondeaux  d'après  la  Belle  dame  sans  mercy 
d'Alain  Chartier. 


II.  —  La  Belle  dame  sans  mercy 
d'Alain  Chartier  *. 


Ce  qui  manqua  le  plus,  en  tant  que  poètes,  aux 
rhétoriqueurs,  ce  fut  la  sincérité.  Suivant  la  conven- 
tion à  laquelle  ils  obéissaient,  le  poète  ne  devait  rien 


1.  Les  œuvres  de  Maistre  Alain  Chartier,  toutes  nouvellement 
revuëes,  corrigées,  etc...  par  André  du  Chesne,  Tourangeau.  Paris, 
1617.  — D.  Delaunay,  Étude  sur  Alain  Chartier.  Rennes,  1876.  — 
Cari  Wahlund,Z.a  belle  dame  sans  mercy, en  Fransk  dikt  fôrfattad 
af  Alain  Chartier  ar  1426  och  omdiktad  a/  Anne  de  Graville 
omkring  ar  1525.  Upsala,  1897.  —  Lucien  Charpennes,  La  belle 
dame  sans  merci,  avec  une  notice.  Paris,  Barnéoud,  1901. — G. 
Paris,  Un  poème  inédit  de  Martin  Le  Franc.  Romania,  t.  XVI.  — 
Arthur  Piaget,  La  belle  dame  sans  merci  et  ses  imitations.  Roma- 
nia, t.  XXX,  XXXI,  XXXIII,  XXXIV. 

5 


114  l'œuvre  poétique  d'anne  de  graville 

confier  à  ses  vers  de  ses  passions  vécues,  de  ses 
sentiments  intimes.  Ils  s'interdisaient  par  là  les 
thèmes  réellement  poétiques,  tous  les  vrais,  tous  les 
grands  sujets. 

L'exemple  d'Alain  Chartier  vient  à  l'appui  de 
cette  assertion.  Son  premier  ouvrage,  le  Livre  des 
quatre  dames,  est  d'une  froideur  et  d'une  puérilité 
qui  déconcertent,  quand  on  le  sait  écrit  au  lende- 
main d'Azincourt.  Son  poème  de  la  Belle  dame 
sans  mercy,  composé  en  1424,  nous  étonne  et  nous 
choque  bien  plus  encore. 

L'année  1424  compte  parmi  les  plus  lugubres  de 
notre  histoire.  Les  Anglais  étaient  au  cœur  du 
royaume,  que  désolaient  à  la  fois  la  guerre  civile 
et  la  guerre  étrangère  ;  le  peuple  mourait  de  misère 
et  de  faim... 

Ce  fut  le  moment  que  choisit  Chartier  —  excel- 
lent Français  par  ailleurs,  et  qui,  dans  sa  prose, 
déplore,  en  termes  éloquents,  les  malheurs  de  la 
patrie  —  pour  mettre  au  jour  sa  Belle  dame  sans 
mercy,  ce  petit  poème  de  658  vers,  dont  voici  l'ana- 
lyse succincte. 

Un  personnage  de  noir  vêtu  cause  sous  une  treille 
avec  une  dame 

Jeune,  gente,  fresche  et  entière. 

Dissimulé  derrière  la  treille,  le  poète  les  écoute. 
Le  gentilhomme  supplie  la  dame  de  prendre  son 
mal   en    pitié.    La    dame    répond    avec    ironie    et 


LA    BELLE  DAME  SANS  MERCY  115 

refuse  d'ajouter  foi  aux  serments  du  pauvre  amou- 
reux : 

Car  en  tels  sermens  n'a  rien  ferme, 

Et  les  chétives  qui  s'y  fient 

En  pleurent  après  mainte  lerme.... 

Ce  qu'elle  redoute  surtout,  ce  sont  les  vanteries 
dont  les  hommes  sont  coutumiers  : 

Maie  bouche  tient  bien  grant  court, 

Chacun  à  mesdire  étudie  ; 

Faulx  amoureux,  au  temps  qui  court, 

Servent  tous  de  goliardie  *  ; 

Le  plus  secret  veult  bien  qu'on  die 

Qu'il  (n')est  d'aucune  mescreuz  2, 

Et  pour  riens  qu'omme  à  dame  die 

Il  ne  doibt  plus  estre  creuz. 

L'amant  a  beau  supplier,  la  dame  reste  insen- 
sible. Elle  redoute  les  effets  d'une  passion  violente, 
tient  à  sa  réputation,  à  sa  tranquillité,  et  se  défend 
de  la  pitié  comme  d'une  cruauté  envers  elle-même  : 

Pitié  doibt  estre  raisonnable. 


Si  dame  est  à  autruy  piteuse 
Pour  estre  à  soy-mesmè  cruelle, 
Sa  pitié  devient  despiteuse, 
Et  son  amour  haine  mortelle. 


A  bout  d'arguments  et  de  salive,  l'amant  se  retire, 
et,  donnant  tort  à  la  dame  qui,  de  la  maladie  dont 
il  se  plaint,  n'en  a,  dit-elle,  «  veu  nul  mourir  », 
meurt  de  colère  et  de  désespoir. 


1.  Tromperie. 

2.  Non  cru. 


116  L'ŒUVRE   POÉTIQUE    d'aNNE    DE   GRAV[LLE 

Ce  petit  poème,  badinage  banal  et  plus  qu'anodin 
(tel,  du  moins,  nous  apparaît-il  aujourd'hui)  parvint 
bientôt  à  Issoudun,  où  était  alors  réfugiée  la  cour. 
Il  y  fît  scandale.  Les  «  poursuivants  d'amour  »  pro- 
testèrent auprès  des  dames  et  leur  adressèrent  une 
requête  en  forme  contre  «  maistre  Allain  ».  Ils 
observent  dans  cette  requête  qu'ils  ont  «  donné  leur 
temps  à  pourchasser  le  riche  don  de  pitié  et  de 
grâce  que  Dangier,  Reffuz  et  Crainte  ont  embusché 
dans  la  forêt  de  Longue  Attente  »  ;  qu'ils  ont  été 
plus  d'une  fois  «  destroussez  de  joye  en  ung  pays 
qui  se  nomme  Dure  Response  »  ;  que  cependant  ils 
ont  persévéré  et  comptent  à  la  fin  sur  «  Bel 
Accueil  »  et  «  Doulx  Attrait  ».  Cependant  est  venu 
à  leur  connaissance  certain  poème  diffamatoire  qui 
leur  porte  un  grave  préjudice.  C'est  apparemment 
le  dépit  ou  l'envie  qui  en  ont  inspiré  l'auteur  ;  il 
voudrait  bien  priver  les  autres  des  joies  qui  lui 
furent  refusées.  Ce  poème  ne  tend  à  rien  moins, 
déclarent  les  requérants,  qu'à  inciter  les  dames  à  la 
rigueur,  et  «  à  leur  tollir  l'heureux  nom  de  pitié  qui 
est  le  parement  et  la  richesse  de  leurs  aultres  ver- 
tuz  ».  Aussi  concluent-ils  à  ce  qu'il  leur  plaise 
«  destourner  leurs  yeux  de  lire  si  déraisonnables 
escriptures  et  n'y  donner  foy  ne  audience  »,  et  pro- 
noncer contre  l'auteur  «  telle  punition  que  ce  soit 
exemple  aux  aultres  »,  le  tout  afin  de  bien  prouver 
que,  contrairement  à  ses  allégations,  il  y  a  en  elles 
«  mercy  et  pitié  ». 

Pour  comprendre  tout  le  sens  de  cette  requête 
saugrenue,  —  d'ailleurs  bien  dans  le  goût  du  temps 


LA   BELLE  DAME  SANS  MERCY  117 

—  il  faut  savoir  qu'en  l'an  1400,  Philippe,  duc  de 
Bourgogne,  et  Louis,  duc  de  Bourbon,  avaient, 
avec  l'agrément  de  Charles  VI,  créé  en  son  hôtel 
une  cour  d'amour,  «  à  l'onneur,  loenge,  recommen- 
dacion  et  service  de  toutes  dames  et  damoiselles  » . 
Aux  termes  de  la  charte  de  fondation,  tout  rimeur 
reconnu  coupable  d'avoir  composé  complainte,  bal- 
lade ou  rondeau  «  au  deshonneur,  reproche,  ameu- 
rissement  ou  blasme  »  du  sexe  féminin  devait  être, 
comme  «  homme  infâme  et  ahonti  »,  «  privé, 
chassie  et  déboutté,  sans  rappel,  de  toutes  gracieuses 
assemblées  et  compagnies  de  dames  et  damoiselles  ». 
C'est  ce  châtiment  exemplaire  que  réclamaient  pour 
Chartier  les  rédacteurs  de  la  «  requeste  baillée  aux 
dames  contre  maistre  Allain  » . 

Cette  requête,  les  dames  la  transmirent  au  poète, 
alors  absent1,  en  lui  donnant  deux  mois  pour  pré- 
senter sa  défense. 

C'est  ce  qu'il  fit  dans  une  pièce  intitulée  Excusa- 
tion,  où  il  se  défend  d'avoir  «  parlé  contre  les 
dames  » .  Bien  vil  qui  voudrait  ce  à  leur  onneur  mal 
faire  »  : 

Par  elles  et  pour  elles  sommes, 
C'est  la  source  de  nostre  joye, 
C'est  l'adresse  des  nobles  hommes, 
C'est  d'onneur  la  droicte  mont-joye. . . 

Loin  d'être  «  sans  merci  »,  elles  sont,  de  leur 
nature,  éminemment  pitoyables  : 


1.  11  était   en   mission  auprès  de   l'empereur    Sigismohd,  en 
Bohême. 


118  l'œuvre  poétique  d'anne  de  gra ville 

Doulceur,  courtoisie,  amitié 
Sont  les  vertus  de  noble  femme, 
Et  le  droit  logis  de  pitié 
Est  au  cœur  d'une  belle  dame. 

Et  Chartier  de  se  proclamer  leur  serviteur  et  leur 
champion  jusqu'à  la  mort  : 

. . .  Tant  qu'en  vie  demourray, 
A  garder  l'onneur  qui  leur  touche, 
Emploieray  où  je  pourray 
Gueur,  corps,  sens,  langue,  plume  et  bouche. 

Il  proteste  enfin  n'avoir  fait,  dans  son  poème,  que 
raconter  un  cas  particulier,  l'histoire 

D'ung  triste  amoureux  mal  content 
Qui  prie  et  plaint  que  trop  attent, 
Et  comme  reffuz  le  reboute  : 
Et  qui  aultre  chose  y  entend, 
Il  y  veoit  trop  ou  n'y  veoit  goutte. 

Les  dames,  paraît-il,  ne  se  contentèrent  pas  de 
cette  «  excusation  »,  pourtant  bien  humble  et  bien 
complète  *.  Elles  y  firent  une  «  response  ».  Et  il  y 


1.  On  a  attribué  à  Chartier  une  Belle  dame  qui  eut  mercy,  qui 
serait  la  palinodie  de  son  poème  (C'est  la  pièce  de  l'édition  du 
Chesne,  p.  684,  intitulée  Complainte  d'amours  et  response).  La 
dame,  dans  cette  pièce,  finit  par  se  laisser  attendrir  : 

Mon  cœur  tressault,  tremble  et  tressue, 
Et  suys  presque  toute  esperdue 
Ne  je  ne  scay  nulle  deffense, 
Car  je  me  sens  d'amour  férue  ; 
Vostre  beau  parler  m'a  vaincue. 

Mais  l'attribution  est  fausse.  D'après  M.  Piaget  (Romania, 
t.  XXXIII,  p.  179),  la  Belle  dame  qui  eut  mercy  serait  d'un  poète 
plus  ancien  que  Chartier,  probablement  d'Oton  de  Grandson. 


LA  BELLE  DAME  SANS  MERCY  11 9 

eut,  en  1425,  à  la  cour,  tandis  que  la  France  ago- 
nisait, une  «  affaire  »  de  la  Belle  dame  sans  mercy. 


Au  scandale  causé  par  le  poème,  on  peut  mesurer 
son  succès.  Ce  succès  fut  prodigieux.  On  l'approuva, 
on  le  réfuta,  on  l'imita,  on  le  traduisit  en  italien, 
en  anglais,  en  catalan  K  II  suscita  une  masse  d'écrits, 
féministes  et  antiféministes,  et  par  là  se  rattache  à 
cette  fameuse  «  querelle  des  femmes  »,  qui  tient 
tant  de  place  dans  l'histoire  de  noire  ancienne  litté- 
rature. 

En  somme,  dit  M.  Abel  Lefranc  dans  le  résumé 
historique  qu'il  a  donné  de  la  «  querelle  des 
femmes  » 2 ,  deux  traditions  contraires  n'ont  pas 
cessé  de  coexister  ni  de  se  développer,  en  ce  qui 
concerne  l'amour  et  les  femmes,  dans  notre  pays  : 
«  la  tradition  gauloise,  d'ordre  satirique,  franche- 
ment dénigrante,  et  la  tradition  idéaliste,  tendant  à 
l'exaltation  et  au  panégyrique  du  sexe  féminin  et  des 
sentiments  amoureux.  »  —  La  tradition  satirique 
pouvait  se  prévaloir  d'une  origine  théologique.  Ce 
que  le  moyen  âge,  avant  tout,  reprochait  aux 
femmes,  c'est  la  faute  d'Eve,  d'où  procèdent  tous 
nos  maux.  Les  fabliaux,  du  xne  au  xive  siècle,  leur 


1.  Romatùa,  t.  XXXIV,  p.  593. 

2.  Grands  écrivains  français  de  la  Renaissance .  Paris,  Cham- 
pion, 1914,  pp.  251  et  suiv.  —  Voir  aussi  G.  Reynier,  Le  roman 
sentimental  avant  VAstrée.  Paris,  Colin,  1908. 


1 20  l'œuvre  poétique  d'anne  de  graville 

sont  violemment  hostiles  ;  Jean  de  Meung  les  traite 
fort  mal  dans  la  seconde  partie  du  Roman  de  la  Rose  ; 
Matheolus,  dans  ses  Lamentations,  se  montre  impla- 
cable pour  elles.  Au  xve  siècle,  l'attaque  se  fait 
encore  plus  violente.  Eustache  Deschamps  leur  jette 
à  la  tête  les  treize  mille  vers  enragés  de  son  Miroir 
de  mariage  ;  et,  à  sa  suite,  d'innombrables  plumi- 
tifs déversent  sur  elles  les  accusations  et  les  outrages. 
Mais,  en  face  de  ces  détracteurs,  des  défenseurs  des 
femmes  n'avaient  pas  manqué  de  surgir.  Christine 
de  Pisan  plaida  énergiquement  leur  cause  ;  Martin 
Le  Franc  écrivit  son  Champion  des  dames,  en  vingt- 
quatre  mille  vers,  où  à  la  satire  des  femmes  s'op- 
pose symétriquement  leur  éloge 1 .  Puis  vinrent  d'in- 
nombrables Louenge  des  dames,  Miroir  des  dames, 
qui  sont  de  purs  panégyriques.  La  querelle  se  per- 
pétua, avec  des  accalmies  et  des  reprises,  pendant 
toute  la  première  moitié  du  xvie  siècle  ;  et  M. 
Lefranc  a  montré  que  le  «  tiers  livre  »  du  Panta- 
gruel (1546),  tout  entier  consacré  à  la  question  du 
mariage,  s'y  rattachait  étroitement. 

Mais  revenons  à  la  Belle  dame  sans  mercy. 

Elle  s'était  insérée  parmi  les  innombrables  écrits 
que  se  renvoyaient  depuis  longtemps  féministes  et 
antiféministes.  Les  uns  comme  les  autres  revendi- 
quèrent Ghartier  pour  l'un  des  leurs,  s'efforcèrent 
de  le  tirera  eux 2.  Et  le  prodigieux  succès  du  poème 


1.  Arthur  Piaget,  Martin  Le  Franc,  prévôt  de  Lausanne.  Lau- 
sanne, Payot,  1888. 

2.  C'est  ainsi,  par  exemple,  que  Gratien  du  Pont,  seigneur  de 
Drusac,  qui,  sous  ce  titre,  Controverses  des  sexes  masculin  et  feme- 


LA    BELLE  DAME  SANS  MERCY  121 

fut,  en  outre,  pour  ainsi  dire  indéfini.  La  reine  de 
Navarre,  dans  une  de  ses  compositions  dialoguées, 
Les  quatre  dames  et  les  quatre  gentilshommes,  s'en 
est  inspirée  directement  1  : 


. .  .Dont  estes-vous  venue, 
Est-ce  d'un  roc  très  dur  ou  d'une  nue, 


demande  l'un  des  gentilshommes  à  sa  «  dame  sans 
pitié  ».  Il  veut  mourir,  il  va  mourir;  il  la  rend 
responsable  de  sa  mort  ;  elle  sera  damnée,  lui  dit-il, 
jetée  dans  la  plus  vilaine  chaudière 

Qui  soit  en  bas  en  l'infernal  dommaine  : 
C'est  ce  que  doit  avoir  l'âme  inhumaine, 
Pleine  d'orgueil,  cruelle,  et  gloire  vaine... 

Autant  d'invectives  empruntées   au    vocabulaire 
de  «  maistre  Allain  »  et  de  son  amoureux  transi. 


ni/»,  publia,  en  1534,  une  longue  compilation  versifiée  de  tout  ce 
qui  fut  jamais  écrit  de  plus  injurieux  contre  les  femmes,  classe 
Chartier  parmi  les  auteurs  qui  leur  sont  hostiles  (Ed.  de  1536, 
p.  212  :  Les  autheurs  qui  blasment  les  femmes,  et  en  quel  lieu). 

M.  Piaget  {Romania,  t.  XXXIV,  p.  596)  attribue,  par  une  inad- 
vertance assez  singulière,  les  Controverses  à  Jean  Bouchet.  Jean 
Bouchet  (qui  a  toujours  défendu  les  femmes)  déconseille 
{Angoysses  et  remèdes  d'amour  du  traverseur  en  son  adolescence. 
Poitiers,  1536,  p.  114)  la  lecture  de  Chartier,  qu'il  considère,  ainsi 
qu'Ovide,  Tibulle,  etc.,  comme  un  auteur  immoral. 

i.  Elle  était  grande  admiratrice  de  Chartier,  dont  elle  s'inspire 
encore  dans  son  poème  La  Coche,  dont  le  sujet  est  «  digne  d'un 
Alain  Charretier  »,  dit-elle. 


122  l'œuvre  poétique  d'anne  de  graville 


III.     —    Grandeur  et  décadence  du  rondeau1. 

Qu'Anne  de  Graville  ait  eu,  elle  aussi,  l'idée  de 
transposer  les  thèmes  principaux  d'un  poème  encore 
célèbre  à  son  époque,  d'en  prendre,  suivant  son 
expression,  «  le  plus  fin  et  exquis  »  2,  il  n'y  a  rien 
là  que  de  naturel.  Ce  qui  pourrait  surprendre,  en 
revanche,  c'est  qu'elle  ait  mis  sa  transposition  en 
rondeaux.  L'on  s'expliquera  le  choix  de  ce  moyen 
d'expression  quand  on  saura  le  rôle  prépondérant 
qu'attribuait  aux  genres  à  forme  fixe,  en  particulier 
au  rondeau,  la  poétique  du  temps. 


Boileau  a  dit  (Art  poétique,  chant  I)  : 

Villon  sut  le  premier,  dans  ces  siècles  grossiers, 
Débrouiller  l'art  confus  de  nos  vieux  romanciers. 
Marot  bientôt  après  fit  fleurir  les  ballades, 
Tourna  des  triolets,  rima  des  mascarades, 
A  des  refrains  réglés  asservit  les  rondeaux. 

Il  n'y  a  pas  un  mot,  dans  ces  vers  qui  ne  soit 
une  erreur.  La  versification  française  était  fixée, 
toutes  les  règles  en  avaient  été  trouvées  très  anté- 
rieurement à  Villon.  Marot,  s'il  a  composé  un  cer- 

1.  Henry  Guy,  op.  cit.  —  E.Langlois,  Recueil  d'arts  de  seconde 
rhétorique.  Paris,  Impr.  nat.,  1902. —  Gaston  Raynaud,  Rondeaux 
et  autres  poésies  du  XVe  siècle.  Paris,  Firmin-Didot,  4889.  — 
Henri  Châtelain,  Recherches  sur  le  vers  français  au  XV6  siècle. 
Paris,  Champion,  1908. 

2.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  2253,  dédicace. 


GRANDEUR  ET  DÉCADENCE  DU  RONDEAU        123 

tain  nombre  de  ballades,  n'a  rimé  ni  mascarades,  ni 
triolets  ;  enfin,  il  n'a  pas  eu  la  peine  «  à  des  refrains 
réglés  d'asservir  les  rondeaux  »,  attendu  que  les 
rondeaux  y  étaient  asservis  bien  longtemps  avant 
qu'il  n'écrivît  les  siens. 

D'après  les  auteurs  de  nos  anciens  arts  poétiques, 
le  rondeau  tire  son  nom  de  sa  forme,  qualifiée  de 
circulaire,  à  raison  de  la  répétition  du  refrain. 
«  Qui  veult  faire  rondeau  le  doibt  faire  rond  », 
déclare  Pierre  Lefèvre  ;  et  Thomas  Sibilet  donne 
cette  définition  :  «  Le  rondeau  est  ainsy  nommé  de 
sa  forme.  Car  tout  ainsy  qu'au  cercle  (que  le  Fran- 
çoys  appelle  rondeau),  après  avoir  discouru  toute 
la  circonférence,  on  rentre  tousjours  au  premier 
point  duquel  le  discours  avoit  été  commencé  ;  ainsy 
au  poème  dit  rondeau,  après  avoir  tout  dit,  on 
retourne  tousjours  au  premier  carme,  ou  hémis- 
tiche, pris  en  son  commencement1.  » 

Lefèvre  et  Sibilet  se  trompent  sur  le  sens  et 
l'étymologie  du  mot  rondeau. 

Purement  musical  à  l'origine,  le  rondeau  ne  fut 
d'abord  qu'un  air  destiné  à  l'accompagnement  de  la 
danse  appelée  ronde2.  On  adapta  bientôt,  aux  airs 
ainsi  composés,  des  chansons  populaires  dont  les 
couplets  et  les  refrains  se  plièrent  au  moule  mélo- 
dique. Au  xive  siècle,  une  transformation  se  pro- 
duisit. De  musical,  le  rondeau  devint  littéraire,  et, 
selon  l'agencement  des  couplets  et  du  refrain,  se 

1.  Art  poétique  françoys,  livre  II,  ch.  III  :  Du  rondeau  et  de  ses 
différences. 

2.  La  ballade  et  le  virelai  ont  une  origine  analogue. 


124 


l'œuvre  poétique  d'anne  de  graville 


diversifia  en  de  nombreux  types  1 .  Ces  types  allèrent 
se  précisant,  se  simplifiant.  Le  triolet  se  constitua 
en  une  variété  distincte.  En  même  temps  évoluait 
le  rondeau  proprement  dit.  Cette  évolution  est  carac- 
térisée par  le  raccourcissement  progressif  du  refrain. 
Le  refrain,  qui  comprenait  d'abord  la  moitié  du 
premier  couplet,  ou  même,  à  la  fin  du  troisième,  le 
premier  couplet  tout  entier,  se  réduisit  peu  à  peu, 
faute  de  soutien  musical,  à  un  seul  vers,  et  enfin 
aux  premiers  mots  du  premier  vers.  Il  y  a  là  un 
phénomène  littéraire  assez  analogue  (on  excusera  le 
prosaïsme  de  cette  comparaison)  au  phénomène 
physiologique  par  suite  duquel,  sous  l'influence  d'un 
changement  d'alimentation,  Tune  de  nos  circonvo- 
lutions intestinales  se  trouve  aujourd'hui  réduite  à 
l'appendice. 

Abrégeons.  —  Tel  qu'il  s'est  définitivement  cons- 
titué, le  rondeau  2  comprend  treize  vers  de  huit  ou  de 
dix  syllabes.  Il  est  écrit  sur  deux  rimes,  l'une  mas- 
culine et  l'autre  féminine,  et  se  compose  de  trois 
strophes  (la  première  et  la  troisième  de  cinq  vers, 
la  seconde  de  trois  vers)  et  d'un  refrain.  Ce  refrain, 
formé  du  premier  ou  des  premiers  mots  du  premier 
vers,  s'ajoute,  sans  qu'il  rime  avec  rien,  au  bout 
de  la  seconde  strophe  et  au  bout  de  la  troisième. 

«  Le  refrain,  dit  Théodore  de  Banville  dans  son 
Petit  traité  de  poésie  française,  ne  compte  pas 
dans  le  nombre  des  vers,  et  en  effet  il  n'est  pas  un 

1.  Eustache   Deschamps,  dans    son  Art  de   dictier,    énumère 
quelques-uns  de  ces  types. 

2.  Je  parle  ici  du  rondeau  simple,  qui  est  le  type  essentiel  du 
rondeau. 


GRANDEUR  ET  DÉCADENCE  DU  RONDEAU        125 

vers.  Il  est  plus  et  moins  qu'un  vers,   car  il  joue 
dans  l'ensemble  du  rondeau  un  rôle  capital. 

«  Il  en  est  à  la  fois  le  sujet,  la  raison  d'être  et  le 
moyen  d'expression.  Car  ce  n'est  que  pour  répéter 
trois  fois  ce  mot  persuasif  ou  cruel,  ce  n'est  que 
pour  lancer  au  même  but  l'une  après  l'autre  ces 
trois  pointes  d'acier  qu'on  les  ajuste  au  bout  des 
strophes,  qui  sont  à  la  fois  le  bois  léger  et  les  plumes 
aériennes  du  trio  de  flèches  que  représente  le  ron- 
deau. » 

Boileau,  déjà  cité,  a  encore  dit  : 

Le  rondeau,  né  gaulois,  a  la  naïveté. 

«  Il  n'a  pas  que  la  naïveté,  remarque  Banville  ; 
il  a  encore  la  légèreté,  la  rapidité,  la  grâce,  la 
caresse,  l'ironie,  et  un  vieux  parfum  'de  terroir  fait 
pour  charmer  ceux  qui  aiment  notre  poésie  (et  en 
elle  la  patrie)  à  tous  les  âges  qu'elle  a  traversés.  » 
—  Voilà  qui  est  très  exact,  mais  à  la  condition 
d'ajouter  que,  pour  avoir  tant  de  vertus,  le  rondeau 
ne  les  a  pas  toutes.  Les  motifs  larges  et  profonds  lui 
sont  interdits,  et  il  ne  faudrait  pas  demander  à  ce 
flageolet,  bon  à  siffler  des  chansonnettes,  l'élo- 
quence et  la  puissance  d'un  orchestre. 

C'est  pourtant  ce  que  firent  les  rhétoriqueurs.  Ils 
prétendirent  lui  faire  exprimer  «  la  gamme  entière 
des  passions  et  des  idées  »  !,  et  lui  attribuèrent,  en  un 
mot,  le  rôle  et  le  rang  que  nous  attribuons  —  plus 
justement  —  au  sonnet,  ce  «  précieux  condensateur 

1.  Henry  Guy,  p.  127. 


126  l'œuvre  poétique  d'anne  de  graville 

de  l'émotion  lyrique  ».Les  rondeaux  pullulèrent  au 
xve  et  dans  la  première  moitié  du  xvie  siècle.  On 
en  fit  de  descriptifs,  de  satiriques,  de  funèbres,  de 
dramatiques,  d'amoureux,  de  pieux,  d'obscènes, 
que  sais-je  encore  '.  «  Il  n'y  a  pas  lieu  de  chercher, 
dit  M.  Henry  Guy,  quelles  sont  les  bornes  de  ce 
genre  :  il  n'en  a  point  ;  sa  place  est  partout  ;  il  joue 
un  rôle  universel,  et  croit  pouvoir  exprimer  la  diver- 
sité infinie  des  choses.  » 

Les  raisons  de  cet  engouement  ne  sont  pas  diffi- 
ciles à  démêler.  Les  rhétoriqueurs  manquaient  de 
fond  et  ne  s'intéressaient  qu'à  la  forme  ;  aussi  furent- 
ils  naturellement  amenés  à  la  recherche  de  la  diffi- 
culté, des  raffinements  prosodiques.  Ils  eurent,  en 
particulier,  le  goût,  la  passion  des  rimes  rares,  inat- 
tendues, et,  par  suite,  une  prédilection  marquée 
pour  les  genres  à  forme  fixe,  tels  que  le  rondeau, 
qui  exigent  la  perpétuelle  répétition  des  mêmes 
consonances2.  Le  rondeau,  du  reste,  leur  devait 
être  cher  à  raison  même  de  son  insuffisance 
lyrique  :  la  débilité  de  leur  inspiration  s'accommo- 
dait à  souhait  de  ce  moule  rigide,  de  cette  gaine 
étroite  à  enfermer  la  pensée. 


Mais  l'insuffisance  du  rondeau,  à  laquelle  il  avait 
dû  sa  fortune,  fut  aussi  la  cause  de  sa  déchéance. 

1.  Il  y  a  de  nombreux  recueils  de  rondeaux  (sur  ces  recueils, 
voir  H.  Guy,  p.  132),  parmi  lesquels  celui  qui  a  été  publié,  par 
M.  G.  Raynaud,  d'après  le  ms.  fr.  9223  de  la  Bibl.  nat.,dans  son 
livre  plus  haut  cité. 

2.  H.  Guy,  pp.  83,  128. 


GRANDEUR   ET    DÉCADENCE    DU    RONDEAU  127 

La  Pléiade  qui,  aux  genres  du  xve  siècle,  aux 
«  formes  étroites,  maigres  et  compliquées  »,  subs- 
titua les  formes  «  larges,  simples,  réceptives  »  qui 
«  mettaient  l'inspiration  à  Taise  a,â,  —  la  Pléiade 
ne  pouvait  manquer  de  le  jeter  par-dessus  bord. 
«  Laisse,  s'écrie  du  Bellay  en  1549,  dans  sa  Défense 
et  illustration  de  la  langue  françoise,  laisse  toutes 
ces  vieilles  poésies  françaises  aux  jeux  floraux  de 
Thoulouze  et  au  puy  de  Rouan,  comme  rondeaux, 
ballades,  virelais,  chants  royaux,  chansons,  et  autres 
telles  episseries,  qui  corrumpent  le  goust  de  nostre 
langue,  et  ne  servent  si  non  à  porter  témoingnage 
de  nostre  ignorance.  »  Le  conseil  fut  suivi  ;  Sibilet, 
cinq  ans  plus  tard,  en  témoigne  dans  son  Art  poé- 
tique 2  :  «  Pour  ce  que,  dit-il,  la  matière  du  ron- 
deau n'est  autre  que  du  sonnet  ou  épigramme,  les 
poëtes  de  ce  temps  les  plus  frians  ont  quitté  les  ron- 
deaux à  l'antiquité  pour  s'arrester  aux  épigrammes 
et  sonnetz,  poëmesde  premier  pris  entre  les  petits.  » 

Le  rondeau  semblait  mort  :  il  n'était  qu'en  léthar- 
gie. Il  fut  galvanisé,  remis  à  la  mode,  au  commen- 
cement du  xviie  siècle,  par  Voiture,  qui,  suivant  le 
mot  de  Banville,  est  «  le  grand,  l'unique  maître  du 
rondeau  »  et  «  se  l'est  approprié  pour  jamais  ».  Il 
avait  très  bien  saisi  les  lois  du  genre,  qui  exige  avant 
tout  de  la  gentillesse  et  du  trait  3,  et  s'accommode 
admirablement  de  la  préciosité.  Benserade,  l'auteur 

1.  G.  Lanson,  op.  cit. 

2.  Livre  II,  ch.  III. 

3.  «  C'est  un  genre  d'écrire  (le  rondeau)  qui  est  propre  à  la 
raillerie  »,  écrivait-il,  le  8  janvier  1638,  à  M.  de  Jonquière.  — 
Œuvres.  Paris,  Charpentier,  1855,  t.  II,  p.  314. 


128  l'œuvre  poétique  d'anne  de  graville 

du  fameux  sonnet  de  Job  et  de  nombreux  livrets 
composés  pour  les  ballets  de  la  cour,  Benserade, 
que  Mme  de  Sévigné  égale  presque  à  La  Fontaine  1 , 
prit  la  succession  de  Voiture,  Louis  XIV  lui  ayant 
un  beau  jour  ordonné  (le  croirait-on  !)  de  mettre  en 
rondeaux,  à  l'usage  du  dauphin,  les  Métamorphoses 
d'Ovide.  Le  roi  se  chargeait  des  frais  d'impression, 
et  voulait  que  l'ouvrage  fût  enrichi  de  figures  et 
orné  d'un  frontispice  de  Lebrun  2.  Benserade  s'exé- 
cuta, sans  enthousiasme,  semble-t-il,  et  —  comme 


1.  «  On  ne  fait  pas  entrer  certains  esprits  durs  et  farouches 
dans  le  charme  et  dans  la  facilité  des  ballets  de  Benserade  et  des 
fables  de  La  Fontaine.  Cette  porte  leur  est  fermée,  et  la  mienne 
aussi  »  (Lettre  à  Bussy,  14  mai  1686). 

Mme  de  Sévigné  avait  quelque  partialité  pour  Benserade,  dont 
le  nom  se  liait  inséparablement  à  ses  plus  brillants  souvenirs 
mondains.  N'avait-il  pas,  en  1664  et  en  1665,  dans  le  ballet  des 
Amours  déguisés  et  dans  celui  de  la  Naissance  de  Vénus,  dans  les- 
quels figurait  Mlle  de  Sévigné,  composé  pour  «  la  plus  jolie  fille  de 
France  »  des  couplets  qui  avaient  délicieusement  flatté  l'amour- 
propre  maternel  ?  —  Mme  de  Sévigné,  lors  de  la  publication,  n'en 
apprécia  pas  moins  à  leur  exacte  valeur  les  Métamorphoses  d'Ovide 
en  rondeaux  :  «  Vous  trouverez  (ici),  dans  un  autre  genre,  les  ron- 
deaux de  Benserade,  écrivait-elle  à  sa  fille  le  21  octobre  1676  ;  ils 
sont  fort  mêlés;  avec  un  crible,  il  en  demeureroit  peu  :  c'est  une 
étrange  chose  que  l'impression.  » 

2.  Ainsi  fut  fait.  L'ouvragé  parut  sous  ce  titre  :  Métamorphoses 
d'Ovide  en  rondeaux,  imprimez  et  enrichis  de  figures  par  ordre  de 
Sa  Majesté  et  dédiez  à  Monseigneur  le  Dauphin.  Paris,  de  l'Impri- 
merie royale,  1676.  —  On  ne  peut  douter,  à  la  lecture  de  ce  titre, 
et  à  celle  de  la  «  préface  en  rondeau  »  par  laquelle  s'ouvre  le 
volume,  qu'il  n'ait  été  écrit  sur  l'ordre  direct  du  roi  : 


Une  personne  en  crédit  aujourd'hui 
Veut  que  j'imprime,  ay-je  pu  l'en  dédire? 
Cette  personne  est  le  Roy  nostre  Sire... 

D'un  ornement  d'images  il  désire 
Enrichir  l'œuvre... 


GRANDEUR    ET    DÉCADENCE  DU    RONDEAU  129 

il  ressort  de  Y  «  errata  en  rondeau  »  par  lequel  se 
clôt  le  volume  —  sans  se  faire  d'illusions  sur  la 
valeur  de  son  œuvre  : 


Pour  moy,  parmi  des  fautes  innombrables, 
Je  n'en  connois  que  deux  considérables, 
Et  dont  je  fais  ma  déclaration  : 
C'est  l'entreprise  et  l'exécution. 

Tout  le  monde,  par  malheur,  fut  de  son  avis. 

«  Le  rondeau  est  mort  sous  Benserade  » ,  a  dit 
Sainte-Beuve1.  Sous  lui,  mais  non  par  sa  faute  ;  et 
c'est  bien  injustement  que  Théodore  de  Banville 
rend  responsable  de  ce  trépas  «  le  féroce  x vne  siècle  » . 
Le  xviie  siècle,  ayant  trouvé  le  rondeau  agonisant, 
s'efforça  au  contraire  de  le  rendre  à  la  vie.  Mais,  au 
siècle  précédent,  la  Pléiade,  ennemie  de  tous  les 
vieux  rythmes  gaulois,  lui  avait  porté,  ainsi  qu'à  la 
ballade,  au  virelai,  etc..  le  coup  fatal2;  un  coup 
dont  —  et  c'est  grand  dommage  —  ils  ne  se  relève- 
ront pas. 


IV.  —  Les  rondeaux  d'Anne  de  Gra ville. 

Venons  aux  rondeaux  d'Anne  de  Graville. 
Ces  rondeaux  forment  le   contenu  du  manuscrit 
de  la  Bibliothèque  nationale  n°  2253 3,  dont  la  dis- 

1.  Portraits  de  femmes  :  Une  ruelle  poétique  sous  Louis  XIV. 

2.  Il  faut  noter  cependant  que,  de  nos  jours,  Alfred  de  Musset 
a  écrit  quelques  rondeaux,  et  Banville  une  série  de  charmants 
rondels,  «  composés  à  la  manière  de  Charles  d'Orléans  »  [Œuvres 
complètes,  éd.  Charpentier,  t.  II). 

3.  Le  ms.  2253  est  ainsi  désigné  dans  le  catalogue  :  «  La  belle 
dame  sans  mercy,  d'Alain  Chartier,  mise  en  rondeaux  » . 

9 


130  l'œuvre  poétique  d'anne  de  gka ville 

position  est  la  suivante.  Les  pages  de  gauche  sont 
consacrées  aux  rondeaux  de  la  «  dame  »,  celles  de 
droite  à  ceux  de  1'  «  amant  ».  Dans  la  marge,  on 
lit,  reproduits  en  petits  caractères,  et  correspondant 
à  chacun  des  rondeaux,  les  huitains  de  Chartier 
dont  Anne  s'est  inspirée. 

Cette  transposition  partielle  de  la  Belle  dame 
sans  mercy  n'est  pas  signée.  C'est  M.  Cari  Wah- 
lund  qui  en  a  découvert  l'auteur  ;  et  il  en  a  donné 
une  belle  édition,  accompagnée  d'intéressants 
appendices  !.  Il  est  surprenant  que  la  découverte 
n'ait  pas  été  faite  avant  lui.  Au  bas  de  la  dédicace 
«  A  ma  dame  »,  par  laquelle  s'ouvre  le  manuscrit, 
on  lit,  en  effet,  dans  une  banderole,  l'anagramme 
Ien  garde  un  leal,  qui  équivaut  à  une  signature. 
Voici  la  dédicace  en  question  : 

A  MA  DAME. 

En  maistre  Allain  de  ses  œuvres  j'ay  quis  2 
A  mon  juger  le  plus  fin  et  exquis 
Dont  fais  présent  à  vous  seulle  ma  dame 
Qui  emportez  l'honneur,  le  loz  et  famé  3 
Que  aux  ignorans  pardonnez  les  deffaulx 
Parquoy  me  tiens  excusée  si  je  faulx 
Aiant  ozé  vous  présenter  ceste  œuvre 
Duquel  l'escript  ma  sottize  descœuvre 
Mais  je  ne  puis  veoir  l'imperfection 
Et  m'en  clost  l'œuil  ma  dame  affection 
Qui  si  tresfort  le  myen  sens  esblouyt 
Que  par  dessus  congnoissance  jouyt 
Si  vous  supply  ma  dame  recepvoir 

1.  C'est  l'édition  d'Upsal  (1897)  plus  haut  citée. 

2.  De  quérir,  chercher. 

3.  De  fama,  la  renommée,  la  réputation. 


SES    RONDEAUX  131 

L'affection  et  vous  plaise  la  veoir 
Car  sur  ma  foy  elle  est  avecques  vous 
Pour  vous  servir  par  sus  toutes  et  tous 
Sans  y  chercher  fors  temps  espace  et  lieu 
Car  en  vous  gist  mon  espoir  après  Dieu. 
Ien.  garde,  un.  leal. 

Quelle  est  la  «  dame  »  ici  désignée?  —  Cette 
dame,  —  assurément  une  souveraine  : 

En  vous  gist  mon  espoir  après  Dieu... 

ne  saurait  être  que  la  reine  Claude  ou  la  reine 
Eléonore  d'Autriche,  la  seconde  femme  de  Fran- 
çois Ier. 

Il  est  bien  peu  vraisemblable  que  les  rondeaux 
soient  dédiés  à  Eléonore  d'Autriche.  Anne  ne  la 
connaissait  pas,  ne  fit  à  aucun  moment  partie  de  sa 
maison,  et  n'avait  nulle  raison  de  lui  offrir  son 
œuvre.  Le  ton  même  du  morceau,  où  se  trahit  une 
affection  d'ancienne  date,  ne  permet  guère  de  le 
supposer  adressé  à  la  sœur  de  Charles-Quint.  De 
plus,  à  partir  de  la  mort  de  la  reine  Claude  (juil- 
let 1524),  les  idées  d'Anne  de  Graville  prirent, 
comme  on  sait,  une  teinte  sévère,  une  tournure 
religieuse,  et  l'on  a  peine  à  se  l'imaginer  entrepre- 
nant, après  1524,  ce  travail  assurément  frivole  :  le 
remaniement  de  la  Belle  dame  sans  merci/  ' . 

Il  faut  donc  admettre  que  ce  remaniement  est 
dédié  à  la  reine  Claude.  Cela  étant,  la  composition 

4.  Cette  remarque  est  de  M.  Wahlund  ;  et  l'on  ne  s'explique 
pas  que,  l'ayant  faite,  il  fixe  approximativement  à  1525  la  date 
de  la  composition  des  rondeaux.  En  1525,  la  reine  Claude  était 
morte  ;  quant  à  Eléonore  d'Autriche,  elle  n'épousa  François  Ier 
qu'en  1530. 


132  l'œuvre  poétique  d'anne  de  gra ville 

en  daterait  de  1524  au  plus  tard.  Mais  je  n'hésite 
pas  à  la  faire  remonter  à  une  date  très  antérieure. 
J'incline  même  à  penser  que  la  composition  des 
rondeaux  précéda  celle  du  «  rommant  »  de  Pala- 
înon  et  Arcita,  lequel,  nous  le  verrons,  dut  être 
écrit  aux  environs  de  1521  '.  Ces  rondeaux  furent 
très  probablement  le  premier  essai  littéraire 
d'Anne  de  Graville.  Ils  eurent  du  succès,  la  clas- 
sèrent comme  poète  mondain  ;  et  c'est  pour  avoir 
goûté  ses  variations  sur  la  Belle  dame  sans  mercy 
que  la  reine  Claude  la  chargea  de  rajeunir  et  de 
mettre  en  vers,  en  la  raccourcissant,  certaine  tra- 
duction, déjà  vieillie,  de  la  Teseide  de  Boccace. 
On  ne  voit  pas,  en  effet,  si  elle  n'eût  déjà  fait  ses 
preuves,  pourquoi  la  reine  se  fût  adressée  à  elle 
plutôt  qu'à  n'importe  quel  versificateur  connu  :  il 
n'en  manquait  pas,  à  la  cour  de  François  Ier. 


Ces  questions  préliminaires  épuisées,  voici,  à 
titre  de  spécimens,  quelques-uns  des  rondeaux 
d'Anne  de  Graville 2  : 


1.  Le  «  rommant  •»  s'ouvre,  lui  aussi,  par  une  dédicace  de  dix- 
huit  vers  ;  et  cette  dédicace  «  à  la  royne  »  est  tout  à  fait  du 
même  ton  et  dans  le  même  goût  que  la  dédicace  «  à  ma 
dame  ».  Encore  une  raison  de  penser  que  la  «  dame  »  en  ques- 
tion n'est  autre  que  Madame  Claude,  qui  peut-être  n'était  pas 
encore  reine  lors  de  la  composition  des  rondeaux. 

2.  En  regard  de  chaque  rondeau  cité,  je  transcris,  conformé- 
ment à  la  disposition  du  ms.  2253,  le  texte  correspondant  de  la 
Belle  dame  sans  mercy. 


SES    RONDEAUX 


433 


L'AMANT 
(texte  d'Alain  Chartier) 

Ha  cœur  plus  dur  que  n'est  le  marbre 
En  qui  mercy  ne  peult  entrer  ; 
Plus  forte  à  ployer  qu'un  gros  arbre, 
Que  vous  vaulttel  rigueur  monstrer? 
Vous  plaît-il  mieux  me  veoir  oultrer1. 
Mort  devant  vous  pour  vostre  esbat, 
Que  pour  ung  confort  2,  demonstrer 
Respiter  3  la  mort  qui  m'abast. 


L'AMANT 
(texte  d'Anne  de  Graville) 

Cœur  inhumain  me  voulez-vous  monstrer 
Que  dedans  vous  pitié  ne  peult  entrer. 
Aymez-vous  myeulx  me  mener  à  la  mort 
Qui  de  si  près  le  cœur  me  poinct  et  mort 
Qu'un  seul  confort  me  vouloir  demonstrer. 

Que  m'a  valu  vos  beaulx  yeulx  rencontrer 
Quand  par  les  veoir  la  mort  me  vient  oultrer 
Et  n'ay  de  vous  ung  tout  seul  reconfort, 
Cœur  inhumain. 

ftrer 
Vous  plaît-il  mieulx  toujours  me  veoir  ren- 
De  mal  en  pis  que  vouloir  racoustrer 
Vostre  rigueur  qui  me  fait  tel  effort 
Que  je  ne  puis  en  vous  trouver  confort 
Et  si  vous  scay  ma  douleur  remonstrer  * 
Cœur  inhumain. 


LA  DAME 

Si  gracieuse  maladie 
Ne  met  gueres  de  gens  à  mort, 
Mais  il  siet  bien  que  l'on  le  die 
Pour  plus  tost  attraire  confort. 
Tel  se  plaint  et  guemente  fort 
Qui  n'a  pas  des  plus  aspres  deulx  5 
Et  s'amour  griefe  tant  au  fort 
Mieux  vault  une  douleur  que  deux. 


LA    DAME 

Il  n'en  meurt  nulz  de  ceste  malladie 
Combien  que  maint  en  languissant  mendye 
Pour  acquérir  de  son  mal  reconfort 
Qui  pourtant  n'est  si  aspre  ne  si  fort 
Quoy  qu'on  en  ayt  la  cervelle  estourdie. 

le  croy  assez  qu'on  peult  avoir  envye 
Par  desespoir  de  tost  finer  sa  vie, 
Mais,  tout  compté,  ce  n'est  que  desconfort  : 
Il  n'en  meurt  nulz. 

[dye 
Il  vault  trop    mieulx  quelque   chose  qu'on 
Que  ung  à  part  soy  se  fâche  ou  se  mandye 
Que  deux  ensemble  eussent  mal  sans  confort 
Et  vous  promectz  oultre  plus  de  renfort 
Que  je  dy  vray  qui  que  le  contredie  : 
Il  n'en  meurt  nulz. 


1.  Me  voir  poussé  à  bout. 

2.  Consolation. 

3.  Etre  sauvé  de. 

4.  Dépeindre. 

5.  Deuils. 


134 


l'œuvre  poétique  d'an  ne  de  graville 


L'AMANT 

Je  poursuivray  tant  que  pourray 
Et  que  vie  me  durera 
Et  lorsqu'en  loyauté  mourray 
Celle  mort  ne  me  grèvera  ; 
Mais  quant  vo  durté  me  fera 
Mourir  loyal  et  douloureux, 
Encores  moyns  grief  me  sera 
Que  de  vivre  faulx  amoureux. 


L'AMANT 

Je  poursuivray  autant  que  je  pourray 
A  bien  servir  et  point  ne  cesseray 
Tant  qua  mon  corps  la  vie  durera 
Et  beaucoup  moins  la  mort  me  grèvera 
Considérant  que  leal  je  mourrai. 

Je  vous  ay  dit  tout  ce  que  j'en  feray 
Et  déclaire  qu'aultre  je  ne  feray 
Jusques  à  tant  que  la  mort  me  prendra 
Je  poursuivray. 

A  mon  pouvoir  leaulment  serviray 
Et  en  servant  point  ne  deffailliray 
Mais  quant  mourir  votre  durté  fera 
Mon  leal  cœur  moindre  deuil  en  aura 
Quaultre  failly  :  et  le  croyez  de  vray 
Je  poursuivray. 

J'ai  choisi  ces  rondeaux  parmi  les  moins  mau- 
vais du  recueil.  On  les  trouvera,  ils  sont  en  effet 
bien  pénibles  et  rocailleux.  Mais,  au  commence- 
ment du  xvie  siècle,  alors  que  la  langue,  en  pleine 
formation,  n'avait  pas  encore  précipité  ses  scories, 
l'on  ne  faisait  guère  mieux  1 . 

1.  Le  rondeau  le  plus  réussi  d'Anne  de  Graville  n'est,  à  mon 
sens,  ni  parmi  ceux  du  ms.  2253,  ni  celui  (fort  insignifiant)  qu'a 
cité  Geoffroy  Tory  :  c'est  celui  qu'on  lit  à  la  fin  de  Palamon  et 
Arcita  ;  il  respire  la  volupté  : 

En  grant  plaisir  et  en  esbatements 
Faisans  festins,  courses  et  tournoiemens 
En  joye,  en  paix,  en  délice,  en  liesse 
Feùst  Palamon  avecques  sa  maistresse 
Qui  luy  donnoyt  mil  esjouissemens. 

Elle  en  honneurs,  riches  accoustremens 
Danses,  chansons  et  exquis  instrumens 
S'esjouyssoit  et  passoit  sa  jeunesse 
En  grant  plaisir. 

Ils  avoyent  mis  tous  leurs  entendemens 
En  doulx  baisers  et  longs  embrassemens 
Dechassant  hors  tous  ennuys  et  tristesses 
Le  long  jou[y]r  ne  leur  [ojstoyt  la  presse 
Car  ils  estoyent  comme  nouveaux  amans 
En  grant  plaisir. 


CHAPITRE  II 


PALAMON  ET  ARGITA 


I.  La  Teseide  de  Boccace.  Imitations  et  traductions  de  la  Teseide. 
—  La  Teseide  tient  plutôt  du  roman  que  de  l'épopée.  Succès  du 
poème.  Chaucer  s'en  inspire.  Il  est  traduit  en  prose  française. 
Jeanne  de  La  Font  le  met  en  vers  français  au  commencement 
du  xvie  siècle. 

II.  Le  «  rommant  »  de  Palamon  et  Arcita.  —  Date  probable  de  la 
composition  :  1521.  Anne  s'est-elle  inspirée  directement  de 
Boccace  ?  —  Analyse  du  poème.  —  Critique.  Jugement  litté- 
raire sur  Anne  de  Graville. 


I.  —  La  Teseide  de  Boccace.  —  Imitations 
et  traductions  de  la  Teseide  '. 

Boccace,  dans  la  Teseide,  cette  œuvre  de  jeunesse, 
s'est  inspiré  à  la  fois  de  la  Thébaïde  de  Stace  et  du 

1.  Sur  Boccace,  et,  en  particulier,  sur  la  Teseide  et  ses  traduc- 
tions, je  renvoie  aux  travaux  si  approfondis  de  M.  Henri  Hauvette  : 
Boccace,  Étude  biographique  et  littéraire.  Paris,  Colin,  1914  ;  et 
Les  plus  anciennes  traductions  françaises  de  Boccace  (Extrait  du 
Bulletin  italien  de  1907,  1908  et  1909),  Bordeaux,  Féret  ;  Paris, 
Fontemoing. 


136  L'ŒUVRE    POÉTIQUE    D'ANNE    DE    GRA.VILLE 

Roman  de  Thèhes,  attribué  à  Benoît  de  Sainte- 
More  l.  C'est  un  poème  apprêté,  étudié,  un  essai 
d'épopée  en  douze  livres,  où  il  se  vante  2  d'avoir 
«  le  premier  fait  parler  la  muse  épique  dans  le  lan- 
gage vulgaire  d'Italie  ».  Le  sujet  est  la  rivalité  de 
deux  amis,  Arcita  et  Palemone,  amoureux  de  la 
même  jeune  fille.  «  Boccace  est  resté  loin  du  but 
qu'il  s'était  proposé,  observe  M.  Hauvette  ;  d'épique, 
il  n'y  a  dans  son  poème  que  les  guerres  des  deux 
premiers  chants,  la  mythologie  et  quelques  épisodes 
surtout  descriptifs  insérés  dans  la  suite...  D'autre 
part,  toutes  les  réminiscences  classiques,  et  en  par- 
ticulier les  récits  de  combats,  ont  reçu  un  vernis 
chevaleresque  qui  en  altère  profondément  la  physio- 
nomie, et  qui  trahit  l'influence  prépondérante  des 
romans  français.  Plutôt  qu'une  épopée,  la  Teseide 
est  donc  elle-même  un  roman,  et  l'élément  senti- 
mental y  occupe  la  première  place  »...  Le  problème 
dont  Boccace  a,  dans  la  Teseide,  cherché  la  solu- 
tion, «  la  conciliation  de  l'épopée  classique  et  du 
roman  chevaleresque  »  a  d'ailleurs  été  «  la  quadra- 
ture du  cercle  pour  les  lettrés  de  la  Renaissance  ». 


A  raison  même  de  son  caractère  romanesque,  la 
Teseide  fut  dès  l'abord  très  goûtée  :  on  l'imita  du 
vivant  même  de  Boccace. 

Geoffroy  Ghaucer,  1'  «  inventeur  »  de  la  versification 

1.  Le  Roman  de  Thèbes  est  l'histoire  d'Étéocle  et  de  Polynice. 

2.  Livre  XII,  st.  84-85. 


LA    TESEIDE   DE    BOCCACE  137 

anglaise,  qui  avait  voyagé  en  Italie  et  y  avait  peut- 
être  rencontré  le  grand  conteur  florentin,  s'y  était 
pris  d'enthousiasme  pour  ses  œuvres1.  Le  De  casi- 
bus  virorum  illustrium  lui  suggéra  ses  Tragédies  ; 
le  De  claris  mulieribus  sa  Légende  des  femmes 
exemplaires  [The  légende  of  gode  ivomen);  le  Filos- 
trato  son  poème  de  Troïlus  et  Cressida.  Mais 
c'est  surtout  à  la  Teseide  qu'il  fit  des  emprunts.  Il 
s'en  inspira  dans  son  Parlement  des  oiseaux  et  dans 
son  poème  inachevé,  La  reine  A nnelidaet  le  déloyal 
Arcite.  Enfin,  le  conte  du  Chevalier  (Knightestale), 
le  premier  de  ses  Contes  de  Canterbury,  n'est  que 
la  Teseide  condensée  et  abrégée,  l'histoire  de  Palé- 
mon  et  d'Arcita,  tous  deux  épris  de  la  gente  Emilie, 
«  plus  belle  à  voir  que  n'est  le  lys  sur  sa  tige  verte 
et  plus  fraîche  que  le  mai  avec  ses  fleurs  nouvelles  »  : 

. . .  Emelie,  that  fayrer  was  to  sene 
Than  is  the  lilie  upon  his  stalke  grene, 
And  fresher  then  the  may  with  flouresnewe  2. . . 

Après  l'imitation,  la  traduction.  —  Dès  le  com- 
mencement du  xve  siècle,  le  De  casibus  et  le  Déca- 
méron  avaient  été  «  translatés  »  en  français  par 
Laurent  de  Premierfait  ;  Louis  de  Beauvau,  vers 
1440,  traduisit  le  Filostrato  ;  et  la  Teseide  fut,  aux 
environs  de  1460,  traduite  à  son  tour.  Deux  raanu- 


1.  Emile  Legouis,  Geoffroy  Chaucer.  Paris,  Bloud,  1910. 

2.  Au  xviie  siècle,  un  autre  poète  anglais,  John  Dryden,  repren- 
dra l'histoire  de  Palémon  et  d'Arcite  (Palemon  and  Arcite,  in  three 
books,  dans  Fables,  ancient  and  modem...).  Mais  il  n'a  pas  «  la 
négligence  étonnée  et  le  gracieux  babil  du  vieux  Chaucer  » 
(Taine,  Histoire  de  la  littérature  anglaise,  t.  III,  p.  163). 


138  l'œuvre  poétique  d'anne  de  graville 

scrits  de  cette  ancienne  traduction,  dont  on  ignore 
Fauteur,  nous  ont  été  conservés  :  l'un  est  à  Chan- 
tilly *,  l'autre  à  Vienne2.  Et  «  certains  indices  per- 
mettent de  supposer  que  d'autres  copies  du  même 
ouvrage  ont  existé,  et,  peut-être,  existent  encore3  ». 

Au  commencement  du  xvie  siècle,  l'épopée  de 
Boccace  était  encore  en  vogue. 

Il  y  eut,  sous  François  Ier,  comme  un  réveil  de 
l'esprit  chevaleresque.  «  On  se  reprit  aux  tournois, 
à  l'amour  courtois,  aux  vieux  romans,  a  leurs  trans- 
criptions rajeunies,  à  leur  plus  ou  moins  authen- 
tique postérité  4  »  ;  et  la  Teseide,  où  batailles  et 
prouesses  alternent  avec  des  propos  d'amour,  garda 
chez  nous,  dans  sa  traduction,  des  lecteurs  enthou- 
siastes ;  même  elle  excita  la  verve  des  bas  bleus... 

Jeanne  de  La  Font 5,  femme  de  Jacques  Thiboust, 
valet  de  chambre  et  secrétaire  de  Marguerite  de 
Valois,  tenait,  aux  environs  de    1520,  bureau  d'es- 

i.  Musée  Condé,  ms.  905,  n°  601  du  Catalogue  du  Cabinet  des 
manuscrits,  t.  II,  p.  350. 

2.  Bibliothèque  Palatine,  ms.  2617.  — Ce  somptueux  manuscrit, 
orné  de  magnifiques  miniatures,  appartenait,  en  1520,  à  Margue- 
rite, fille  de  l'empereur  Maximilien  Ier  (Paul  Durrieu,  Bibl.  de 
V École  des  Chartes,  1892,  p.  142). 

3.  Sur  ces  indices,  consulter  Wahlund,  op.  cit.,  p.  418,  n.  1,  et 
Hauvette,  Les  plus  anciennes  traductions,  etc.,  p.  50,  n.  3.  Voir 
aussi  mon  Appendice,  n°  II. 

4.  Lanson,  op.  cit.  —  C'est  entre  1540  et  1548  que  d'Herberay 
des  Essarts  donnera  sa  traduction  d'Amadis  de  Gaule. 

5.  Et  non  de  La  Fontaine,  comme  l'appelle  La  Croix  du  Maine 
(Edu  Rigoley  de  Juvigny,  t.  I,  p.  608).  «  Elle  inaugurait  un  nom 
destiné  à  la  gloire  »,  a  dit,  sur  la  foi  de  La  Croix  du  Maine, 
M.  L.  Feugère  dans  ses  Femmes  poètes  au  XVIe  siècle.  Paris,  Didier, 
1860.  —  Sur  Jeanne  de  La  Font,  voir  :  Un  ménage  littéraire  en 
Berry  au  XVI*  siècle,  par  H.  Boyer  [Mémoires  de  la  commission 
historique  du  Cher,  1er  vol.,  2e  partie.  Bourges,  Paris,  1860). 


LA  TESEIDE   DE  BOCCACE  139 

prit  à  Bourges.  Elle  cultivait  tous  les  arts,  et  pré- 
sidait une  sorte  de  cénacle  littéraire  dont  fit  partie 
Jean  Second,  l'auteur  de  poésies  latines  jadis 
célèbres  *.  Elle  mourut  jeune,  en  1532.  Sa  mort 
fut  déplorée  en  prose  et  en  vers,  en  grec,  en  latin 
et  en  français  ;  elle  le  fut  notamment  par  Jean 
Second,  qui  lui  a  consacré  une  élégie,  une  nénie 
(chant  funèbre),  et  qui  a  fait  son  épitaphe.  L'élégie 
(la  xve  du  livre  III)  est  intitulée  :  «  Sur  l'histoire 
des  hauts  faits  de  Thésée  et  du  combat  de  deux 
rivaux,  écrite  en  très  harmonieux  vers  français  par 
une  femme  illustre  ».  Jeanne,  on  le  voit,  avait  écrit 
un  poème  d'après  la  Teseide.  Ce  poème  fit  appa- 
remment grande  impression  sur  les  membres  du 
cénacle  de  Bourges.  Jean  Second,  dans  l'épitaphe 
plus  haut  mentionnée,  la  loue  d'avoir  su  tous  les 
secrets  de  la  poésie  française  : 

Noverat  et  quicquid  franca  poè'sis  habet2  ... 


1.  Joannis  Nicolaii  Secundi  Hagani  opéra  omnia.  Lugduni  Bata- 
vorum,  1821.  —  Jean  Everaerts,  dit  Jean  Second,  né  à  La  Haye 
en  1511,  fit,  sous  Alciat,  ses  études  de  droit  à  Bourges,  suivit 
Charles-Quint  dans  son  expédition  contre  Tunis  (1534)  et  mourut 
en  1536.  —  Ses  Baisers  (Basia)  ont  été  souvent  traduits  ;  ils  l'ont 
été  notamment  par  Dorât  et  par  Mirabeau. 

2.  Et,  dans  l'élégie  qu'il  lui  a  consacrée,  «  0  toi,  s'écrie-t-il, 
qui  chantes  toutes  ces  choses  dans  la  langue  de  ta  patrie,  vole 
éternellement  sur  les  lèvres  savantes  »  : 

Al  <«,  quœ  patria  tam  molliter  omnia  lingua 
Hsec  canis,  œternum  docta  per  ora  vola... 

«  Et  puisque  la  terre  te  recouvre  avant  l'heure,  et  que  ta  longue 
chevelure  n'a  pas  été  couronnée  de  laurier,  que  du  moins  sur  ta 
tombe  verdisse  l'arbre  de  Phébus  »... 


140  l'œuvre  poétique  d'anne  de  gra ville 

IL  Le  ((  ROMMANT  »  DE  PALAMON  ET  ArCITA. 

I 

Au  moment  même  où  Jeanne  de  La  Font  compo- 
sait son  remaniement  de  la  Teseide,  Anne  de  Gra- 
ville,  de  son  côté,  s'essayait,  par  ordre  de  la  reine 
Claude,  sur  la  même  donnée. 

La  reine,  comme  beaucoup  de  ses  contempo- 
raines, avait  lu  avec  un  plaisir  extrême  le  «  livre  de 
Thezeo  ».  Mais  peut-être  y  trouvait-elle  des  lon- 
gueurs. Elle  en  trouvait,  en  tout  cas,  le  style  vieilli, 
et  elle  chargea  sa  dame  d'honneur  de  le  rajeunir  e 
de  le  mettre  «  en  rime  ».  Anne  s'exécuta  de  bonne 
grâce,  et,  à  son  travail  relativement  court  *,  donna 
le  titre  suivant  (c'est  du  moins  celui  qu'on  lit  en 
tête  de  deux  manuscrits  2)  :  C'est  le  beau  rommant 
des  deulx  amans  Palamon*  et  Arcita  et  de  la  belle 
et  saige  Emylia  translaté  de  viel  langaige  et  prose 
en  nouveau  et  rime  par  ma  damoiselle  Anne  de 
Graville  la  Malet  dame  du  boys  Malesherbes  du 
commandement  de  la  Roy  ne  4. 


1.  Le  poème  original  a  environ  dix  mille  vers  ;  le  remaniement 
d'Anne  de  Graville  en  a  environ  trois  mille  six  cents. 

2.  Bibl.  nat.,  nlles  acq.,  n°  719  ;  Arsenal,  ms.  5116  [1631  B.  F.]. 

3.  M.  Hauvette  fait  remarquer  que  les  manuscrits  du  texte  de 
Boccace  donnent  Palamone  aussi  souvent  que  Palemone. 

4.  Le  «  rommant  »  est  précédé  d'une  dédicace  de  dix-huit  vers 
«  à  la  royne  ».  La  voici.  On  pourra  la  comparer  à  la  dédicace  des 
rondeaux  : 


PALAMON    ET   ARCITA  141 

La  date  de  la  composition  du  «  rommant  »  est 
facile  à  déterminer.  Cette  date  ne  saurait  être  pos- 
térieure à  1524  (puisque  c'est  le  20  juillet  de  cette 
année-là  que  mourut  la  reine  Claude).  Mais  il  est 
facile  d'obtenir  une  approximation  plus  grande. 
Anne  avait,  en  juin  1520,  suivi  la  reine  à  la  fameuse 
entrevue  du  Camp  du  Drap  d'Or  !,  et  la  beauté  du 
spectacle,  la  magnificence  déployée  par  les  deux  rois 
et  par  leur  cour  l'avaient  profondément  impression- 
née 2.  Aussi  a-t-elle  donné  à  son  Palamon  les  traits 
de  François  Ier3,  ceux  d'Henri  VIII  au  malheureux 

Si  j'ay  empris  ma  souveraine  dame 

Comme  ignorante  et  peu  scavante  femme 

Ozer  à  vous  là  où  gist  tout  scavoir 

Faire  présent  de  ce  que  ay  peu  avoir 

De  dure  teste  et  langue  mal  apprise 

Je  vous  supply  que  je  n'en  soie  reprise 

Car  je  le  faict  pour  sans  plus  vous  monstrer 

Que  avez  bien  peu  mon  ignorance  oultrer 

Quant  je  parfaict  ce  que  ne  sceu  onq  faire 

Pour  vostre  gré  acomplir  et  parfaire 

Et  vous  plaise  congnoistre  que  combien 

Que  en  tel  savoir  je  entende  moins  que  rien 

Se  ainsy  estoit  que  y  sceusse  quelque  chose 

Sy  envers  vous  la  vouldroye  tenir  close 

Et  vous  requiers  croire  que  je  consens 

Que  tous  mes  ans  mon  corps  mon  temps  et  sens 

Soient  dédiez  au  treshumble  service 

De  vous  ma  dame  en  tout  dicte  sans  vice. 
4.  Marguerite,  alors   duchesse  d'Alençon,  s'y   trouvait  aussi, 
accompagnée  de  son  secrétaire  Clément  Marot.  On  a,  de  Marot,  une 
ballade  et  un  rondeau  sur  l'entrevue  du  Camp  du  Drap  d'Or. 

2.  Pour  le  détail  de  ces  splendeurs,  je  ne  peux  que  renvoyer  à 
tous  les  mémoires  du  temps,  à  Sanuto  (Diariï),  à  Florange,  à 
Martin  du  Bellay,  etc..  «  Plusieurs,  dit  ce  dernier  en  une  phrase 
souvent  citée,  y  portèrent  (au  Camp)deurs  moulins,  leurs  forests 
et  leurs  prés  sur  leurs  épaules  ». 

3.  Pallamon  fust  de  taille  si  louable 

Que  en  tous  pays  n'y  avoit  son  semblable  ; 
Cheveulz  eust  bruns,  peu  de  barbe  et  fort  noyre 
Sobre  de  bouche  en  mengier  et  en  boyre 


142  l'œuvre  poétique  d'annk  de  graville 

Arcita  *  ;  et,  à  la  fin  de  son  poème,  décrivant  les 
noces  d'Emylia  et  de  Palamon,  elle  évoque  ses  sou- 
venirs d'alors  : 

De  vous  conter  des  princes  le  triumphe 

De  la  richesse  et  de  l'exquise  pompe 

Je  ne  pourroys  :  mais  aies  souvenance 

Ce  qu'il  feust  faict  des  gros  princes  de  France 

Et  des  Anglois  à  Ardre  l'aultre  esté 

Où  ung  chacun  ce  me  semble  a  esté. 

«  L'aultre  esté  »,  c'est  l'été  de  1520.  Il  est  donc 
extrêmement  probable  qu'Anne  écrivit  son  rema- 
niement au  cours  de  l'année  1521. 

Voilà  pour  la  question  de  date.  Il  en  est  une  autre, 
soulevée  par  M.  Wahlund.  D'après  lui,  le  remanie- 
ment aurait  été  composé  directement  d'après  Boc- 
cace  ;  et,  à  l'appui  de  cette  thèse,  il  relève  un  assez 
grand  nombre  de  passages  qui  paraissent  être  en 
effet  la  transposition  littérale  du  texte  italien.  Mais, 
comme  le  remarque  M.  Hauvette,  ces  ressemblances 
«  s'expliquent  très  suffisamment  par  l'interposition 
d'une  traduction  assez   exacte  »  :  et  il  a  noté  cer- 


Soursilz  en  arc,  yeulx  de  coulleur  chattains 
La  bouche  belle  et  les  dentz  et  les  mains 
Nez  long  et  droit,  etc. 

Arcita  fust  presque  de  sa  grandeur 
Ung  peu  grasset  blanc  et  de  belle  colleur. 
Les  cheveulx  blonz,  un  peu  chauve  devant 
Et  Testomagc  qui  poussoit  en  avant... 
Les  yeulx  eust  vertz  fenduz  doulx  et  friantz 
Plus  que  aultre  nul,  et  en  tous  temps  rians 
Petite  bouche  avoit  et  aussy  belle 
Que  onques  porta  dame  ni  damoiselle... 
Ung  bien  avoit  qui  n'est  peu  de  lavoir 
C'est  qu'il  aymoit  toutes  gens  de  savoir 
Dont  il  estoit  de  eulx  prisé  et  amé 
Et  dunu  chacun  loué  et  exstimé . . . 


PALAMON    ET  ARGITA 


143 


taines  particularités  d'où  l'on  peut  déduire  qu'Anne 
a  eu  recours  à  la  traduction  française  de  1460,  tra- 
duction dont  elle  devait  posséder  un  exemplaire1. 
La  mention  qui  se  trouve  en  tête  de  deux  des  manu- 
scrits, et  d'après  laquelle  le  poème  a  été  «  trans- 
laté de  viel  langaige  et  prose  en  nouveau  et  rime  » , 
a,  du  reste,  en  elle-même  une  valeur  contre  laquelle 
aucun  argument  ne  saurait  prévaloir. 


II 


Le   remaniement  d'Anne  de  Graville,  dont  nos 
bibliothèques  possèdent  six    copies    manuscrites2, 

1.  Probablement  certain  manuscrit  orné  de  trente-quatre 
miniatures,  qui  fit  partie  depuis  de  la  bibliothèque  des  d'Urfé, 
fut  vendu  à  Londres  en  1791,  et  dont  la  trace  est  perdue.  —  V. 
mon  Appendice,  n°  II,  §  C. 

2.  V.  Appendice,  n°IIl.  —  lia  eu,  de  nos  jours,  les  honneurs  de 
l'impression,  et  a  été  publié,  en  1892,  à  Stockholm,  à  quatre- 
vingt-douze  exemplaires,  par  les  soins  de  M.  Algernon  de  Bôrt- 
zell,  d'après  la  copie  photographique  d'un  manuscrit  cédé  vingt 
ans  auparavant  par  la  Bibliothèque  royale  à  notre  Bibliothèque 
nationale  (nlles  acq.  fr.,  n°  719). 

D'après  Mlle  de  Keralio  (Collection  des  meilleurs  ouvrages  fran- 
çois  composés  par  des  femmes.  Paris,  4  789,  t.  V,  pp.  34-38),  le 
poème  d'Anne  de  Graville  aurait  été  imprimé  dès  1597.  C'est 
là  une  erreur.  Ce  qui  fut  imprimé  à  cette  date,  chez  Abel  l'Ange- 
lier,  c'est  La  Thezeyde  du  sieur  Jean  Boccace,  gentilhomme  flo- 
rentin, contenant  les  belles  chastes  honnesles  amours  de  deux  jeunes 
chevaliers  thebains,  Arcite  et  Palemon.  Histoire  non  moins  belle 
et  docte  que  plaisante  et  utile  à  toute  sorte  de  personnes  qui  ayment 
la  ver lu ,  traduicte  d'Italien  en  François  par  le  sieur  D.  C.  C. — 
Sur  cette  prétendue  traduction,  voir  Hauvette,  Les  plus  anciennes 
traductions,  etc.,  p.  45.  Cette  Thezeyde  a  été  reproduite,  au 
xviii6  siècle,  dans  la  Bibliothèque  universelle  des  romans  (juillet 
1779). 


144  L'ŒUVRE    POÉTIQUE   DAKNE   DE  GRAVILLE 

paraît   avoir  obtenu,    lors   de   son    apparition,    un 
réel  succès.  En  voici  l'analyse  fidèle. 

ïheseus1,  roi  d'Athènes,  ayant  vaincu  les  Ama- 
zones, épouse  leur  reine  Ypolite  et  l'amène  dans 
sa  capitale,  ainsi  que  la  jeune  et  belle  Emylia,  sœur 
de  la  reine.  Puis  il  entreprend  une  guerre  contre 
le  tyran  de  Thèbes,  Gréon.  Il  lui  livre  bataille  et  le 
tue.  Parmi  les  prisonniers  des  Athéniens  se  trouvent 
deux  jeunes  Thébains  de  sang  royal,  Palamon  et 
Arcita.  Thésée  les  fait  enfermer  dans  un  cachot.  La 
lucarne  de  ce  cachot  donne  sur  les  jardins  du 
palais.  C'est  de  là  qu'un  matin  de  printemps  les 
deux  jeunes  gens  aperçoivent  Emylia  : 

Au  moys  d'avril  qui  est  telle  saison 
Qui  faict  fâcheux  se  tenir  en  maison 
Emylia  la  joieuse  pucelle 
Sa  coste  prist  par  dessoubs  son  esselle 
Délibérée  ung  jour  au  plus  matin 
D'aller  cueillir  la  rousée  au  jardin... 

Elle  se  croit  seule  : 

Emylia  nudz  piez  eschevelée 

De  sa  chambre  est  en  ce  lieu  dévalée... 


Fort  jeusne  d'âge  en  bon  point  et  polie 

Jamais  ne  fust  pucelle  plus  jolie 

Visage  gay  riant  et  de  grant  chère 

Pour  mettre  don  de  mercy  à  l'enchère 

La  jambe  belle  et  tetin  descouvert 

Se  vint  asseoir  dedans  ung  preau  vert. 

Là  se  pigna  et  mira  à  son  aise 

Car  rien  ne  voit  qui  luy  nuise  ou  déplaise 

Dont  pour  trop  mieulx  embellir  sa  façon 

En  s'abillant  disoit  une  chanson. . . 

1.  J'adopte,  pour  les  noms  propres,  l'orthographe  du  ms.  n°  719, 
reproduit  par  M.  de  Bôrtzell. 


PALAMON    KT   ARGITA  145 

Les  deux  ïhébains  reçoivent  en  même  temps  le 
coup  de  foudre  : 

Arcita  dit  :  voys-tu  dedens  son  eul 

Ung  jeune  archer  plain  de  pompe  et  d'orgueul 

Tenant  en  main  deulx  flèches  harbellées 

A  tranchant  d'or  longues  et  affiliées. 

Rien  n'y  vouldroit  crier  miséricorde 

Car  desia  tient  l'une  des  deux  en  corde 

Dont  je  suys  seur  que  si  nous  veult  ferir 

A  lung  de  nous  deulx  en  conviendra  mourir. 

Lors  Palamon  crya  :  j'en  suys  frappé. . . 

Arcita  dit  :  helas,  j'ay  l'autre  coup... 

Cependant  Emylia  descend  tous  les  jours  au 
jardin,  et,  à  sa  vue,  Palamon  et  Arcita  oublient 
leur  captivité.  D'autant  que,  pour  se  distraire, 

Sy  fontrondeaulx,  ballades  et  chansons, 
Louant  la  belle  et  toutes  ses  façons . . . 

Mais,  finie  la  belle  saison,  Emylia  ne  se  montre 
plus,  ce  dont  les  jeunes  gens  ne  se  peuvent  conso- 
ler. Sur  ces  entrefaites,  Piriteus,  un  ami  de  Thésée, 
vient  lui  rendre  visite.  Il  demande  et  obtient  la 
liberté  d' Arcita,  à  la  condition  que  le  jeune  homme 
sortira  de  l'Attique.  Arcita  s'éloigne,  désespéré  de 
quitter  les  lieux  où  respire  Emylia.  Il  parcourt  la 
Grèce,  mais  bientôt,  n'y  tenant  plus,  rentre  à 
Athènes  sous  un  déguisement.  Il  est  si  changé 

Pale  etdefaict,  maigre,  hâve  et  fort  laid, 

qu'il  parvient  à  s'introduire  à  la  cour.  Il  a  la  joie 
d'y  voir  Emylia,  qui,  seule,  l'a  reconnu  et  qui  lui 
sait  gré  de  son  audace. 

Un  jour,  s'étant  allé  promener  dans  la  forêt  voi- 
sine,  il  y  est  rencontré   par  Pamphillo,    valet    de 

Palamon,  lequel  dénonce  à  son  maître  la  présence 

10 


146  l'œuvre  poétique  u'anne  de  gra  ville 

de  l'exilé.  La  jalousie  de  Palamon  s'éveille.  Il  par- 
vient, avec  l'aide  de  Pamphillo,  à  s'évader  de  sa 
prison,  et  court  dans  la  forêl  rejoindre  Arcita, 

.  .  .    son  vray  amy 
Que  fort  amour  a  faict  son  ennemy. 

Ils  conviennent,  après  un  entretien  courtois,  de 
de  se  disputer  Emylia  les  armes  à  la  main.  Déjà 
ils  sont  aux  prises,  lorsque  Thésée,  qui,  en  compa- 
gnie de  la  jeune  fille,  chassait  dans  le  voisinage1, 
intervient  et  les  sépare.  Puis  il  les  interroge,  et, 
la  cause  du  duel  une  fois  connue,  leur  déclare, 
touché  de  leur  jeunesse  et  de  leur  courage,  qu'Emy- 
lia  appartiendra  à  celui  d'entre  eux  qui,  après  un 
an  de  service  à  la  cour,  sera  vainqueur  dans  un 
tournoi  solennel,  auquel  il  convoquera  les  plus 
illustres  «  barons  »  de  la  Grèce. 

Emylia,  qui  s'en  remet  à  la  fatalité  du  choix  de 
son  époux, 

. .  .  Car  nul  n'avoist  eslu, 
Mais  les   aymoit  tous  deux  en   général 
Et  n'avoit  veuil  que  celluy  du  fatal, 

Emylia  traite  également  bien  les  deux  rivaux. 
Ceux-ci,  en  attendant  de  s'entretuer,  passent  leur  vie 

1.  Ici,  un  portrait  d'Emylia  en  costume  de  chasse  : 

Ses  cheveulx  eust  sur  le  derrier  espars 
Qui  luy  couvraient  le  corps  en  maintes  pais 
Et  ung  chappeau  de  roses  par  dessus 
Sy  bien  séant  que  impossible  est  de  plus 
Sa  cotte  fust  d'ung  drap  d'argent  frisé 
Lequel  n'estoit  ny  couppé  ny  usé 
Juste  au  pougnet  et  richement  bordée 
De  gros  rubis  partout  entrelardée  ; 
Et  pour  monstrer  de  vierge  honnesteté, 
Elle  avoit  l'arc  ot  la  trousse  au  costé... 


PALAMON    ET   ARCITA  147 

en  «  jeux  et  esbatemens  »,  et  «  se  font  aymer  de  la 
noblesse  ». 

L'année  révolue,  arrivent  en  bande  et  descendent 
au  palais  les  «  roys  et  ducs  »  de  Grèce.  La  plupart 
sont  là,  Pelée,  Nisus,  Agamemnon,  Pygmalion,  Cas- 
tor et  Pollux,  bien  d'autres  encore.  (Parmi  les 
manquants,  Léandre,  qui  a  traversé  l'Hellespont 
«  pour  voir  Ero,  sa  mye  »,  Narcisse,  qui  «  muse 
à  la  fontaine  »,  Persée,  occupé  à  délivrer  Andro- 
mède, Bellérophon,  à  combattre  la  Chimère...) 

Thésée  réunit  la  noble  assemblée.  Il  fixe  devant 
elle  (on  dirait  d'un  duel  moderne)  les  conditions  du 
tournoi,  auquel  deux  cents  chevaliers  doivent 
prendre  part,  et  décide  que  tout  cavalier  désar- 
çonné sera  par  là  même  considéré  comme 
vaincu  : 

....   qui    sera  getté  par  terre, 
Il  ne  pourra  plus  le  combat  requerre. 

Cependant,  à  la  veille  d'en  venir  aux  mains,  les 
deux  rivaux  cherchent  à  se  concilier  la  faveur  des 
dieux.  Arcita  offre  un  sacrifice  à  Mars  et  lui  pro- 
met, s'il  est  vainqueur,  que 

Sa  barbe  et  poil  jamais  ne  seront  faictz. 

Palamon,  de  son  côté, 

...   Va  en  plus  de  trente  lieux 
Pour  requérir  les  déesses  et  dieux. 

Il  invoque  tout  particulièrement  le  secours  de 
Vénus.  Quant  à  Emylia,  c'est  à  Diane  qu'elle 
s'adresse  : 

A  son  sainct  temple  alumer  faict  maint  cierge... 


148  L'ŒUVRE    POÉTIQUE   D  ANNE    DE    GRAVILLE 

Elle  supplie  la  déesse  de  lui  révéler  qui,  de 
Palamon  ou  d' Arcita,  sera  vainqueur,  et  auquel  des 
deux  elle  est  destinée.  Mais,  à  cette  question,  Diane 
ne  répond  pas...  Et  voici  que  le  grand  jour  se 
lève. 

Autour  de  la  lice,  magnifiquement  décorée,  se 
dressent  des  échafauds,  garnis  de  tapisseries  et 
d'écussons.  Sur  ces  échafauds,  autour  d'Ypolite  et 
d'Emylia,  sont  groupés  les  nobles  spectateurs.  Thésée 
fait  les  deux  adversaires  chevaliers  et  leur  ceint  leurs 
épées  ;  quatre  seigneurs  leur  chaussent  leurs  épe- 
rons. Sonnerie  de  trompettes.  Le  combat  com- 
mence. 

Longue  description.  Bientôt,  une  centaine  de 
chevaliers  jonchent  le  sol  de  leurs  corps.  Emylia, 
plus  morte  que  vive,  et  ne  sachant  pour  qui  faire 
des  vœux,  maudit  sa  beauté,  cause  de  tout  ce  car- 
nage... 

A  ce  moment,  et  comme  Palamon  et  ceux  de 
son  camp  semblent  prendre  le  dessus,  Mars  des- 
cend du  ciel,  et,  sous  les  traits  de  Thésée,  vient 
encourager  Arcita.  Palamon  est  jeté  à  bas  de  son 
cheval.  Il  est  donc  vaincu,  c'est  la  règle  du  tour- 
noi. Emylia,  tirée  de  peine,  et  qui  sait  enfin  qui 
elle  doit  aimer, 

A  Arcita  ottroye  et  corps  et  ame 
En  le  louant  et  prisant  la  deffaicte 
De  Palamon  comme  par  elle  faicte... 

Mais  tout  n'est  pas  fini.  Vénus,  la  protectrice 
de  Palamon,  suscite  une  tempête  affreuse  et  amène 
sur  le  champ  du  combat  une  Furie  qui  surgit  brus- 


PALAMON    ET   ARCITA  149 

quement  devant  le  cheval  d'Arcita  vainqueur.  Le 
cheval  se  cabre  et  se  renverse  sur  son  cavalier.  On 
accourt  :  Emylia  couche  Arcita  «  en  son  giron  ». 
Il  reprend  ses  sens  pour  entendre  proclamer  sa 
victoire  et  se  voir  ramener  au  palais,  soutenu  par 
Emylia,  dans  un  char  de  triomphe  que  suivent 
Palamon  et  les  autres  vaincus.  Emylia  remet  à  ce 
dernier  un  «  blanc  anneau  »,  en  lui  exprimant  le 
regret  de  ne  pouvoir  mieux  faire  pour  lui  ;  mais 
les  dieux  ont  décidé,  et  Font  donnée  à  Arcita,  à 
qui  elle  appartient  désormais  «  toulte  entière  en 
cœur,  corps  et  voulloir  ».  De  fait,  son  mariage 
avec  Arcita  est  célébré  en  grande  pompe  :  mais 
on  remet,  et  pour  cause,  le  coucher  à  quinzaine... 
Cependant,  l'état  d'Arcita  va  en  empirant.  Les 
médecins  le  condamnent.  Se  sentant  perdu,  il  ré- 
clame de  Thésée  une  «  honneste  sépulture  »,  et  le 
prie  de 

Voulloir  donner  à  Palamon  sa  femme . 

Thésée  le  réconforte  de  son  mieux.  Tu  as,  lui  dit- 
il,  pour  te  guérir, 

. . .  Une  médecine 
Qui  plus  y  peult  que  toulte  herbe  et  racine, 
C'est  Emylie  avec  ses  rians  yeulx. . . 

Arcita  n'est  pas  dupe  de  ces  encouragements.  Il 

s'adresse  à  Palamon,  qui   pleure  à  son  chevet,  et 

le  prie  d'accepter    Emylia  de   sa   main    : 

....  Tu  auras  en  elle  exquise  chose. 
Aymé  la  bien . . . 

Palamon    répond  par  de  bonnes  paroles  : 

J'ay   bon    espoir    que   de  brief  gariras, 
Et  que  en  la  fin  tu  nous  enterreras. . . 


150  l'œuvre  poétique  d'anne  de  gra  ville 

Mais  Arcila,  tenace,  insiste  auprès  d'Emylia 
en  personne  pour  qu'elle  épouse  Palamon.  Emylia 
répond  qu'elle  porte  malheur  à  tous  ceux  qui 
l'aiment  :  elle  veut  mourir  ou  du  moins  rester  vierge  ; 
et  le  baiser  qu'elle  va  donner  à  Arcita,  elle  ne  le  don- 
nera pas  à  d'autres.  Ce  disant,  elle  se  jette  sur  la 
couche  du  moribond,  et 

....  Autour  du  col  lui  lye 
Ses  deux  longs  bras  . . 

Les  amants  demeurent  pâmés... 

Arcita  ne  sort  de  sa  pâmoison  que  pour  faire  ses 
adieux  à  Emylia,  à  Thésée,  à  Ypolite,  à  Palamon. 
Il  meurt  en  prononçant  le  nom  de  sa  bien- 
aimée. 

Funérailles  d' Arcita.  Le  corps  est  exposé,  au 
dessus  du  bûcher,  sur  un  magnifique  lit  de  parade. 
Palamon 

Barbe  meslée  et  cheveux  hérissés 

le  veille.  Emylia,  le  moment  venu,  met  le  feu  au 
bûcher,  dont  les  assistants  font  neuf  fois  le  tour  en  y 
jetant,  les  dames  leurs  blonds  cheveux,  les  hommes 
des  armes  et  des  objets  de  prix.  Les  cendres  d'Ar- 
cita  sont  recueillies  et  mises,  dans  un  vaisseau  d'or, 
sur  un  cheval  qui,  en  les  portant,  pleure  «  à  grosses 
chauldes  larmes  ».  Jeux  funèbres.  Palamon  fait 
ériger  un  temple  à  la  mémoire  de  son  ami. 

Thésée,  sur  ces  entrefaites,  assemble  la  noblesse 
et  lui  annonce  son  intention,  suivant  le  vœu  du 
«  pauvre  mort  »,  de  célébrer  le  mariage  d'Emylia 
avec  Palamon.  Les  jeunes  gens,  après  s'être  un  peu 
fait  prier,  se  résignent  à  être  heureux.  Préparatifs 


PALAMON    ET   ARCITA  151 

des  noces  !,  Brodeurs   et  tailleuj's  besognent.    Les 
dames  composent  leurs  toilettes  : 

L'une  ce  jourveult  estre  toute  blanche 
Fors  ce  qui  est  sous  la  cotte  et  la  manche 
L'aultre  se  faict  tannée  ou  toute  noyre 
Pour  son  ennuy  monstrer  et  faire  croyre 
Quelque aultre  porte  argent,  l'aultre  velours. . . 

Mais  le  costume  d'Emylia  efface  en  beauté  tous 
les  autres  : 

On  luy  vestit  surcot  2  de  satin  blanc 

Fort  juste  au  bras  et  bien  serré  au  flanc, 

Et  estoit  long  à  troys  doys  près  de  terre  ; 

Sus  ces  patins3  eust  mainte  riche  pierre, 

Et  sy  estoient  d'or  tyré  à  grantz  neuz 

Entrepassés  parmi  des  e  e  tous  bleux. . . 

Le  surcot  feust  bordé  fort  richement 

De  tous  cou  s  tés  de  perles  d'orient 

Et  n'y  avoit  ni  quartier  ni  cousture 

Que  tout  ne  feust  de  semblable  bordure. . . 

Dessus  le  chef  n'eust  que  d'or  une  tringle 

Qui  ne  tenoit  à  bride  ni  espingle, 

Mais  seullement  mise  comme  ung  chapeau 

Plain  de  rubis  ardans  comme  ung  flambeau  4. . . 

Ainsi  parée,  elle  est  conduite  au  temple,  où  un 
«  evesque  »  l'unit  à  Palamon,  tout  pâle  de  joie,  si 
bien  que 

. . .   Maint  en  riant  lui  dist 
Qu'avant  combattre  il  estoit  desconfit. 

Le  poème  s'achève  par  une  tirade  assez  inatten- 

1.  C'est  en  décrivant  ces  préparatifs  qu'Anne  de  Graville  fait 
une  allusion  directe  à  l'entrevue  du  Camp  du  Drap  d'Or. 
%,  Robe  de  dessus. 

3.  Souliers  à  hauts  talons. 

4.  Cette  description  du  costume  d'Emylia  est  précédée  de  son 
portrait,  portrait  qu'on  a  lu  tout  au  long  dans  la  première  partie 
de  ce  volume  : 

Son  aage'estoit  d'environ  les  quinze  ans...  etc. 


152  L'ŒUVRE    POÉTIQUE   D'ANNE   DE    GRAV1LLE 

due    contre  les    hommes    et   leur  indiscrétion    en 
amour  : 

. . .   Les  hommes  se  vantent 
D'avoir  tel  cas  du  quel  bien  souvent  mentent 
Et  que  souvent  ils  ont  pris  et  usé 
Ce  qu'on  leur  a  mille  fois  refusé. . . 

On  reconnaît  là  les  façons  de  penser,  celles  même 
de  s'exprimer  de  l'héroïne  favorite  d'Anne  de  Gra- 
ville,  de  la  Belle  dame  sans  mercy  : 

Le  plus  secret  veult  bien  qu'on  die 
Qu'il  (n'Jest  d'aucune  mescreuz... 

La  belle  dame  ajoutait  : 

Sur  tel  mefîait  n'a  court  ne  juge 
A  qui  l'on  puisse  recourir... 

Anne,  elle,  ne  se  résigne  pas  à  ce  que  «  tels 
meffaits  »  restent  impunis  ;  elle  veut  que  les 
hommes  qui  s'en  rendent  coupables  soient  «  chassés 
de  maison  en  maison  »  et  décriés  partout.  Cette 
femme,  qui  dut  être  très  calomniée,  est  impitoyable 
pour  les  médisants. 


III 


Le  poème  d'Anne  de  Graville  vient  d'être  ana- 
lysé assez  minutieusement  pour  que  le  lecteur,  sans 
l'avoir  eu  entre  les  mains,  soit  à  même  d'en  appré- 
cier la  forme  et  le  fond. 

Pour  ce  qui  est  du  fond,  le  défaut  essentiel  du 
((  rommant  »  —  mais  ce  défaut  doit  être  imputé  à 


PALAMON    ET   ARCITA  153 

Boccace  —  tient  à  ce  que  le  personnage  central, 
Emylia,  n'est,  au  physique  et  au  moral,  qu'un  man- 
nequin, une  figure  de  cire,  sans  expression,  sans 
personnalité,  sans  vie.  Simple  enjeu  du  duel  engagé 
entre  les  rivaux,  les  aimant  tous  deux  «  en  général  », 
ne  sachant 

....  lequel  prendre  ou  choysir 
Pour  y  asseoir  son  amour  et  désir, 

cette  fiancée  du  roi  de  Garbe  n'a  rien  qui  nous 
intéresse.  Et  par  là  même  cessent  de  nous  intéresser 
les  développements  donnés  au  caractère  de  Palamon 
et  à  celui  d'Arcita.  La  malheureuse  aventure  d'Arcita, 
l'histoire  de  son  mariage  in  extremis  et  de  sa  mort, 
qui  auraient  pu  être  touchantes,  ne  nous  touchent 
guère,  tant  nous  laisse  indifférents  l'objet  de  sa  pas- 
sion. 

Le  décor  mythologique  où  s'encadre  le  poème  de 
Boccace  n'est  pas  non  plus  pour  donner  l'illusion 
de  la  réalité  ;  et,  dans  sa  transposition,  Anne  de 
Gra ville  en  a  encore,  s'il  est  possible,  exagéré  Fin- 
vraisemblance.  Elle  se  plaît  visiblement  aux  rémi- 
niscences classiques  ;  elle  sait  toutes  les  légendes  de 
l'antiquité  ;  mais  elle  ne  la  comprend  pas,  et  l'ha- 
bille à  la  moderne.  Son  Thésée,  ses  «  barons  »  grecs, 
son  Arcita  et  son  Palamon  sont  des  gentilshommes, 
des  «  gendarmes  »  du  temps  de  François  Ier.  Cer- 
tains détails  où  elle  insiste  (Emylia  mettant  un 
cierge  à  Diane,  le  mariage  avec  Palamon  célébré 
par  un  «   evesque    »  l)  semblent  si  volontairement 

1.  Une  des  miniatures  du  manuscrit  de  l'Arsenal  représente  le 
cercueil  d'Arcita  recouvert  d'un  drap  mortuaire.  Et  ce  drap  mor- 
tuaire est  barré  d'une  large  croix  ! 


154  l'œuvre  poétique  d'anne  de  graville 

poussés  au  comique  qu'on  serait  tenté  de  la  classer 
parmi  les  ancêtres  littéraires  de  Scarron.  Mais  c'est 
là  une  impression  à  laquelle  il  ne  faut  pas  s'arrêter. 
Avec  tous  ses  contemporains,  elle  ignorait  la  diffé- 
rence  des  civilisations  et  des  époques,  et  n'avait 
aucune  notion  de  ce  que  nous  appelons  la  «  couleur 
locale  ».  Aussi,  quoi  qu'il  paraisse,  et  bien  qu'elle 
se  montre  par  endroits  d'humeur  assez  folâtre  \ 
n'a-t-elle  certainement  pas  cherché  à  parodier  son 
sujet. 

Du  moins  Ta-t-elle  dépouillé  de  tout  caractère 
épique  (nous  avons  vu  que,  dans  la  Teseide,  l'épo- 
pée tient  déjà  fort  peu  de  place)  et  l'a-t-elle  réduit 
aux  proportions  d'une  simple  anecdote  sentimentale. 
Cette  anecdote,  elle  la  raconte  avec  agrément,  et 
elle  y  ajoute  des  traits  d'observation  psychologique 
—  et  féminine  —  qui  ne  sont  pas  dans  le  poème 
original.  C'est  ainsi  qu'elle  insiste  beaucoup  sur  les 
descriptions  de  toilettes,  et  aussi  sur  le  portrait  phy- 
sique, plusieurs  fois  repris,  d'Emylia2.  Dans  le  plus 

1.  Exemples  :  racontant  que  les  dames,  pour  venir  aux  noces 
d'Emylia,  se  sont  inondées  de  parfums,  elle  ajoute,  non  sans 
malice  : 

Aussi  peut-estre  il  en  estoit  besoing;.. 

et  (dans  son  récit  des  noces),  décrivant  leurs  toilettes,  elle 
s'arrête  sur  ce  mot  : 

Mais  je  m'en  tais,  car  c'est  grant  fascherie 
De  m'eseouter,  si  ce  n'est  qu'on  en  rie... 

2.  Elle  lui  prête  un  soin  de  sa  beauté  tout  à  fait  réjouissant.  La 
jeune  fille,  quand  Diane  lui  révèle  que  l'un  des  deux  rivaux  suc- 
combera, s'en  va  «  dolente  et  esperdue  »,  mais  n'en  passe  pas 
moins  une  bonne  nuit  : 

Quelque  peu  la  conforta  la  nuyt, 

Pensant  qu'ennuy  à  son  corps  gresve  et  nuyt. 


PALAMON    ET   ARCITA  155 

achevé  de  ces  portraits,  alors  que  Boccace,  arrivé 
aux  secrètes  beautés  de  son  héroïne,  s'était  arrêté 
pudiquement  *,  elle  poursuit  d'un  ton  dégagé,  et  ne 
laisse  pas  d'entrer  dans  le  plus  intime  détail  : 

Croyez  de  vray  qu'elle  estoit  belle  nue 

Le  ventre  blanc  :  et  si  vous  arrestez 

Que  point  n'estoit  faulve  par  les  costez 

Et  sy  avoit  courte  fesse  orillère  2 

Dont  peu  en  eust  de  semblable  manière 

La  cuisse  courte  et  un  g  petit  grossette 

Mais  ce  n'estoit  ne  pilon  ne  cuissette 

La  grève  3  belle  et  de  belle  venue, 

Qu'elle  n'estoit  trop  grosse  ou  trop  menue 

On  n'est  pas  plus  précis.  —  A  ce  vif  sentiment 
de  la  beauté  féminine,  Anne  de  Graville  joint  celui, 
assez  rare  en  son  temps,  de  la  nature.  Elle  aime  la 
douceur  des  bois,  revêtus  de  «  leur  robe  verte  »  ; 
elle  contemple,  d'un  œil  amusé,  les  nuées 

...  aussy  blanches  que  toilles, 
Et  Dyana  luysant  sus  lez  estoilles... 

Malheureusement,  chez  elle,  l'expression  trahit 
presque  toujours  la  pensée  ;  sa  langue  est  pénible, 
comme  embarrassée  de  cailloux,  sa  versification 
haletante,  mal  assurée,  encore  barbare.  Elle  tient 

1.  Livre  XII,  st.  63  : 

Nel  anche  grossa  e  tutta  ben  formata, 
E'1  piede  piccolini  :  quale  poi  fosse 
La  parte  agli  occhi  del  corpo  celata, 
Golui  sel  seppe  poi  cui  ella  cosse 
Avanti  con  amor  lunga  fiata  : 
Immagino  che  a  dirlo  le  mie  posse 
Non  basterieno  avendola  io  veduta, 
Tal  d'ogni  ben  dovera  esser  compiuta. 

2.  J'ignore  le  sens.de  l'adjectif  orillère. 

3.  La  jambe. 


156  l'œuvre  poétique  d'anne  de  graville 

des  rhétoriqueurs  le  goût  des  cliquetis  de  mots  et 
des  mêmes  consonances  multipliées  l  ;  mais  elle  n'a 
pas  su  s'approprier  la  seule  trouvaille  heureuse  et 
féconde  qu'ils  aient  faite,  et  elle  n'applique  la  règle 
de  l'alternance  des  rimes  masculines  et  féminines2 
qu'avec  une  irrégularité  déconcertante.  De  telle 
sorte  que  ses  vers  heureux,  quand  elle  en  trouve,  se 
perdent  dans  une  sorte  de  vagissement  enfantin  ou 
de  bégaiement  pénible. 

Quel  jugement  littéraire  faut-il,  après  cela,  porter 
sur  elle  ?  —  Elle  manque  de  métier,  elle  n'a  pas  le 
don  du  style  ;  et  l'on  ne  peut  lui  attribuer  celui  de 
l'originalité,  de  l'invention,  puisqu'elle  ne  fit  jamais 
que  traduire  ou  remanier  l'œuvre  d'autrui.  C'est  dire 
que  M.  Wahlund  lui  prête  une  importance  et  un  rôle 
littéraires  très  exagérés  lorsqu'il  l'érigé  en  «  caria- 
tide »,  vis-à-vis  de  la  reine  de  Navarre, au  seuil  de  la 
Renaissance.  (L'on  ne  saurait,  à  aucun  point  de  vue, 

i.  Exemple  : 

On  Tappeloit  par  nom  Emylia, 
De  qui  l'amour  maint  cœur  d'homme  lya 
Combien  quel  fust  jeunette  et  delyée 
Bien  se  garda  d'estre  si  fort  lyée 
Que  le  sien  cœur  oncq  ne  souffrit  lyer 
Fors  à  celui  que  on  luy  feist  allyer... 

2.  «  Ce  fut  Octavien  de  Saint-Gelays,  dit  M.  H.  Guy,  qui,  à  la 
fin  du  xve  siècle,  donna,  dans  sa  traduction  des  Héroïdes  d'Ovide, 
la  première  application  de  cette  règle.  G.  Crétin  s'y  conforma  à 
partir  du  septième  chapitre  de  sa  Chronique,  commencée  en 
1515,  et  rima  près  de  29.000  vers  sans  s'affranchir  de  cette  utile 
contrainte.  A  son  tour,  Jean  Bouchet  consentit  à  s'y  plier  quelque- 
fois, l'excellence  de  cette  mode  lui  ayant  été  signalée,  vers  1520, 
par  son  protecteur  Louis  de  Ronsard,  le  père  du  grand  poète.  » 


PÀLÀMON    ET   ARCITA  157 

la  comparer  à  l'incomparable  Marguerite,  qui  a  frayé 
tant  de  sentiers  nouveaux.) 

Mais  il  y  a  lieu  d'ajouter,  en  revanche,  qu'au 
moment  où  elle  se  mêla  d'écrire,  «  les  modèles, 
ainsi  que  les  règles,  manquaient  presque  absolument 
à  la  poésie  française  »  1  ;  et  qu'en  ce  xvie  siècle  où 
les  femmes  devaient,  même  au  point  de  vue  litté- 
raire, tenir  une  si  grande  place,  elle  est  peut-être  la 
première  à  avoir  fait  figure  d'auteur.  Sa  période  de 
production  est  antérieure  de  plusieurs  années  à  celle 
de  la  reine  de  Navarre  2.  Quant  aux  autres  femmes 
poètes  d'alors,  elles  sont  toutes,  elles  aussi,  par  la 
date  de  leurs  productions  comme  par  celle  de  leur 
naissance,  ses  cadettes.  Ne  nous  étonnons  donc  pas 
que  l'on  l'ait  surnommée  «  la  Minerve  de  son 
temps  ».  La  juger  avec  indulgence,  voire  même 
avec  bienveillance,  ce  n'est  pas  être  partial,  c'est 
faire  preuve  de  sens  historique  et  critique. 

Anne,  par  ailleurs,  se  recommande  à  nous  pour 
avoir  été  l'arrière-grand'mère  d'Honoré  d'Urfé.  Le 
futur  auteur  de  YAstrée  dut  lire,  à  coup  sûr,  dans 
sa  jeunesse,  passée  à  la  Bastie,  le  «  rommant  »  de 
Palamon  et  Arcita  :  la  célèbre  «  librairie  »  du  châ- 
teau en  possédaitau  moins  un  exemplaire  3.  Et  peut- 

1 .  L.Feugère, Les  femmes  poètes  au  XVIe  sièc/e.Paris, Didier,  1860. 

2.  Le  plus  ancien  écrit  que  nous  ayons  de  Marguerite  est  une 
lettre  datée  de  1521  (Génin,  Nouvelles  lettres  de  Marguerite  d'An- 
goulême),  l'année  même  où  Anne  de  Graville  écrivait  son  «  rom- 
mant ».  De  l'antériorité  de  la  production,  je  conclus  à  celle  de  la 
naissance. 

3.  Appendice,  n°  III.  —  C'est  le  ms.  fr.  25441  de  la  Bibl.  nat., 
qui  porte  mentionnée,  sur  sa  feuille  de  garde,  la  naissance  des 
enfants  de  Claude  d'Urfé  et  de  Jeanne  de  Balsac. 


158  L  ŒUVRE    POÉTIQUE   d'aNNE   DE   GRAVILLE 

être  n'est-il  pas  exagéré  d'avancer  qu'en  une  cer- 
taine mesure  il  procède,  même  au  point  de  vue  litté- 
raire, de  son  aïeule.  Celle-ci,  par  suite,  aurait  droit 
d'être  comptée  parmi  les  créateurs  du  roman  idéa- 
liste en  France,  et  pourrait  revendiquer  une  modeste 
place  à  l'origine  de  l'évolution  qui  nous  conduit, 
«  par  d'Urfé  et  Mlle  de  Scudéry,  jusqu'à  George 
Sand  et  à  Feuillet  »  *. 

1.  Lanson,  op.  cit. 


TROISIEME  PARTIE 


LA  POSTÉRITÉ  D'ANNE  DE  GRAVILLE 


CHAPITRE  PREMIER 


JEANNE  DE  BALSAG.   —  LES  D'URFÉ. 


La  seconde  fille  d'Anne  de  Gra ville,  Jeanne  de  Balsac  (1516-1542), 
épouse  Claude  d'Urfé(1532).  La  bibliothèque  des  d'Urfé.  —  La 
postérité  de  Jeanne  de  Balsac  :  Honoré  d'Urfé.  Décadence  de 
la  maison  d'Urfé.  Le  marquis  Joseph-Marie  d'Urfé  (mort  en 
1724)  ;  Louis-Christophe  de  La  Rochefoucauld-Langeac,  marquis 
d'Urfé  (1704-1734).  —  La  marquise  d'Urfé,  née  Pontcarré  (1704- 
1775);  elle  donne  dans  l'alchimie  et  la  cabale.  Ses  relations  avec 
Casanova  :  la  grande  mystification  ;  les  bijoux  volés.  —  La 
bibliothèque  des  d'Urfé  transportée  à  Paris.  Elle  est  achetée,  en 
1777,  par  le  duc  de  La  Vallière.  A  la  mort  de  La  Vallière,  la 
Bibliothèque  royale  en  recueille  les  débris  (1784).  Achille- 
François-Félicien  de  Lascaris  d'Urfé,  marquis  du  Chastellet 
(1759-1794). 

Anne  de  Graville  ne  fut  peut-être  pas  le  modèle 
des  filles  ;  mais  elle  fut  probablement  une  épouse 
exemplaire,  à  coup  sûr  une  mère  féconde  :  elle 
donna  onze  enfants  à  Pierre  de  Balsac. 

Cinq  de  ses  fils  moururent  en  bas  âge.  Il  lui  en 
resta  deux,  qui  lui  survécurent  :  Guillaume,  dont  il 
sera  question  plus  loin,  et  Thomas,  seigneur  de 
Monlaigu  en  Gotentin. 

il 


*& 


1  02  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRAVILLE 

De  ses  quatre  filles,  l'aînée,  Louise,  épousa 
Charles  Martel,  seigneur  de  Bacqueville;  Jeanne, 
la  seconde,  épousa  Claude  d'Urfé  ;  Antoinette  entra 
en  religion,  et  fut  abbesse  de  Malnoue  1  ;  la  der- 
nière, Georgette,  eut  pour  mari  Jean  Pot,  seigneur 
de  Rhodes  et  de  Chemaut  2,  prévôt  et  maître  des 
cérémonies  de  l'ordre  de  Saint-Michel. 

J'ai  annoncé,  au  début  de  cet  ouvrage,  que  je 
choisirais,  pour  les  mettre  en  valeur,  quelques- 
uns  des  plus  «  représentatifs  »  parmi  les  descen- 
dants d'Anne  de  Graville.  Voici  le  moment  venu 
d'ouvrir  mon  carton  d'estampes.  Arrêtons-nous 
tout  d'abord  devant  celle,  à  demi  effacée,  qui 
représente  Jeanne  de  Balsac.  Par  Jeanne,  nous 
serons  amenés  aux  d'Urfé  et  à  l'histoire  de  leur 
fameuse  bibliothèque. 


ï 


Jeanne  de  Balsac  naquit  en  1516.  Le  29  août 
1532,  «  jour  de  la  décollation  saint  Jehan  »,  elle 
épousa,  à  Nantes,  «  messire  Claude  d'Urfé3  ». 

1.  L'abbaye  de  bénédictines  de  Malnoue  était  située  dans  la 
Brie  française.  —  Sur  cette  abbaye  et  sur  Antoinette  de  Balsac 
(1516-1584),  on  trouvera  des  renseignements  intéressants  au  t.  VII, 
p.  586  et  suiv.  de  la  Gallia  chrlstiana. 

2.  Le  P.  Anselme,  t.  IX,  p.  310. 

3.  Bibl.  na t.,  ms.  fr.  n°  25441  :  mention  de  la  feuille  de  garde. 
—  D'après  Chabrol  {Coutumes  locales  de  la  Haute  et  Basse 
Auvergne,  t.  IV,  pp.  85,  412),  Jeanne  de  Balsac  aurait  porté  dans 
la  maison  d'Urfé  les  seigneuries  de  Balsac  et  de  Paulhac.  C'est  la 


JEANNE   DE    BALSAC  163 

Un  important  personnage,  ce  Claude  d'Urfé,  qui 
fut  bailli  de  Forez,  l'un  des  ambassadeurs  pour  la 
France  au  concile  de  Trente,  gouverneur  des  fils  de 
Henri  II,  et  bien  d'autres  choses  encore.  Un  impor- 
tant personnage,  et,  qui  mieux  est,  un  type  accom- 
pli de  grand  seigneur  de  la  Renaissance,  érudit  et 
amoureux  d'art j. 

Il  embellit  et  restaura  son  château  de  la  Bastie, 
près  de  Montbrison.  Il  y  rapporta  de  Rome  des 
antiques  et  des  statues  en  quantité,  et,  en  revenant 
du  concile;  y  fit  construire,  par  des  ouvriers  recru- 
tés à  prix  d'or  en  Allemagne  et  en  Italie,  une  somp- 
tueuse chapelle  2. 

Il  avait  la  passion  des  beaux  livres,  et,  dit  le 
P.  Jacob  dans  son  Traité  des  plus  belles  biblio- 
thèques, «  dressa  »,  à  la  Bastie,  «  une  splendide  et 
riche  bibliothèque  où  il  mit  plus  de  4.600  volumes, 
entre  lesquels  il  y  avoit  deux  cents  manuscrits  en 


baronnie  d'Entragues  qu'elle  y  porta.  Les  Balsac,  du  reste,  n'en 
continuèrent  pas  moins  de  se  qualifier  de  seigneurs  d'Entragues. 
Quant  aux  seigneuries  de  Balsac  et  de  Paulhac,  elles  ne  sor- 
tirent de  la  maison  de  Balsac  qu'en  1551 .  Elles  furent,  dix  ans  plus 
tard,  achetées  par  Gaspard  de  Montmorin  Saint-Hérem  qui,  en 
1553,  avait  épousé  Louise  d'Urfé,  la  fille  de  Jeanne.  Des  Montmo- 
rins,  ces  deux  seigneuries  passèrent  aux  Brezons,  et  des  Brezons 
aux  Miramons.  (Voir,  pour  plus  de  détails,  ma  Suite  des  Seigneurs 
de  Paulhac,  p.  25.) 

1.  Aug.  Bernard,  Les  d'Urfé,  souvenirs  historiques  et  littéraires 
du  Forez  au  XVIe  et  au  XVIIe  siècle.  Paris,  Impr.  royale,  1839. — 
Norbert  Bonafous,  Etudes  sur  V Astre e  et  sur  Honoré  d'Urfé.  Paris, 
1846.  —  Comte  G.  de  Soultrait  et  F.  Thiollier,  Le  château  de  la 
Bastie  d'Urfé  et  ses  seigneurs,  1886.  —  O.-C.  Reure,  La  vie  et  les 
œuvres  d'Honoré  d'Urfé.  Paris,  Pion,  1910. 

2.  Pour  la  description  de  cette  chapelle,  voir  Aug.  Bernard, 
p.  471. 


164  LA    POSTÉRITÉ    D1ANNE   DE    GRAVILLE 

vélin,  couverts  de  velours  verd  »  '.  Beaucoup  de  ces 
manuscrits  lui  venaient  de  sa  belle-mère  qui  avait 
recueilli  autrefois,  dans  sa  part  successorale,  la  plu- 
part des  livres  collectionnés  par  l'amiral.  La  biblio- 
thèque d'Anne  de  Graville,  ajoutée  à  celle  de  la 
Bastie,  en  constitua  peut-être  le  fonds  primitif  le 
plus  important 2. 

Jeanne,  en  héritant  des  livres  de  sa  mère,  avait 
en  même  temps  hérité  de  ses  goûts  et  partageait 
tous  ceux  de  son  mari.  On  la  disait  aussi  lettrée 
que  lui  et  Ton  vantait  son  «  gentil  esprit  en  la  poé- 
sie 8  ».  Elle  fit,  pour  être  gravés  sur  le  monument 
funéraire  des  seigneurs  d'Urfé,  dans  l'église  de  l'ab- 


1 .  Traité  des  plus  belles  bibliothèques  publiques  et  particulières, 
qui  ont  esté  et  qui  sont  à  présent  dans  le  monde.  Paris,  1655, 
p.  671.  —  Les  volumes  provenant  de  la  bibliothèque  de  la  Bastie 
sont,  en  effet,  reliés  en  velours  et  en  maroquin  vert  et  décorés 
d'ornements  en  bronze  doré.  Au  milieu,  l'écu  d'Urfé;  aux  angles, 
des  cartouches  triangulaires  et  les  monogrammes  de  Claude  et  de 
Jeanne. 

2.  Je  signale  comme  provenant  certainement  d'Anne  de  Gra- 
ville, parmi  les  épaves  de  la  collection  d'Urfé  recueillies  dans  nos 
bibliothèques  publiques  : 

1°  A  la  Bibliothèque  nationale,  les  mss.  fr.  nos  20853  (Recueil 
de  pièces  sur  les  croisades)  et  nlles  acq.  1880  (\oyages  de  Marco 
Polo)  ; 

2°  A  l'Arsenal,  mss.  nos  2691  [46  S.  A.  F.)  :  Recueil  de  diffé- 
rentes pièces  et  3172  (321  B.  F.):  Livre  de  la  mutation  de  Fortune. 

La  bibliothèque  d'Urfé  contenait  en  outre,  comme  on  sait,  au 
moins  un  manuscrit  de  Palamon  etArcita.  Ce  manuscrit  (Bibl.nat, 
n°  25441),  qui  a  appartenu  à  Jeanne  de  Balsac,  lui  venait  assurément 
de  sa  mère  (Appendice,  n°  III).  —  Quant  au  Roman  de  Theseo  ou 
d'Arcite  et  Palemon,  etc..  signalé  par  M.  Wahlund  (p.  418, 
n.  1)  comme  ayant  appartenu  à  Claude  d'Urfé,  et  dont  on  a  perdu 
la  trace,  il  avait  sans  doute  la  même  provenance.  (Appendice, 
n°II,§C.) 

3.  Anne  d'Urfé,  Description  dupais  de  Forez,  1606  (DansAug. 
Bernard,  op.  cit.,  p.  455). 


JEANNE    DE    BALSAC  165 

baye   de  Bonlieu,  près  de  la  Bastie,  les  vers  sui- 
vants : 

Par  mort  qui  rend  toute  terre  à  la  terre 
Gisent  ici  les  bons  seigneurs  d'Urfé, 
Justes  en  paix,  audacieux  en  guerre, 
Ayant  d'honneur  le  voulloir  eschaufé, 
Qui  ont  souvent  en  armes  triomphé, 
Comme  il  appert  en  mainte  et  mainte  histoire  ; 
Mais  ce  leur  est  mille  fois  plus  de  gloire 
D'avoir,  par  foy  vive  et  sans  fiction, 
Du  viel  serpant  invisible  victoire 
Sous  l'estandard  de  ceste  passion1. 

Jeanne  de  Balsac  alla,  bien  jeune  encore,  rejoindre 
en  leur  dernière  demeure,  «  les  bons  seigneurs 
d'Urfé  ».  Elle  mourut  âgée  de  vingt-six  ans,  le 
9  mai  1542.  Son  mari  lui  lit  élever,  dans  l'église  de 
Bonlieu,  un  superbe  mausolée.  Sur  des  dalles  de 
marbre  gris,  enchâssées  dans  la  muraille  du  chœur, 
se  lisait  l'épitaphe  de  la  défunte.  Il  y  est  question 
(nous  en  avons  le  texte)  de  ses  admirables  vertus, 
de  sa  beauté,  de  son  génie,  qualifié  de  divin2. 


II 


Jeanne  laissait  six  enfants3.  L'aîné,  Jacques, 
épousa  Renée  de  Savoie-Tende,  d'une  branche  légi- 
timée de  la  maison  de  Savoie,  et  qui,  par  sa  grand'- 

1.  Le  monument  des  d'Urfé  était  décoré  de  sculptures  repré- 
sentant les  scènes  de  la  Passion. 

2.  «  Floruit  intégra  forma,  ingenio  praeterea  usque  adeo 
divino...  Siquidem  praeter  raras  animi  dotes  omnibus  videbatur 
divina  et  caelestis  »...  —  La  sépulture  des  d'Urfé  fut  violée  par  les 
réformés  en  1574. 

3.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  25441  :  mention  de  la  feuille  de  garde. 


166  LA    POSTÉRITÉ    d'àNNE    DE   GRAVILLE 

mère  Anne  de  Lascaris,  était  de  race  impériale. 
(Les  aînés  de  la  maison  d'Urfé  joindront  désormais 
à  leur  nom  celui  de  Lascaris.)  Jacques  eut  douze 
enfants,  parmi  lesquels  l'auteur  de  YAstrée. 

L'illustre  maison  d'Urfé  semblait  assurée  de 
longues  prospérités.  Cependant,  à  partir  d'Honoré 
(1567-1625),  elle  entre  en  pleine  décadence  et 
marche  à  la  ruine,  accablée  qu'elle  est  de  procès, 
<(  dévorée  par  les  dettes,  réduite  aux  expédients, 
disputant  aux  créanciers  les  lambeaux  de  son  patri- 
moine 1  » .  Du  reste,  elle  ne  va  pas  tarder  à  s'éteindre. 
Vers  le  milieu  du  xvne  siècle,  elle  comptait  encore 
six  représentants  mâles.  Mais  l'un  deux  mourut 
sans  avoir  été  marié  et  quatre  entrèrent  dans  les 
ordres,  parmi  lesquels  Louis  d'Urfé,  qui  fut  évêque 
de  Limoges  et  se  signale  à  notre  attention  pour, 
étant  jeune,  avoir,  dans  un  accès  de  pieuse  pudibon- 
derie, mutilé  dans  le  parc  de  la  Bastie  la  plupart 
des  statues  qu'y  avait  autrefois  placées  son  aïeul. 
Restait,  pour  continuer  la  race,  Joseph-Marie  de 
Lascaris,  marquis  d'Urfé,  qui  fut  menin  de  Monsei- 
gneur (le  fils  de  Louis  XIV)  et  lieutenant  des  gardes 
du  corps,  et  qui,  à  la  cour,  où  il  végéta  obscuré- 
ment, n'eut  d'autre  distinction  que  d'être  le  seul 
officier  des  gardes  admis  à  manger,  en  campagne, 
avec  le  roi2.  Il  épousa,  en  1684,  Louise  de  Gontaut- 
Biron3,  dont  iln'eutpas d'enfants,  etmourutenl724. 


1.  Reure,  op.  cit.,  pp.  49,  359. 

2.  Saint-Simon. 

3.  Sœur  de  madame  de  Nogaret,  et,  comme  sa  sœur,  très  liée 
avec  le  duc  et  la  duchesse  de  Saint-Simon. 


LA   MARQUISE   d'uRFÉ  167 

Avec  lui  finissait  sa  race;  mais,  comme  il  arri- 
vait souvent,  à  la  race  survécut  le  nom.  L'une  de 
ses  sœurs  avait  épousé  un  La  Rochefoucauld-Lan- 
geac.  Joseph-Marie  légua  ses  biens  au  petit-fils  de 
cette  sœur,  Louis-Christophe  de  La  Rochefoucauld, 
à  charge  par  lui  de  relever  le  nom  et  les  armes 
d'Urfé. 

Louis-Christophe  de  La  Rochefoucauld  de  Lasca- 
ris,  marquis  d'Urfé,  mourut  en  1734.  Il  avait  épousé, 
dix  ans  auparavant,  Jeanne  Camus  de  Pontcarré, 
fille  de  Pierre-Nicolas,  premier  président  du  Parle- 
ment de  Rouen. 


III 


Ce  fut  une  femme  instruite,  voire  même  une 
femme  d'esprit  que  Jeanne  de  Pontcarré,  la  dernière 
marquise  d'Urfé  *.«  Mais  il  faut  ajouter,  pour  lui 
rendre  justice,  qu'elle  était  parfaitement  folle.  On 
sait  qu'au  xvme  siècle  —  le  siècle  des  philosophes, 


li  Casanova,  Mémoires  (éd.  Garnier),  t.  III,  IV,  V. — J.  Cazotte, 
Correspondance  mystique  avec  Laporte  et  Ponteau.  Paris,  an  VI. 

—  L.  da  Ponte,  Mémoires.  Paris,  Pagnerre,  1860.  —  Ed.  Maynial, 
Casanova  et  son  temps,  Paris,  Mercure  de  France,  191 1 .  —  G.  Capon 
Casanova  à  Paris.  Paris,  Schemit,  1913.  —  Charles  Samaran, 
Jacques  Casanova,  Vénitien.  Paris,  Calmann-Lévy,  1914.  —  David 
de  Saint-Georges,  Biographies  foréziennes.  Achille- François  de 
Lascaris  d'Urfé,  marquis  du  Chastellet,   1759-1774.  Dijon,  1896. 

—  Souvenirs  de  la  marquise  de  Créquy.  Paris,  Garnier,  s.  d.  (Ces 
souvenirs  sont  apocryphes,  mais  ont  été  rédigés  par  Cousin  de 
Courchamps  d'après  des  documents  et  des  conversations  qui  leur 
donnent  quelque  valeur.)  —  Comte  de  Soultrait  et  F.  Thiollier, 
op.  cit. 


168  LA    POSTÉRITÉ    d'aNNE    DE   GRAVILLE 

mais  aussi  celui  des  Saint-Germains  et  des  Caglios- 
tros  —  les  sciences  occultes  et  la  cabale  furent  en 
grande  faveur,  et  combien  y  firent  tourner  de  têtes 
les  rêveries  pseudo-scientifiques  des  alchimistes.  La 
marquise,  ex-jolie  femme,  qui  passait  pour  avoir 
été  distinguée  par  le  Régent,  donna,  l'âge  venu, 
dans  l'alchimie  :  elle  avait  un  laboratoire  où,  parmi 
les  cornues  et  les  alambics,  elle  «  soufflait  »  sans 
relâche,  cherchant  la  vraie  formule  de  la  «  poudre 
de  projection  »1  ou  du  baume  de  longue  vie.  Et 
elle  donnait  aussi  dans  la  cabale.  «  Sa  grande  chi- 
mère était  de  croire  fermement  à  la  possibilité  d'en- 
trer en  colloque  avec  les  esprits  élémentaires  »  ; 
elle  espérait,  par  leur  intervention,  «  obtenir  le  pri- 
vilège de  se  régénérer  et  de  se  métamorphoser  en 
homme  »  2. 

Cazotle,  qui  fréquenta  chez  elle,  et  qui  l'appelle 
«  la  doyenne  des  Médées  françaises  »,  raconte  que 
sa  maison  «  regorgeoit  d'empiriques  et  de  gens  qui 
galopoient  après  les  sciences  occultes  ».  Certain 
jour  de  Tannée  1757,  l'un  de  ses  neveux,  le  comte 
de  La  Tour  d'Auvergne,  lui  amena,  pour  son  mal- 
heur, quai  des  Théatins,  où  elle  demeurait  alors, 
un  Vénitien  à  qui  sa  récente  évasion  des  Plombs 
venait  de  donner  une  certaine  notoriété,  un  aven- 
turier séduisant  et  infiniment  dangereux,  Jacques 
Casanova. 

Casanova  avait  été  devancé  dans  la  maison  par 

1.  Poudre  à  laquelle  les  alchimistes  attribuaient  la   vertu   de 
changer  les  métaux  inférieurs  en  or  et  en  argent. 

2.  Casanova,  Mémoires,  t.  III,  p.  483;  cf.  Maynial,  p.  179. 


LA    MARQUISE   d'uRFÉ  169 

un  autre  mystificateur  insigne,  le  fameux  comte  de 
Saint-Germain,  qui  se  donnait  trois  cents  ans  et 
se  vantait  de  posséder  la  panacée  universelle.  Mais, 
à  la  faconde  éblouissante  de  Saint-Germain,  le  nou- 
veau venu  sut  opposer  une  habile  réserve  et  une 
incontestable  puissance  de  fascination.  Il  s'empara 
sans  difficulté  «  de  l'âme  de  la  marquise,  de  son 
cœur,  de  son  esprit  et  de  tout  ce  qui  lui  restait  de 
bon  sens  »,  et,  dans  ses  Mémoires,  reconnaît  cyni- 
quement qu'il  en  fit  sa  dupe.  «  Si  j'avais  cru,  dit- 
il,  pouvoir  la  désabuser...  je  crois  que  je  l'aurais 

entrepris Mais  j'étais  persuadé  que  son  infatua- 

tion  était  incurable,  et  je  crus  n'avoir  rien  de  mieux 
à  faire  que  de  seconder  sa  folie  et  d'en  profiter  l .  » 
Il  en  profita  beaucoup2. 

Un  jour3,  la  marquise  (elle  lui  attribuait  un  pou- 
voir presque  illimité  4)  entreprit  de  lui  persuader 
que,  s'il  le  voulait  bien,  rien  ne  lui  serait  plus  facile, 
en  vertu  de  ses  relations  avec  les  esprits,  que  de 
«  la  faire  passer  en  âme  dans  le  corps  d'un  enfant 
mâle  né  de  l'accouplement  philosophique  d'un  im- 
mortel avec  une  mortelle  ou  d'un  homme  ordinaire 
avec  une  femme  d'une  nature  divineb  ».  Casanova, 
loin  de  protester,  s'ingénia  sans  aucun  retard  à  régler 
la  mise  en    scène   d'une  opération  qu'il   comptait 


1.  Mémoires,  t.  III,  p.  483. 

2.  Elle  devint  «  sa  providence  »,  son  «  grand  trésorier  ». 

3.  En  1760  ou  1761.  —  Maynial,  p.  180;  Samaran,  p.  218. 

4.  Mémoires,  t.  III,  p.  482  :  «  Selon  elle,  je  possédais  non  seu- 
lement la  pierre  philosophale,  mais  encore  le  colloque  avec  tous 
les  esprits  élémentaires.  » 

5.  Mémoires,  t.  III,  p.  483. 


170  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GBAVILLE 

rendre  fructueuse  pour  lui.  Voici  le  mode  de  pro- 
céder qu'il  adopta,  d'accord  avec  sa  dupe  :  «  Je 
devais,  dit-il,  féconder  d'un  garçon,  par  un  moyen 
connu  des  seuls  frères  rose-croix,  une  vierge,  fille 
d'adepte...  Ce  fils  devait  naître  vivant,  mais  seu- 
lement avec  une  âme  sensitive.  Madame  d'Urfé 
devait  le  recevoir  dans  ses  bras  à  l'instant  où  il 
viendrait  au  inonde,  et  le  garder  sept  jours  auprès 
d'elle  dans  son  propre  lit.  Au  bout  de  ces  sept 
jours,  elle  devait  mourir  en  tenant  sa  bouche  col- 
lée à  celle  de  l'enfant,  qui,  par  ce  moyen,  recevrait 
son  âme  intelligente.  Après  cette  permutation,  ce 
devait  être  à  moi  à  soigner  l'enfant...  Avant  tout, 
madame  d'Urfé  devait  faire  un  testament  en  bonne 
forme  pour  instituer  héritier  universel  l'enfant, 
dont  je  devais  être  le  tuteur  jusqu'à  l'âge  de  treize 
ans  j.  » 

Il  faut  lire  dans  les  Mémoires  de  Casanova  (on 
sait  qu'ils  sont  en  général  assez  véridiques  2)  la 
suite  et  les  détails  désopilants  de  cette  comédie. 
Pour  jouer  le  rôle  de  la  «  vierge  divine  »  dont  le 
concours  était  nécessaire,  il  fit  venir  de  Prague, 
où  elle  dansait  alors,  une  ballerine  italienne,  la 
Corticelli,  qu'il  avait  autrefois  connue  à  Bologne. 
Afin  de  la  mieux  styler,  il  alla  à  sa  rencontre 
jusqu'à  Metz,  tandis  que,  fébrile  d'impatience, 
la   marquise   les    attendait  tous    deux  au    château 


4.  Mémoires,  t.  V,  p.  403. 

2.  Maynial,  pp.  10,  17  ;  Samaran,  p.  219  :  «  Les  preuves  ne 
manquent  pas  qu'entre  la  marquise  d'Urfé  et  Casanova  les  choses 
se  passèrent  à  peu  près  comme  il  les  raconte.  » 


LA   MARQUISE    d'uRFÉ  171 

de  Pontcarré,  à  quatre  lieues  de  Paris.  Elle  y 
reçut  la  «  sublime  vierge  »  avec  les  marques  du 
plus  profond  respect.  Quelques  jours  plus  tard  — 
le  quatorzième  de  la  lune  d'avril  —  le  mariage  sur- 
naturel fut  bien  et  dûment  consommé  *.  Mais  le 
dernier  jour  de  cette  même  lune,  1'  «  oracle  »  de 
Casanova,  interrogé  fort  à  propos,  déclara  que  tout 
était  à  refaire,  un  indiscret  ayant,  dissimulé  der- 
rière un  paravent,  profané  par  sa  présence  la  célé- 
bration du  rite  2  :  il  la  faudrait  renouveler  le  mois 
suivant,  et,  cette  fois,  hors  de  France.  Ce  second 
essai,  tenté  à  Aix-la-Chapelle,  ne  devait  pas  être  plus 
heureux  que  l'autre  ;  ce  fut  la  Corticelli  qui  le  fit 
manquer.  Elle  simula,  l'instant  solennel  venu,  des 
convulsions  qui  rendirent  inefficace  la  bonne 
volonté  de  l'opérateur.  Pour  annuler  d'avance  l'effet 
des  révélations  compromettantes  dont  il  se  sentait 
menacé  et  celui  des  tentatives  de  chantage  que 
préméditait  évidemment  sa  complice,  Casanova  la 
fit  dénoncer  par  son  oracle  comme  étant  devenue 
folle,  et  comme  ayant  été  «  gâtée  par  un  génie 
noir  »,  ennemi  de  l'ordre  des  rose-croix.  Il  s'agis- 
sait de  trouver  une  nouvelle  et  plus  intacte 
«  vierge  divine  ».  Casanova  jugea  très  apte  à  en 
remplir  le  personnage  une  certaine  mademoiselle 
d'Aché,  alors  sa  maîtresse,  et  conseilla  à  madame 
d'Urfé  d'écrire  à  Sélénis,  le  génie  de  la  lune,  et  de 
lui  demander  conseil  au  sujet  de  la  date  à  fixer 
pour  le    renouvellement  des    noces   cabalistiques. 

1.  Mémoires,  t.  V,  p.  411  et  suiv. 

2.  Maynial,  p.  184. 


172  LA   POSTÉRITÉ    D'ANNE   DE   GRAVILLE 

Pour  attendre  la  réponse  de  Sélénis,  la  marquise  et 
lui  se  plongèrent  un  beau  soir,  sous  les  rayons 
nocturnes,  dans  la  même  baignoire  d'eau  parfumée, 
et,  par  l'effet  d'un  truc  admirablement  réussi,  cette 
réponse,  tracée  en  caractères  d'argent  sur  un 
papier  vert  glacé,  vint,  se  reflétant  à  la  surface  de 
l'eau,  enjoindre  à  la  pauvre  femme  d'attendre 
jusqu'au  printemps  suivant  pour  recommencer, 
cette  fois  à  Marseille,  la  mirifique  opération. 

Qu'arriva-t-il  ensuite  ?  C'est  ici  que  l'histoire 
s'embrouille.  Casanova  raconte  que,  se  trouvant  à 
Londres  en  1763,  il  y  reçut  d'une  de  ses  amies,  la 
comtesse  du  Rumain,  une  lettre  lui  annonçant  la 
mort  de  madame  d'Urfé.  «  Madame  du  Rumain 
m'écrivait,  dit-il,  que,  sur  le  témoignage  de  la 
femme  de  chambre,  les  médecins  avaient  déclaré 
que  la  marquise  s'était  donné  la  mort  en  prenant 
une  trop  forte  dose  d'une  liqueur  qu'elle  appelait 
la  panacée.  Elle  m'annonçait  qu'on  avait  trouvé  un 
testament  qui  sentait  les  Petites-Maisons,  car  elle 
laissait  tout  son  bien  au  premier  fils  ou  fille  qui 
naîtrait  d'elle  et  dont  elle  se  déclarait  enceinte. 
Elle  m'avait  institué  tuteur  du  nouveau-né,  ce  qui 
me  navrait  de  douleur,  car  cette  histoire  était  de 
nature  à  faire  rire  tout  Paris  pendant  une  semaine. 
La  comtesse  du  Châtelet,  sa  fille,  s'était  emparée 
de  tous  les  immeubles  et  du  portefeuille  où,  à  mon 
grand  étonnement  \  on  avait  trouvé  400.000  francs. 
Les  bras  m'en  tombèrent 2  ». 

1.  Il  ne  croyait  pas  lui  avoir  tant  laissé. 

2.  Mémoires,  t.  VI,  p.  454. 


LA    MARQUISE    D^URFÉ  173 

Cette  page  n'est  qu'un  tissu  d'erreurs  —  certai- 
nement volontaires.  La  marquise  d'Urfé  ne  mou- 
rut que  le  13  novembre  1775  ;  et  si  Casanova  a 
antidaté  sa  mort,  c'est  qu'il  avait  ses  raisons.  Un 
de  ses  compatriotes,  un  aventurier  comme  lui, 
Lorenzo  da  Ponte,  le  librettiste  de  Don  Juan, 
raconte  dans  ses  Mémoires  une  histoire  de  bijoux 
volés  l,  où  il  est  question  de  certaine  «  vieille 
dame  »  à  laquelle ,  sous  prétexte  de  la  rajeunir, 
notre  Vénitien  aurait  fait  boire  un  narcotique,  et 
dont  il  aurait  subtilisé  la  cassette.  La  «  vieille 
dame  »  en  question  a  tout  l'air  d'être  madame 
d'Urfé  et  son  roman  avec  Casanova  pourrait  bien 
avoir  eu  pour  épilogue  une  scène  d'escroquerie 
pure  et  simple.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  paraît  certain 
que  la  marquise,  longtemps  avant  sa  mort,  se 
sépara  de  lui  «  en  forts  mauvais  termes2».  Ce  qui 
est  encore  plus  sûr,  c'est  qu'il  avait  vécu  à  ses 
crochets  pendant  plusieurs  années,  et  lui  avait 
soutiré  des  sommes  considérables. 


IV 


Tandis  qu'allaient    se  succédant  les  générations 
des    d'Urfé,   qu'advenait-il  de    la   fameuse   biblio- 


1.  Maynial,  ch.  iv  :  Les  bijoux  volés. 

2.  Samaran,  p.  237.  —  La  rupture  datait  au  moins  de  1763, 
ainsi  que  le  démontrent  des  lettres,  publiées  par  M.  Samaran 
(p.  220  et  suiv.), du  Génois  Giacomo  Passano,  lequel,  complice  de 
Casanova  dans  l'affaire  Corticelli,  s'était  brouillé  avec  lui  et  ne  le 
traitait  plus  que  de  «  pendart  »  et  de  chevalier  d'industrie. 


174  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRA VILLE 

thèque,  jadis  constituée  par  Claude  d'Urfé  et  par 
Jeanne  de  Balsac  ? 

Elle  était  restée  à  la  Bastie,  et  peu  à  peu,  soit 
désordre  et  négligence,  soit  ventes  partielles  à  la 
suite  de  saisies,  s'était  appauvrie  de  nombreux 
volumes  :  cependant,  elle  subsistait  encore  dans 
son  ensemble. 

Elle  fut,  au  xvme  siècle,  transportée  à  Paris,  pro- 
bablement par  la  marquise,  née  Pontcarré,  qui 
l'augmenta  à  grands  frais  de  livres  relatifs  aux 
sciences  occultes  et  de  grimoires  cabalistiques1. 

La  marquise  mourut,  nous  le  savons,  à  la  fin  de 
1775,  laissant  des  affaires  embarrassées.  En  1777, 
sa  bibliothèque  fut  mise  en  vente  sur  saisie  réelle, 
et  ce  fut  le  duc  de  La  Vallière  qui  acheta  en  gros, 
à  cette  vente,  tout  ce  qui  restait  de  l'ancienne  col- 
lection d'Urfé  2. 

Fort  riche  et  n'exerçant  que  les  fonctions  peu 
absorbantes    de    grand  fauconnier   de   France,    ce 

1.  Casanova,  Mémoires,  t.  III,  pp.  467-501.  —  «  Elle  me  fit 
voir  sa  bibliothèque,  qui  avait  appartenu  au  grand  d'Urfé...  Elle 
l'avait  augmentée  de  manuscrits  qui  lui  avaient  coûté  plus  de  cent 
mille  francs.  » 

2.  L.  Delisle,  Le  Cabinet  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque 
nationale,  t.  II,  p.  420-421  :  «  Les  derniers  restes  de  cette  collec- 
tion furent  achetés,  en  1777,  par  le  duc  de  La  Vallière.  »  — 
Cf.  Henry  Martin,  Catalogue  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  de 
l'Arsenal,  t.  VIII,  p.  175. 

On  peut  citer,  parmi  les  manuscrits  qui  avaient  disparu  de  la 
bibliothèque  des  d'Urfé  bien  avant  la  vente  au  duc  de  La  Vallière, 
Les  heures  à  V usage  d'Angers.  Ces  magnifiques  Heures,  reliées 
aux  armes  du  cardinal  de  Soubise,  font  actuellement  partie  de  la 
collection  Martin  Le  Roy.  (Cte  Paul  Durrieu,  Les  heures  à  l'usage 
d'Angers  de  la  collection  Martin  Le  Roy.  Paris,  Soc.  française  de 
représentation  de  manuscrits  à  peintures,  1912.) 


LA    BIBLIOTHÈQUE    d'uKFÉ  175 

petit-neveu  de  Louise  de  La  Vallière  avait  la  pas- 
sion des  livres  l .  Une  passion  qui  alla  s'exacerbant 
avec  l'âge,  et  finit  par  tourner  à  la  manie.  Il  ache- 
tait en  bloc  des  collections  entières2,  et  l'on  pré- 
tend que,  quand  il  ne  pouvait  se  procurer  par  des 
moyens  licites  tel  manuscrit  ou  tel  volume  rare 
qu'il  convoitait,  il  n'hésitait  pas  à  l'emprunter, 
sauf  à  refuser  obstinément  de  le  rendre. 

Il  mourut  en  1780,  et,  quatre  ans  plus  tard,  la 
première  partie  de  sa  bibliothèque  fut  vendue3. 
La  bibliothèque  du  roi  se  fit  adjuger  à  cette  vente 
deux  cent  cinquante-cinq  volumes  manuscrits4, 
parmi  lesquels  les  plus  notables  épaves  de  la  col- 
lection  d'Urfé. 

Au  moment  où  ces  épaves  y  furent  recueillies,  le 
nom  même  des  d'Urfé  était  sur  le  point  de  s'éteindre. 
La  marquise  d'Urfé,  née  Pontcarré,  avait  eu  trois 
enfants,  mais,  lorsqu'elle  mourut,  il  ne  lui  restait 
qu'une  fille,  Adélaïde-Marie-Thérèse5.  Adélaïde 
avait  épousé,  contre  le  gré  de  sa  mère,  un  veuf  de 
soixante  ans,  le  marquis  du  Ghastellet,  lequel  prit 
le  nom  et  les  armes  de  Lascaris  d'Urfé.  Le  mariage 
fut  très   malheureux.  Les  du  Chastellet    firent    des 


1.  L.  Delisle,  t.  I,  p.  550. 

2.  Il  acheta,  par  exemple,  celles  de  Guyon  de  Sardière  et  de 
Bonnemet,  et,  en  1769,  la  plus  grande  partie  de  celle  de  Gaignat. 

3.  Catalogue  de  la  bibliothèque  de  feu  M.  le  duc  de  La  Vallière, 
première  partie  :  3  vol.  in-8°.  Paris,  Guillaume  de  Bure  fils  aîné, 
1783.  —  La  seconde  partie  de  la  bibliothèque  La  Vallière,  dont  le 
catalogue  forme  six  volumes  in-8°  (Paris,  4788),  fut  achetée  par 
le  marquis  de  Paulmy. 

4.  L.  Delisle,  loc.  cit. 

5.  Samaran,  p.  239  et  suiv. 


176  LA    POSTÉRITÉ    d'ANNË    DE    GRAVILhK 

dettes  immenses  et  furent  toute  leur  vie  la  proie 
des  créanciers.  La  marquise  du  Chastellet  avait 
toujours  été  bizarre.  Son  esprit  se  dérangea  tout  à 
fait;  on  dut  l'interdire  (1760).  Madame  d'Urfé  la 
déshérita  au  profit  du  jeune  marquis  du  Chastellet, 
son  petit-fils,  qu'elle  avait  recueilli,  et  qui  reçut 
chez  elle  l'étrange  éducation  que  l'on  peut  sup- 
poser1. Il  fit,  en  1779,  la  campagne  d'Amérique  en 
qualité  d'aide  de  camp  du  marquis  de  Bouille. 
Quand  la  Révolution  éclata,  il  s'enthousiasma  pour  les 
idées  nouvelles,  réclama  dans  une  Adresse  aux  Fran- 
çais l'abolition  de  la  royauté  et  servit  aux  armées 
du  Midi,  du  Rhin,  du  Nord  et  du  Centre.  Lieute- 
nant-général en  1792,  on  le  vit  sur  le  point  d'être 
nommé  ministre  de  la  guerre.  Mais  il  fut  arrêté 
comme  suspect  et  jeté  à  la  Force  en  septembre 
1793.  Il  y  mourut  —  peut-être  s'y  empoisonna  — 
le  21  germinal  an  II  (10  avril  1794). 


L'histoire  de  la  bibliothèque  d'Urfé  nous  a 
entraînés  jusqu'à  la  fin  du  xvme  siècle.  Il  est  temps 
de  revenir  au  xvie,  et  aux  descendants  immédiats 
d'Anne  de  Gra ville. 


1.  Cazotte,  op.  cit.,  p.  98  :  On  ne  pouvoit  y  fournir  (dans  la  mai- 
son de  Madame  d'Urfé)  que  de  fort  mauvaise  politique  et  le  jeune 
homme  y  étoit  exposé  aux  plus  dangereuses  communications.  Je 
ne  suis  pas  surpris  qu'au  sortir  de  cette  étrange  éducation  il  ait 
été  disposé  à  donner  dans  les  travers  du  temps.  C'est  un  initié 
pour  ainsi  dire  dès  le  berceau.  Il  n'a  pu  faire  jusqu'ici  que  des  sot- 
tises :  le  voici  en  place  pour  de  plus  grandes.  »... 


CHAPITRE  II 


DEUX  PETITS-FILS  D'ANNE  DE  GRAVILLE. 


I.  —  François  de  Balsac  d'Entragues  (1541-1613).  —  Il  épouse  en 
premières  noces  Jacqueline  de  Rohan,  en  secondes  noces 
Marie  Touchet.  Son  rôle  dans  la  Ligue. 

II.  —  Entraguet  (1547-1599).  —  Ses  débuts  à  la  cour  :  il  est  l'a- 
mant de  Marguerite  de  Valois,  puis  de  la  maréchale  de  Retz. 
Il  accompagne  le  duc  d'Anjou  en  Pologne  (1573).  Retour  de 
Pologne  ;  séjour  à  Lyon.  Disgrâce  (1574).  —  Les  mignons. 
Chronique  de  la  cour  en  1578.  Le  duel  du  27  avril  :  récits  de 
L'Estoile  et  de  Brantôme  ;  les  funérailles  de  Gaylus  ;  l'oraison 
funèbre  d'Arnaud  Sorbin  ;  les  épitaphes  de  Desportes  et  de 
Ronsard,  les  sonnets  d'Amadis  Jamyn.  —  Entraguet  adhère  à 
la  Ligue,  puis  revient,  ainsi  que  son  frère,  au  parti  du  roi. 
Négociation  au  sujet  d'Orléans.  —  Le  rôle  des  Balsac  dans  le 
drame  de  Blois  (1588).    —   Les  dernières  années  d'Entraguet. 

Né  en  1517,  Guillaume,  l'aîné  des  fils  de  Pierre 
de  Balsac  et  d'Anne  de  Graville,  fut  seigneur  d'En- 
tragues,  de  Marcoussis1,  de  Malesherbes,  etc.,  capi- 

1.  Il  eut  quelques  démêlés  avec  son  frère  Thomas  au  sujet  de 
la  succession  de  Jeanne  de  Graville,  morte  en  1540.  Guillaume  se 
prétendait  donataire  de  tous  les  biens  de  sa  tante,  et  Thomas 
arguait  la  donation  de  nullité.  Ils  finirent  par  transiger  (1545). 
Marcoussis  fut  mis  dans  la  part  de  Guillaume.  —  Cf.  Malte-Brun, 
op.  cit.,  pp.  108,  110. 

12 


178  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRAV1LLE 

taine  de  deux  cents  chevaux  et  lieutenant  de  la  com- 
pagnie des  gendarmes  de  François  de  Lorraine,  duc 
de  Guise.  Il  servit  sous  ce  prince  au  siège  de  Metz, 
et,  deux  ans  plus  lard  (1554),  à  la  bataille  de  Renty  ; 
il  y  reçut  une  blessure  mortelle. 

Il  avait  épousé,  en  1538,  Louise  d'Humières  ;  il 
en  eut  neuf  enfants,  dont  sept  fils  !.  Quatre  de  ces 
fils  moururent  en  bas  âge  ou  sans  postérité.  Les 
trois  survivants  furent  : 

François  de  Balsac,  seigneur  d'Entragues,  de 
Marcoussis  et  du  Bois-Malesherbes  ; 

Charles  de  Balsac,  seigneur  de  Clermont-Sou- 
biran,  dit  Clermont  d'Entragues  ; 

Charles  de  Balsac,  seigneur  de  Dunes,  comte  de 
Graville,  dit  Entraguet. 

De  ces  frères  étroitement  unis,  et  qui  formèrent, 
à  un  moment  donné,  un  triumvirat  assez  puis- 
sant 2,  le  second,  Clermont  d'Entragues,  capitaine 
des  cent  archers  de  la  garde  royale,  n'apparaîtra 
guère  dans  ce  récit,  dont  l'intérêt  se  concentrera  sur 
François  de  Balsac  et  sur  Entraguet  :  deux  brouil- 
lons 3  d'une  immoralité  notoire,  mais  d'allure  élé- 
gante et  de  silhouette  pittoresque. 

1.  Les  filles  furent  Louise,  qui  épousa,  en  1571,  Jacques, 
baron  de  Clere,  et  Catherine,  mariée,  en  1572,  à  Edme  Stuart, 
comte  de  Lennox,  seigneur  d'Aubigny,  descendant  de  Jean  Stuart, 
à  qui  Charles  VII  avait  donné,  en  1423,  la  terre  d'Aubigny,  en 
Berry. 

2.  «  L'union  qui  estoit  entre  luy  (François  de  Balsac)  et  ses 
frères  le  faisoit  rechercher  ».  (Bibl.  nat.,  Dossiers  bleus,  54,  v° 
Balsac.) 

3.  Sully  ((Economies  royales)  définit  ainsi  François  de  Balsac  : 
«  M.  d'Antragues,  qui  aymoit  à  se  mesler  de  toutes  faciendes... 
Esprit  embarrassé,  brouillon  et  désireux  de  nouvelletez.  » 


FRANÇOIS    DE    BALSAC  ^  179 


I.  —  François  de  Balsac  d'Entragues. 

François  de  Balsac  naquit  en  1541  *.  Nommé 
gouverneur  de  Chartres  en  1568,  il  y  fut  mal 
accueilli  par  la  duchesse  de  Ferrare  (Renée  de 
France)  et  obtint  (1570)  d'être  transféré  à  Orléans 
avec  le  titre  de  bailli  de  la  ville  et  de  lieutenant- 
général  en  la  province  2.  Il  avait  épousé  Jacque- 
line de  Rohan,  de  la  branche  de  Guéménée,  et  en 
eut  trois  enfants.  A  peine  veuf,  il  se  remaria,  en 
octobre  1578,  avec  Marie  Touchet. 

C'est  lui-même,  si  l'on  en  croit  les  Nouveaux 
Mémoires  de  Bassompierre 3,  qui,  quelque  dix 
ans  auparavant,  l'avait  «  produite  »  au  roi  Charles 
IX  4.  Elle  avait  eu  un  fils,  Charles,  bâtard  de 
Valois,  comte  d'Auvergne,  plus  tard  duc  d'Angou- 
lême,  et,  après  la  mort  du  roi,  était  rentrée  à 
Orléans,  dans  sa  famille,  et  y  avait  repris,  en  toute 
placidité,  sa  vie  simple  d'autrefois.  François  de 
Balsac  devint  amoureux  d'elle  et  demanda  sa  main  : 
elle  avait  vingt-cinq  ans. 

1.  Bibl.  nat.,ms.  fr.  20350:  mention  de  la  feuille  de  garde.  (V. 
Appendice,  n°  II). 

2.  Cossé  en  était  le  gouverneur.  A  Cossé  succéda  Cheverny, 
en  1582. 

3.  Publiés  en  l'an  X  (Paris,  Locard  fils)  ;  nouvelle  édition  en 
l'an  XI  (Paris,  Mme  Devaux).  L'authenticité  de  ces  Mémoires 
n'est  pas  absolument  certaine,  mais  paraît  très  probable. 

4.  «  La  fille,  dit  Bassompierre,  fut  produite  au  roi,  qui  la  dévir- 
gina,  et  elle  lui...  Marie  Touchet  depuis  se  maria  avec  le  même 
Antragues  qui  l'avait  produite  au  roi  Charles.  »  —  «  Il  épousa  en 
secondes  noces,  dit,  de  son  côté,  Simon  de  La  Motte,  madame 
Marie  de  Belleville  Touchet...  avec  laquelle  il  s' étoit  joué,  et  qui... 
avoit  été  auparavant  la  bonne  amie  du  feu  roy  Charles  IX.  » 


180  LA   POSTÉRITÉ   DANNE    DE   GRAVILLE 

Le  mariage  se  fit  à  Langeais  *.  Le  contrat  stipu- 
lait, en  faveur  de  la  future  épouse,  un  douaire  de 
mille  écus  d'or  à  prendre  sur  la  seigneurie  de 
Malesherbes  ;  quant  au  futur  époux,  il  devait  jouir 
«  des  pensions  que  ladite  dame  avoit  du  Roy  et 
de  Monseigneur  son  frère  et  de  tout  ce  que,  par 
leurs  Majestés  ou  autres  seigneurs  et  dames,  ses 
parents  et  amysjuy    pourroient  estre  donnez2  ». 

«  Le  ménage  vécut  à  Orléans,  où  les  fonctions 
de  François  d'Entragues  le  retenaient,  beaucoup  à 
Malesherbes,  dans  la  belle  terre  qui  subsiste  encore 
tout  entière,  un  peu  à  la  cour,  où  le  mari  comme 
la  femme  avaient  leurs  entrées  3.  »  En  décembre 
1578,  Tordre  venant  d'être  fondé,  François  fut 
nommé  chevalier  du  Saint-Esprit. 

Dès  les  premiers  essais,  tentés,  en  1576,  par  le 
duc  Henri  de  Guise,  pour  former  une  «  ligue  »,  il 
s'était  montré  ligueur  déterminé  ;  et  quand,  huit 
ans  plus  tard,  la  Ligue  eut  achevé  de  s'organiser, 
il  en  favorisa  de  son  mieux  toutes  les  entreprises. 
Il  eut  même  l'audace,  en  1585,  de  recevoir  à  coups 
de  canon  les  troupes  royales,  venues,  sous  le  com- 
mandement du  duc  de  Montpensier  et  du  maréchal 
d'Aumont,  pour  occuper  la  citadelle  d'Orléans. 
Montpensier  et    d'Aumont  durent   s'en    retourner, 

1.  Charles  IX  lui  avait  donné  le  château  de  Langeais.  Elle 
tenait  en  outre  de  la  reine  mère  la  seigneurie  de  Belleville,  près 
Paris. 

2.  Henri  Stein,  Le  contrat  de  mariage  de  Marie  Touchet. 
Orléans,  H.  Herluison,  1893. 

3.  Comte  Baguenault  de  Puchesse,  Marie  Touchet  et  ses  filles. 
(Extrait  de  la  Revue  des  Etudes  historiques,  septembre-octobre 
1912.) 


ENTRAGUET  j  81 

dit  L'Estoile,  «  avec  leur  artillerie  et  gendarmerie 
et  avec  leur  courte  honte  » . 

Comment  et  par  quels  motifs  intéressés  il  se 
dégagea  du  parti  des  Guises  ;  comment,  à  partir  de 
1588,  il  se  déclara  pour  le  roi,  auquel  il  vendit 
Orléans;  quel  fut  son  rôle  dans  le  drame  de  Blois, 
—  c'est  ce  que  va  nous  apprendre  l'histoire  de 
son  frère  Entraguet,  avec  laquelle  la  sienne,  à  un 
moment  donné,  se  confond,  comme  elle  se  con- 
fondra plus  tard  avec  celle  de  la  marquise  de  Ver- 
neuil. 

II.  —  Entraguet 


Le  plus  actif,  le  plus  brillant,  le  plus  dangereux 
des  trois  frères,  ce  Charles  de  Balsac,  seigneur 
de  Dunes,  dit  «  Entraguet  »  ou  le  «  bel  Entra- 
guet ».  Deux  portraits  de  lui,  entre  ceux  qui  nous 
ont  été  conservés,  sont  particulièrement  révélateurs. 
L'un  le  représente  très  jeune,  «  frisé  et  fraisé  », 
dans  un  costume  d'une  suprême  élégance  ;  il  est 
debout,  la  main  sur  la  garde  de  son  épée,  sa  taille 
de  guêpe  serrée  dans  un  pourpoint  blanc  à  rayures 
noires  :  de  fait,  on  dirait  d'une  guêpe,  svelte  et 
méchante,  et  prête  à  piquer1.  L'autre  portrait   — 

1.  Musée  du  Louvre,  collection  Sauvageot.  Au  bas  de  ce  petit 
portrait  à  l'huile,  qui  fait  pendant  à  un  portrait  de  Saint-Mégrin, 
se  lit  l'inscription  suivante  :  «  Louis  .  (sic)  de  .  Balsac  .  Den- 
tragues  .  S  .  de  .  Dunes.  » 


182  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRA  VILLE 

un  très  beau  crayon  1  —  nous  le  montre  plus  âgé. 
Les  traits  sont  réguliers,  mais  durs  ;  les  yeux 
expriment  l'audace  et  la  volonté,  une  volonté  ten- 
due, inflexible.  Au  bretteur,  au  coureur  de  ruelles 
a  succédé  l'ambitieux,  Y  «  arriviste  ». 

Il  naquit  en  1547, étudia  au  collège  de  Navarre2, 
et,  dès  qu'il  eut  l'âge  d'homme,  fit  son  entrée  à  la 
cour.  Guillaume  de  Balsac  avait  servi  naguère 
sous  François  de  Guise,  «  M.  de  Guise-le-Grand  ». 
Le  duc  Henry  de  Guise  admit  parmi  ses  familiers 
le  fils  de  l'ancien  ami  de  son  père.  Lui-même,  en  ce 
temps-là,  vivait  dans  l'intimité  du  duc  d'Anjou  (le 
futur  Henri  III).  C'est  dire  qu'En traguet  fut  du 
cercle  le  plus  étroit  de  la  cour  ;  et  il  faut  certaine- 
ment le  compter  au  nombre  des  amants  qu'eut 
Marguerite  de  Valois  avant  son  mariage.  A  lire  le 
Divorce  salyrique,  il  en  aurait  même  été  l'un  des 
premiers,  sinon  le  premier  :  «  Antragues  et  Cha- 
rins3...  ont  creu  avoir  obtenu   les  premiers...   les 


1.  Bibl.  nat.  Estampes  :  Portraits,  N.  2  :  «  M.  de  Dunes  d'En- 
tragues.  1581.  œt.  34.  »  —  Ce  crayon  a  été  reproduit  par  Niel, 
Portraits  des  personnages  français  les  plus  illustres  du 
XVIe  siècle,  2e  série.  Paris,  Lenoir,  1856. 

2.  Michel  de  la  Huguerie,  Mémoires,  éd.  de  la  Soc.  de  l'Hist. 
de  France,  t.  I,  p.  193. 

3.  On  ne  trouve  pas  de  Charins  parmi  les  personnages  du  temps. 
Peut-être  faut-il  lire  Charry  :  telle  est  du  moins  la  suppo- 
sition de  Dreux  du  Radier  (Mémoires  historiques,  critiques,  et 
anecdotes  des  reines  et  régentes  de  France.  Amsterdam,  1776).  Il 
s'agirait,  en  ce  cas,  de  Jacques  Prévost,  seigneur  de  Charry,  qui 
fut  le  premier  mestre  de  camp  des  gardes  françaises.  Mais  Char- 
ry fut  assassiné  à  la  fin  de  1563.  Marguerite,  puisqu'elle  naquit 
en  1552,  l'aurait  eu,  d'après  cela,  pour  amant  dès  l'âge  de  onze 
ans.  C'est  du  reste  ce  qu'en  propres  termes  affirme  le  pamphlé- 
taire :  «  Tout  est  indifférent  à  ses  voluptez,  et  ne  lui  chaut  d'aage, 


ENTRAGUET  183 

prémices  de  sa  chaleur,  qui  augmentant  tous  les 
jours,  et  eux  n'estant  point  suffisans  à  Testeindre, 
encor  que  Antragues  y  fîst  un  effort,  qui  luy  a 
depuis  abrégé  la  vie,  elle  jetta  l'œil  sur  Martigues  1, 
et...  l'enroolla  soubz  son  enseigne  »...  —  Mais, 
comme  on  sait,  le  pamphlet  enragé  de  d'Aubigné, 
—  à  moins  qu'il  ne  soit  de  Palma  Cayet  —  ren- 
ferme, parmi  quelques  vérités,  bien  des  calomnies. 
Le  premier  amant  de  Margot  fut  vraisemblable- 
ment Henry  de  Guise,  le  seul  homme  (avec  Bussy) 
qu'elle  ait  véritablement  aimé.  Il  l'aurait  épousée, 
si  le  roi  ne  s'était  opposé  au  mariage.  Charles  IX, 
excité  sous  main  par  son  frère  d'Anjou,  et  qui 
haïssait  les  Lorrains,  voulut  même  faire  assassiner 
Guise  ;  mais  le  duc,  averti  du  danger,  battit  en 
retraite,  et,  bientôt  après,  épousa  la  princesse  de 
Porcien  (Catherine  de  Clèves).  Entraguet  eut,  à  ce 
moment,  le  champ  libre  ;  mais  le  mariage  de  Mar- 
guerite avec  Henri  de  Navarre  (18  août  1572)  mit 
fin  à  sa  bonne  fortune.  Il  «  faillit  à  mourir  de 
regret,  ou  d'un  laschement  de  sang,  lit-on  dans  le 
Divorce  satyrique,  que  la  violence  de  la  douleur  » 
de  voir  sa  maîtresse  mariée  «  lui  provoquoit  par 
divers  endroits.  Mais  le  temps,  qui  guérit  toutes 
choses,  le  guérit  aussi,  et  le  pourveut  pour  plu- 
sieurs années  d'une  moins  belle,  mais  plus  con- 
stante maîtresse  »...  Cette  maîtresse,  c'était  la 
maréchale    de   Retz,  la  plus   spirituelle  et   la  plus 


de  grandeur,  ny  d'extraction,   pourveu   qu'elle  saoule  et   satis- 
fasse à  ses  appetis,  et  n'en  a  jusques  icy  depuis  Vaage  d'onze  ans 
desdit  à  personne,  auquel  aage  Antragues  etCharins...  »  etc.. 
1.  Sébastien  de  Luxembourg,  vicomte  de  Martigues. 


184  LA    POSTÉRITÉ    d'aNNE    DE    GRAV1LLE 

savante  femme  de  la  cour1.  Elle  lui  donna  un  cœur 
de  diamant,  qu'il  céda  plus  tard  à  Marguerite2,  — 
d'où  querelle  entre  la  maréchale  et  la  reine  —  et 
que  nous  retrouverons  un  jour  au  doigt  d'Henry 
de  Guise. 

Outre  les  faveurs  de  madame  de  Retz,  Entra- 
guet,  pour  se  consoler  de  son  chagrin  d'amour, 
eut,  à  peu  de  temps  de  là,  la  puissante  diversion 
d'un  voyage.  Le  dernier  des  Jagellons  était  mort 
le  7  juillet  1572.  Le  duc  d'Anjou  fut  élu  roi  par 
la  diète  polonaise,  et,  à  la  fin  de  septembre  1573, 
partit  —  sans  enthousiasme —  pour  son  royaume, 
accompagné  d'un  certain  nombre  de  gentils- 
hommes *,  parmi  lesquels  du  Gua,  Villequier, 
Schomberg,  Beauvais-Nangis,  Larchant,  les  deux 
frères  d'Entragues  (Clermont  d'Entragues  et 
Entraguet),  et  la  future  victime  de  ce  dernier, 
Jacques  de  Lévis-Caylus.  Déjà  très  malade  lors  du 

1.  Claude-Catherine  de  Clermont,  dame  de  Dampierre,  de  la 
maison  de  Clermont-Tonnerre,  veuve  depuis  1562  de  Jean  d'An- 
nebaut,  baron  de  Retz  ;  remariée  en  1565  à  Albert  de  Gondi, 
maréchal  de  France.  Gondi  fit  ériger  la  baronnie  de  Retz,  qu'il 
tenait  de  la  femme,  en  duché-pairie. 

2.  Bibl.  nat.,  Dossiers  bleus,  54,  fol.  73  r°  :  «Il  b...  soit  la  maré- 
challe  de  Retz,  qui  luy  donna  un  cœur  de  diamants  ;  mais  il  la 
sacrifia  à  la  royne  Marguerite  de  Valois,  femme  d'Henry  IV,  qui 
vouloit  avoir  ce  même  cœur.  »  —  Il  s'agit  ici  d'Entraguet,  et 
non,  comme  le  dit  le  rédacteur  de  cette  note,  de  Clermont  d'En- 
tragues. 

3.  D'Aubigné,  Histoire  universelle,  éd.  de  la  Soc.  de  l'Hist. 
de  France,  t.  IV,  p.  194,  et  Mémoires  de  Michel  de  la  Huguerye, 
éd.  de  la  Soc.  de  l'Hist.  de  France.  —  La  Huguerye,  ancien  con- 
disciple d'Entraguet  au  collège  de  Navarre,  raconte  (t.  I,  p.  197) 
comme  quoi  celui-ci,  traversant  l'Allemagne  à  la  suite  du  duc 
d'Anjou,  faillit  s'y  faire  faire  un  mauvais  parti. 


ENTRAGUET  185 

départ  de  son  frère,  Charles  IX  succombait 
quelques  mois  plus  tard  (30  mai  1574).  A  peine  la 
nouvelle  reçue,  Henri,  que  les  Polonais  préten- 
daient retenir  malgré  lui,  s'évada  du  château  de 
Gracovie,  galopa  ventre  à  terre  vers  la  frontière 
autrichienne  et  réussit,  quoique  suivi  de  près,  à 
gagner  Vienne  ;  de  Vienne,  pour  éviter  Y  Alle- 
magne protestante,  il  prit  son  chemin  par  Venise, 
où  il  se  soûla  de  plaisirs.  Il  arriva  à  Turin  le 
12  août,  et  le  6  septembre  à  Lyon,  où  l'attendait 
toute  la  cour. 

Les  deux  Balsac  étaient  revenus  avec  lui  de 
Pologne.  Pendant  le  séjour  de  la  cour  à  Lyon, 
Entraguet  ne  le  quitta  guère  ;  et  même  il  ressort 
d'une  anecdote  rapportée  par  d'Aubigné  j  qu'il  lui 
servit,  à  l'occasion,  d'entremetteur  : 

Le  roi,  estant  à  Lyon,  s'embraza  d'une  des  plus  appa- 
rentes femmes  de  la  ville,  de  laquelle  le  nom  sera  supprimé. 
Le  comte  de  Maulevrier  2  et  Antraguet,  qui  n'ont  point  esté 
chiches  de  tels  discours,  l'un  pour  sa  futilité  naturelle, 
l'autre  pour  les  mescontentements  qu'il  receut  3,  furent 
employez  à  mesnager  cet  amour.  Ils  practiquèrent  aisément 
la  volonté  de  la  dame,  mais  non  la  commodité  de  l'entreveuë, 
pour  l'extrême  jalousie  du  mari,  qui  ne  la  perdoit  non  plus 
que  son  ombre.  Ces  marchands  s'advisèrent  de  le  mettre 
dans  le  parti   du  sel  4,  et,  le  tenans  pour  avaricieux,    espé- 

1.  Histoire  universelle,  t.  V,  p.  347.  —  Dans  sa  Confession 
catholique  du  sieur  de  Sancy,  d'Aubigné  reproduit,  en  l'abré- 
geant, le  même  récit. 

2.  Charles-Robert  de  la  Marck,  comte  de  Maulevrier,  né  en 
1538,  mort  en  1622. 

3.  «  Pour  les  mescontentements  qu'il  receut  ».  Le  sens  de  ce 
membre  de  phrase  m'échappe. 

4.  Parti  du  sel,  ferme  de  la  gabelle. 


486  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE   GRAVILLE 

royent  lui  faire  entreprendre  un  voyage  à  Pequais  *  ;  mais 
l'offre  du  gain  n'ayant  pas  succédé  2,  on  l'attaqua  par  l'hon- 
neur, en  lui  présentant  un  voyage  pour  le  roi  en  quelques 
villes  hansiatiques,  pour  traicter  un  accord  entr'elles  et  le 
duc  de  Brunsvich,  pource  qu'elles  soustenoyent  sa  ville 
contre  lui.  La  pipée  de  l'honneur  n'ayant  pas  mieux  réussi 
que  celle  du  proffît,  il  fallut  venir  par  la  voye  de  la  dévotion, 
cercher  le  confesseur  du  sire,  qui  estoit  le  gardien  des  Gor- 
deliers  ;  auquel  ils  parlèrent  comme  se  prenants  à  luy,  de 
quoy  un  des  plus  apparents  de  la  ville  desdaignoit  la  confrai- 
rie  des  Pénitens  en  la  société  du  roi  mesmes,  alléguans  que 
cela  le  pourroit  faire  soupçonner  de  sentir  le  fagot.  Gomme 
ils  pressoyent  le  Pater  d'alléguer  de  telles  raisons  à  sa  bre- 
bis, le  confesseur  les  renvoya  bien  loin,  leur  disant  :  «  A 
d'autres,  Messieurs,  nous  sommes  du  mestier  »,  et  plusieurs 
autres  termes  de  mattois,  sur  lesquels  le  comte  se  mit  à  jurer  : 
«  C'est,  dit-il,  que  le  roi  est  amoureux  de  sa  femme,  et  qu'il 
n'y  a  moyen  de  lui  faire  quitter  la  maison  si  vous  ne  nous 
aidez  ;  mais  faictes-nous  un  tour  de  gallant  homme,  et  je 
vous  apporterai  cent  doubles  ducats  à  deux  testes  dès  demain 
pour  expier  le  péché  et  faire  des  aumosnes  ni  secrettes  que 
personne  ne  s'en  appercevra.  »  —  «  C'est,  dit  le  moine,  par- 
ler bon  sainct  Françoys,  cela.  Je  vous  l'amènerai  au  mon- 
toûer  jeudi  prochain.  »  Ce  qu'il  fit  par  une  procession  géné- 
rale, où,  selon  l'ordre  de  la  confrairie,  le  mari  se  rendant 
nouveau  profès,  il  luy  falut  porter  la  croix.  Le  roi  et  le  comte 
de  Maulevrier  se  desrobent  du  revestiaire  par  une  porte  que 
leur  ouvre  le  gardien,  et  vont  à  leur  assignation.  Nostre 
lyonnois  ayant  traversé  quelques  rues,  se  mettant  à  ruminer 
dans  son  sac,  prit  sa  jalousie  pour  interprète  de  sa  dévotion, 
commença  à  porter  la  teste  plus  basse  que  ne  devoit  un 
porte-croix,  et  ses  pensées  mélancholiques  s'accreurent  tel- 
lement que,  quand  il  fut  à  l'embouchure  d'une  ruètre  3  qui 

1.  Peccais,  près  d'Aigues-Mortes. 

2.  Succédé,  réussi. 

3.  Probablement  ruelle. 


ENTRAGUET  1 87 

ne  va  qu'à  sa  maison,  tellement  qu'il  pouvoit  voir  la  fenestre 
de  sa  chambre,  quelques  uns  disent  qu'il  vit  un  chappeau  à 
travers  les  vitres.  Quoy  que  ce  soit,  il  s'arresta  avec  un  grand 
souspir  qui  dégénéra  en  esvanouissement,  vrai  ou  simulé,  si 
bien  que  la  croix  tombât  (fût  tombée)  sur  le  pavé,  sans  le 
secours  de  Montigni  i  et  du  Halde  2,  qui  s'estoyent  couplez 
au  premier  rang  d'après  lui.  Il  falut  mettre  son  office  en  autres 
mains,  et  ces  deux  aidèrent  à  le  porter  jusques  dans  sa 
chambre,  où  une  foulle  de  parents  et  de  voisins  accourants, 
le  roi  fut  réduict  dans  le  contoir  3,  accompagné  de  son  second. 
La  dame  fist  demeurer  son  mari  en  la  salle  à  cause  de  la  frais- 
cheur,  et  le  moyen  de  sauver  le  roi  fust  qu'elle  enferma 
Antraguet  avec  lui,  pour  lui  donner  l'habit.  Et  lors,  accom- 
pagné de  du  Halde,  il  regaigna  les  rangs  de  la  procession, 
qui  n'estoit  pas  encor  passée.  Ainsy,  ils  se  servirent  de  la 
dévotion  à  la  retraicte  aussy  bien  que  pour  le  combat. 

Entraguet,  à  ce  moment,  partageait  les  bonnes 
grâces  du  roi  avec  du  Gua 4  et  Jacques  de  Lévis- 
Caylus  5.  Ceux-ci,  en  bons  amis  de  cour,  n'eussent 
pas  été  fâchés  d'évincer,  en  sa  personne,  un  rival 
gênant6.    Ils    trouvèrent,    pendant    le    séjour    de 

1.  Louis  de  Rochechouart,  seigneur  de  Montigny. 

2.  Pierre  du  Halde,  premier  valet  de  chambre  de  Henri  III. 

3.  Le  comptoir. 

4.  Louis  Bérenger,  seigneur  du  Gua,  gentilhomme  dauphinois, 
«  mestre  de  camp  de  l'infanterie  françoise  des  gardes  de  Sa 
Majesté  ».  Les  contemporains  écrivent  «  du  Guast  »  ou  «  du 
Gast  ». 

î>.  «  Quélus  »,  comme  l'appelaient  les  contemporains.  — 
Jacques  de  Lévis,  comte  de  Caylus,  fils  d'Antoine  de  Lévis-Cay- 
lus,  sénéchal  et  gouverneur  du  Rouergue,  et  de  Balthazarde  de 
Lettes  des  Prez,  fille  d'Antoine  de  Lettes,  seigneur  de  Montpe- 
zat,  maréchal  de  France. 

6.  «  Comme  c'est  une  charge  jalouse  que  celle  de  gouverner 
son  maître,  et  que  chacun  tâche  de  jouer  avec  son  compagnon  à 
boute-hors,  pendant  qu  Antragues  était  malade  à  Lyon,  au 
retour  de  Pologne,  Legas  (du  Gua)  et  Queylus  le  décréditèrent 
auprès  du  roi...  »  —  Bassompierre,  Nouveaux  Mémoires. 


188  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRAVILLE 

Lyon,  l'occasion  d'en  venir  à  leurs  fins,  et  d'at- 
teindre du  même  coup  la  reine  Marguerite,  qu'ils 
espéraient  brouiller  avec  son  frère  et  son  mari. 
Elle  eut  l'imprudence,  Entraguet  étant  tombé 
malade,  d'aller  lui  rendre  visite  dans  sa  chambre. 
Du  Gua,  dont  le  «  diabolique  esprit  » {  n'épar- 
gnait personne,  et  qui  détestait  la  reine,  ne  man- 
qua pas  de  signaler  au  roi  l'inconvenance  de  cette 
visite,  et  déclara  publiquement  que  «  Sa  Majesté 
ne  devoit  pas  souffrir  qu'on  fîst  ainsi  l'amour  à  sa 
sœur,  dans  sa  maison  »2  .  Henri  III,  très  friand  de 
commérages,  dénonça  sa  sœur  à  Catherine  de  Médi- 
cis  et  au  roi  de  Navarre.  Il  y  eut  de  pénibles  scènes 
de  famille,  et  Marguerite  ne  pardonna  pas  à  du 
Gua  sa  médisance.  Elle  lui  en  voulait  d'ailleurs 
depuis  longtemps,  et  lui  reprochait  de  n'avoir, 
depuis  le  retour  de  Pologne,  cessé  de  lui  rendre  de 
mauvais  offices  auprès  du  roi .  Les  effets  de  sa  ran- 
cune ne  tardèrent  pas  à  se  manifester.  Dans  la  nuit 
du  31  octobre  1575,  le  favori  fut  assassiné,  dans 
son  logis  secret  de  la  rue  Saint-Honoré,  par  le 
baron  de  Vitteaux,un  célèbre  spadassin  du  temps  3. 
L'heureux  coup  de  main  de  Yitteaux,  dit  Brantôme, 
«  en  réjouit  plus  d'un  à  la  cour,  et  mesmes 
quelques  dames,  et  principalement  une  grande  »4. 

1.  Marguerite  de  Valois,  Mémoires. 

2.  Nouveaux  Mémoires  du  maréchal  de  Bassompierre,  p.    150. 

—  Cf.  Pierre  de  Vaissière,  Les  d'Alègre.  Paris,  Emile  Paul,  1914, 
p.  176. 

3.  On  trouvera  le  récit  détaillé  de  cet  assassinat  dans  le  livre, 
ci-dessus  cité,  de  M.  Pierre  de  Vaissière. 

4.  Brantôme,  éd.  de  la  Soc.  de  l'Hist.  de  France,  t.  V,  p.  358. 

—  La  grande  dame,  c'est  Marguerite.  Brantôme  ajoute,  du  reste  : 


ENTRAGUET  189 

La  reine  avait  sa  vengeance.  Pour  Entraguet, 
loin  d'avoir  la  sienne,  il  se  vit,  à  la  suite  de  l'af- 
faire de  Lyon,  nettement  disgracié1,  et  garda 
d'autant  moins  de  chances  de  rentrer  en  faveur 
qu'on  savait  son  attachement  pour  le  duc  de  Guise. 
Jaloux  de  la  gloire  militaire  de  Guise  et  de  sa  popu- 
larité grandissante,  Henri  III  avait  pris  en  aver- 
sion son  ancien  ami  ;  et  son  mauvais  vouloir  s'é- 
tendait, comme  de  juste,  aux  familiers  du  duc. 

Aussi,  à  partir  de  1575,  et  pendant  plusieurs 
années,  Entraguet  restera-t-il  dans  l'ombre.  Il  eut 
—  et  c'est  tout  ce  que  nous  savons  de  lui  —  une 
querelle  avec  Grillon,  querelle  qui  fut  arrangée 
par  Catherine  de  Médicis  2  ;  il  en  eut  une  autre, 
en  1577,  avec  La  Bourdaisière.  Mais  ce  sont  là  d'in- 
signifiants faits-divers.  Il  ne  fera  sa  rentrée  en 
scène  qu'en  1578,  à  l'occasion  du  fameux  duel. 


II 

De  ce  duel,  les  contemporains  ne  paraissent   pas 
avoir  exactement  démêlé  les  causes.  L'Estoile  parle 

«  Combien  qu'il  (du  Gua)  luy  eust  beaucoup  nuy,  elle  ne  luy  ren- 
dit la  pareille  ni  vengeance.  »  —  De  Thou,  au  contraire  (Histoire 
universelle,  trad.  fr.  de  1734,  t.  VII,  p.  300),  accuse  formellement 
la  princesse  :  «  Résolue  â  se  venger,  elle  se  rendit,  la  nuit,  au 
couvent  des  Augustins,  auprès  de  Vitteaux,  et...  l'engagea,  par 
ses  caresses,  à  se  faire  son  vengeur  »,  etc. 

1.  Nouveaux  mémoires  de  Bassompierre,  p.  450:  «  Le  roy  ne 
lui    témoigna  plus  aucune  privauténi  bienveillance...  » 

2.  Brantôme,  t.  VII,  p.  367  :  «  La  reyne  les  envoya  quérir  le 
soir  dans  sa  chambre...  Leurs  querelles  touchoient  deux  grandes 
dames  des  siennes...  Le  subject  de  la  querelle...  touchoit  un 
peu  l'honneur  de  ses  dames  et  estoil  escabreux.  » 


190 

<T  «  une  querelle  née  pour  fort  légère  occasion  »  ; 
Brantôme  dit  qu'il  eut  lieu  «  pour  dames  ».  Les 
dames,  à  ce  qu'il  semble,  ne  jouèrent,  en  l'occur- 
rence, qu'un  rôle  secondaire,  et  tout  au  plus  furent- 
elles  le  prétexte  de  la  noise  l.  Entre  les  mignons 
du  roi,  d'une  part,  et,  d'autre  part  (car  chacun 
avait  sa  bande  et  ses  épées),  les  mignons  de  Mon- 
sieur et  les  gentilshommes  du  duc  de  Guise,  une 
rencontre  était  depuis  longtemps  devenue  iné- 
vitable. 

C'est  en  1576,  suivant  L'Estoile,  que  le  nom  de 
a  mignons  »  commença  de  «  trotter  par  la  bouche 
du  peuple  »,  et  il  les  a  dépeints  en  traits  inou- 
bliables, ces  jeunes  coqs  de  combat,  «  fraisés  et 
frizés  aveq  les  crestes  levées,  les  ratepennades  en 
leurs  testes,  un  maintien  fardé  avec  l'ostentation 
de  mesme,  pignés,  diaprés  et  pulverizés  de 
pouldres  violettes,  de  senteurs  odoriférantes  ».  On 
en  comptait,  autour  du  roi,  dix  ou  douze,  qui  s'é- 
taient rendus  odieux  «  tant  pour  leurs  façons  de 
faire,  qui  estoient  badines  et  hautaines,  que  pour 
leurs  fards  et  accoustremens  efféminés  et  impu- 
diques, mais  surtout  pour  les  dons  immenses  et 
libéralités  que  leur  faisoit  le  roy....  Leurs  exercices 
estoient  de  jouer,  blasphémer,  sauter,  danser,  vol- 
ter,  quereller  et  paillarder,  et  suivre  le  roy  partout 
et  en  toutes  compagnies,  ne  faire,  ne  dire  rien  que 
pour  lui  plaire  ;  peu  soucieux  en  effect  de  Dieu  et 
de  la  vertu,  se  contentans  d'estre  en  la  bonne  grâce 

1.  On  trouvera  l'opinion  contraire  exposée  dans  Forneron,  Les 
ducs  de  Guise  et  leur  époque.  Paris,  Pion,  1877,  t.  II,  p.  261. 


ENTRAGUET  191 

de  leur  maistre,  qu'ils  craignoient  et  honoroient 
plus  que  Dieu...  » 

Les  mignons  de  Henri  III  se  nommaient  Quélus, 
Souvré,  Mauléon,  Livarot,  Grammont,  Saint-Mégrin, 
Beauvais-Nangis,etc.  A  la  tête  des  spadassins  de 
Monsieur  figurait  le  brave  Bussy,  qui  disait, 
n'étant  né  que  gentilhomme,  «porter  dans  l'esto- 
mach  un  cœur  d'empereur  »  4,  Il  harcelait  de 
sarcasmes  sanglants  les  «  mignons  de  couchette  » 
du  roi,  et  c'étaient  chaque  jour  des  altercations  et 
des  combats  entre  deux  groupes  de  jeunes  gens 
dont  la  «  desbordée  outrecuidance  »  2  ne  connais- 
sait plus  de  frein,  et  qui  «  entreprenoient  toutes 
les  choses  qui  leur  venoient  en  fantaisie,  quelles 
qu'elles  fussent  ».  Feuilletons  le  Journal  de  L'Es- 
toile  et  les  Mémoires  de  la  reine  Marguerite  à  par- 
tir du  commencement  de  l'année  1578  :  nous  y 
verrons  la  suite  des  incidents  qui  aboutirent  à  la 
rencontre  du  mois  d'avril. 

Le  6  janvier,  jour  des  Rois,  le  roi,  «  désespéré- 
ment brave,  frizé  et  goldronné  »,  et  suivi  de  ses 
mignons,  «  autant  ou  plus  braves  que  lui  »,mène  à 
la  messe,  en  la  chapelle  de  Bourbon,  la  demoiselle 
de  Pons  de  Bretagne,  reine  de  la  fève.  Bussy,  qui 
assistait  à  la  cérémonie,  «  habillé  tout  simplement 
et  modestement,  mais  suivi  de  six  pages  vestus  de 
drap  d'or  frizé  » ,  dit  très  haut  «  que  la  saison  estoit 
venue  que  les  plus  bélistres  seroient  les  plus 
braves....  De  quoy  suivirent  les  secrettes  haines  et 

1.  L'Estoile. 

2.  Marguerite  de  Valois,  Mémoires. 


192  LA    POSTÉRITÉ    d'aNNE   DE   GRAVILLE 

les    malcontentemens    et    querelles   qui    parurent 
bienstot  après  ». 

Le  9  janvier,  au  bal  du  Louvre,  Bussy  se  prend 
de  querelle  avec  le  seigneur  de  Grammont.  Le  len- 
demain 10,  de  grand  matin,  il  se  rend  à  la  porte 
Saint-Antoine  avec  trois  cents  gentilshommes  de 
Monsieur,  bien  armés  et  montés,  pour  se  rencon- 
trer avec  un  nombre  égal  de  gentilshommes  du 
roi,  à  la  tête  desquels  se  trouvait  Grammont.  On 
parvient  à  séparer  les  deux  troupes.  Mais,  dans 
l'après-midi,  Grammont  va  relancer  Bussy  dans  son 
logis  de  la  rue  des  Prouvaires,  et  l'y  assiège.  Les 
gardes  du  roi  interviennent,  emmènent  les  deux 
adversaires  au  Louvre,  où  les  maréchaux  de  Mont- 
morency et  de  Gossé  réussissent  à  les  réconcilier 
(pour  la  forme),  après  quoi  le  roi  leur  fait  «  une 
belle  et  grave  remontrance  ».  Quelques  jours  plus 
tard  paraissait  une  ordonnance  très  sévère  contre 
les  duels.  On  n'en  tint  nul  compte. 

Le  1er  février,  Quélus,  accompagné  de  Saint-Luc, 
de  François  d'O,  d'Arqués  (depuis  duc  de  Joyeuse) 
et  de  Saint-Mégrin,  «  tous  jeunes  mignons  chéris 
et  favorisez  du  roy  »,  rencontrent,  près  de  la  porte 
Saint-Honoré,  Bussy,  qu'escortait  un  seul  gentil- 
homme. Ils  le  chargent,  et  Bussy  n'échappe  que 
par  miracle.  C'est  à  cette  occasion  qu'il  écrivit  au 
roi  cette  lettre,  souvent  citée,  où  il  lui  demandait, 
en  termes  d'une  fierté  souveraine,  la  permission  de 
«  se  contenter  »  avec  Quélus,  «  par  la  voye  que 
les  hommes  d'honneur  tiennent  en  leur  vengeance, 
encore  que  l'acte  dont  il  se  plaignoit  ne  l'obligeât  à 
telle  raison  » . 


ENTRAGUET  193 

Le  9  février,  célébration,  en  grande  pompe,  au 
Louvre,  des  noces  de  Saint-Luc  et  de  la  demoiselle 
de  Brissac.  Au  bal  du  soir,  le  duc  d'Anjou  est 
bafoué  et  tourné  en  ridicule  par  Maugiron,  Quélus 
et  les  autres  mignons  du  roi.  Cinq  jours  plus  tard, 
accompagné  de  Bussy  et  de  quelques  autres  gen- 
tilshommes, il  s'évade  du  Louvre  par  la  fenêtre 
de  l'appartement  de  sa  sœur,  et  se  retire  à  Angers. 

Lé  2  avril, querelle  entre  Souvré  l  et  La  Valette2, 
«  pour  l'amour  des  daines  ».  Souvré  était  soutenu 
par  a  ceux  de  la  maison  de  Guise  »,  La  Valette 
par  les  mignons  du  roi.  On  réussit,  encore  cette 
fois,  à  prévenir  une  bataille  rangée. 

Mais  la  surexcitation  de  cette  jeune  noblesse 
ardente,  divisée  en  factions  irréconciliables,  en  était 
venue  au  point  de  ne  pouvoir  s'apaiser  que  dans  le 
sang.  D'autant  que  plusieurs  des  mignons  de  Mon- 
sieur —  entre  autres  Maugiron3  —  ayant  récem- 
ment quitté  son  service  pour  passer  à  celui  du  roi, 
se  montraient  d'une  insolence  insupportable  à  l'en- 
droit de  leurs  anciens  compagnons.  De  plus,  les 
mignons  du  roi,  certains  de  servir  en  cela  les 
secrets  désirs  de  leur  maître,  avaient  commencé, 
depuis  la  fuite  de  Monsieur,  de  s'attaquer  aux 
amis  du  duc  de  Guise. 

Le  26  avril,  l'orage  éclata.  Quélus,  dans  la  cour 

1.  Gilles  de  Souvré,  marquis  de  Courtenvaux. 

2.  Jean-Louis  de  Nogaret,  seigneur  de  La  Valette,  duc  d'E- 
pernon  en  1581. 

3.  François  de  Maugiron,  fils  de  Laurent  de  Maugiron,  baron 
d'Ampuis,  lieutenant-général  en  Dauphiné.  Maugiron  avait  perdu 
un  œil  au  siège  d'Issoire. 

13 


194  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE   DE   GRA VILLE 

du  Louvre,  provoqua,  sous  un  prétexte  quelconque, 
Entraguet1.  S'ensuivit  le  fameux  duel,  que  L'Es- 
toile  raconte  en  ces  termes  : 

Le  dimanche  27  avril,  pour  demesler  une  querelle  née 
pour  fort  légère  occasion,  le  jour  précédent,  en  la  cour  du 
Louvre,  entre  le  seigneur  de  Quélus,  l'un  des  grans  mignons 
du  Roy,  et  le  jeune  Antragues,  qu'on  apeloit  Antraguet, 
favori  de  la  maison  de  Guise,  ledit  Quélus  avec  Maugiron  el 
Livarrot  2,  et  Antraguet  avec  Riberac  3  et  le  jeune  Chom- 
berg  *,  se  trouvèrent,  dès  cinq  heures  du  matin,  au  Marché- 
aux-Chevaux  (anciennement  les  Tournelles,  près  la  Bastille 
Saint-Anthoine)  et  là  combattirent  si  furieusement  que  le 
beau  Maugiron  et  le  jeune  Ghomberg-  demeurèrent  morts 
sur  la  place  ;  Riberac,  des  coups  qu'il  y  receust,  mourust  le 
lendemain  à  midi  ;  Livarrot,  d'un  grand  coup  qu'il  eust  sur 
la  teste,  fut  six  sepmaines  malade  et  enfin  reschappa;  Antra- 
guet s'en  alla  sain  et  sauf  aveq  un  petit  coup,  qui  n'estoit 
qu'une  esgratigneure  au  bras  ;  Quélus,  auteur  et  agresseur  de 
la  noise,  de  dix-neuf  coups  qu'il  y  receust,  languist  trente 
trois  jours,  et  mourust  le  jeudi  29e  mai,  en  l'hôtel  de  Boisi, 
où  il  fut  porté  du  champ  du  combat  comme  lieu  plus  ami  et 


1.  Quélus  exécrait  Bussy,  et  c'est  à  lui  surtout  qu'il  eût  voulu 
s'en  prendre.  Mais  Bussy  était  absent,  ayant  suivi  son  maître  à 
Angers. 

2.  Jean  d'Arces,  baron  de  Livarot,  d'une  illustre  maison  dau- 
phinoise. Ce  fut  lui  qui  tua  Schomberg.  Il  fut  tué  en  duel,  à  son 
tour,  le  5  mai  1581,  par  le  marquis  de  Maignelais.  (Antoine  de 
Halluin,  marquis  de  Maignelais,  fils  de  Charles,  marquis  de 
Piennes).  Mais  son  laquais  le  vengea  sur  l'heure,  et  tua  Maignelais 
par  derrière. 

3.  François  d'Aydie,  vicomte  de  Riberac,  fils  de  Guy  d'Aydie 
et  de  Marie  de  Foix  de  Candale. 

4.  Georges  de  Schomberg,  frère  cadet  de  Gaspard  de  Schom- 
berg, gentilhomme  allemand  naturalisé  français,  nommé  par 
Charles  IX  gouverneur  de  la  Haute  et  Basse-Marche,  et  qui  fut 
depuis  intendant  des  finances. 


ENTRAGUET  195 

plus  voisin  *.  Et  ne  luy  proufîta  la  grande  faveur  du  Roy, 
qui  l'alloit  tous  les  jours  voir,  et  ne  bougeoit  du  chevet  de 
son  lit,  et  qui  avoit  promis  aux  chirurgiens  qui  le  pansoient 
cent  mil  francs  au  cas  qu'il  revinst  en  convalescence,  et  à  ce 
beau  mignon  cent  mil  escus  pour  luy  faire  avoir  bon  cou- 
rage de  guérir.  Nonobstant  lesquelles  promesses,  il  passa  de 
ce  monde  en  l'autre,  aiant  toujours  en  la  bouche  ces  mots, 
mesmes  entre  ses  derniers  souspirs,  qu'il  jettoit  avec  grande 
force  et  grand  regret  :  Ah  !  mon  roy,  mon  roy  !  sans  parler 
autrement  de  Dieu  ni  de  sa  mère.  A  la  vérité  le  Roy  portoit 
à  Maugiron  et  à  luy  une  merveilleuse  amitié,  car  il  les  baisa 
tous  deux  morts,  fist  tondre  leurs  testes  et  emporter  et  serrer 
leurs  blonds  cheveux,  osta  à  Quélus  les  pendans  de  ses 
aureilles,  que  luy-mesme  auparavant  luy  avoit  donnés  et 
attachés  de  sa  propre  main. 

Voici  maintenant  le  récit  de  Brantôme2,  lequel 
diffère  en  quelques  points  de  celui  qu'on  vient  de 
lire,  et  y  ajoute  certains  détails  : 

Je  viens  à  nos  (combats)  modernes.... 

J'accomenceray  par  celluy  de  Quielus  et  d'Antraguet, 
principaux  querelleurs,  et  ce  pour  dames.  Riberac  et  Chom- 
bert  le  jeune,  Allemand,  secondoient  et  tierçoient  Antraguet  ; 


1.  Avec  Jacques  de  Lévis  finit  la  postérité  masculine  de  la 
maison  de  Lévis-Caylus.  Les  terres  et  le  château  de  Caylus  pas- 
sèrent dans  la  maison  de  Pesteils  par  suite  du  mariage  de  sa 
sœur  Jeanne  de  Lévis  avec  Jean-Claude,  seigneur  de  Pesteils  et 
de  Salers.  De  ce  mariage  naquirent  quatre  filles  :  i°  X,  qui  fut 
abbesse  du  monastère  de  Rodez;  2°  Anne,  qui  épousa  Jean,  baron 
de  Verfeil,  de  la  maison  de  Tubières-Grimoard  ;  3°  autre  Anne, 
qui  épousa  en  premières  noces  Antoine  Yzarn  de  Frayssinet,  en 
secondes  noces  Antoine  de  Touchebœuf,  comte  de  Clermont-Ver- 
teillac  ;  4°  Camille,  qui  épousa  en  premières  noces  Charles  de  Cas- 
sagnes  de  Beaufort,  marquis  de  Miramon,  en  secondes  noces 
Anne  de  Noailles,  marquis  de  Montclar. 

2.  Discours  sur  les  duels. 


196  LA    POSTÉRITÉ   d'aNNE    DE    GRAVILLE 

Maugiron  et  Livarot  secondoient  et  tierçoient  Quielus,  qui 
tous  seconds  et  tiers  s'offrirent  à  se  battre,  plus  par  envie  de 
mener  les  mains  que  par  grandes  inimitiez  qu'ils  eussent 
ensemble.  Ce  combat  fut  très  beau...  Antraguet  avoit  à  faire 
avecques  Quiélus,  Riberac  avec  Maugiron,  et  Livarot  avec 
Ghomberg.  Il  combattirent  vers  les  rempars  et  porte  de 
sainct  Anthoine,  à  trois  heures  du  matin  en  esté,  de  sorte 
qu'il  n'y  eust  aucun  qui  les  vist  battre,  que  quelques  trois 
ou  quatre  pauvres  gens...  M.  de  Quielus  ne  mourut  pas  sur 
la  place,  mais  il  survesquit  quatre  ou  cinq  jours  *...  Enfin  il 
mourut,  car  il  estoit  fort  blessé  ;  il  se  plaignit  fort  d'Antra- 
guet,  de  quoy  il  avoit  la  dague  plus  que  luy,  qui  n'avoit  que 
la  seulle  espée  ;  aussy,  pour  parer  et  destourner  les  coups 
que  l'autre  luy  donnoit,  il  avoit  la  main  toute  découpée  de 
playes  ;  et  sinsy  qu'ils  se  voulurent  affronter,  Quielus  dict  à 
Antraguet  :  «  Tu  as  une  dague,  et  moy  je  n'en  ay  poinct.  » 
A  quoy  répliqua  Antraguet  :  «  Tu  as  donc  faict  une  grande 
faute  de  l'avoir  oubliée  au  logis  ;  icy  sommes-nous  pour 
nous  battre,  et  non  pour  poinctilles  des  armes.  »  Il  y  en 
eust  aucuns  qui  dirent  que  c'estoit  quelque  espèce  de  super- 
cherie d'avoir  eu  l'advantage  de  la  dague,  s'il  n'en  avoist  été 
convenu  de  n'en  porter  poinct,  mais  la  seulle  espée.  Il  y  a 
à  disputer  là-dessus  ;  mais  Antraguet  disoit  n'en  avoir  esté 
parlé.  D'autres  disoient  que,  par  gentillesse  chevaleresque, 
il  debvoit  quicter  sa  dague,  c'est  à  sçavoir  s'il  le  debvoit.  Je 
m'en  rapporte  aux  bons  discoureurs,  meilleurs  que  moy  2. 


1.  C'est  là  une  erreur.  Quélus,  qui  eut  le  poumon  traversé 
d'un  coup  d'épée,  survécut  trente-trois  jours.  «  C'étoit,  dit  de 
Thou,  un  triste  spectacle  de  voir  ce  jeune  homme,  dont  le  teint 
étoit  auparavant  si  fleuri,  devenu  si  maigre  et  si  desséché  que 
les  os  lui  perçoient  la  peau  ». 

2.  Je  donne  (Appendice,  n°  IV),  à  raison  des  détails  intéres- 
sants qu'il  contient,  notamment  en  ce  qui  touche  le  rôle  de  Mau- 
giron, un  troisième  récit,  celui  de  Vulson  de  la  Colombière.  Vul- 
son,  pas  plus  que  L'Estoile  et  Brantôme,  n'a,  du  reste,  appro- 
fondi les  causes  de  la  rencontre,  telles  qu'elles  ressortent  des 
pages  qui  précèdent. 


ENTRAGUET  197 

Tel  fut  cet  illustre  combat  —  on  le  compara  à 
celui  des  Horaces  et  des  Curiaces  —  dans  lequel  le 
principal  vainqueur  ne  se  signala  ni  par  sa  géné- 
rosité, ni  même,  dirions-nous  aujourd'hui,  par  sa 
correction.  Mais,  en  ce  temps-là,  les  règles  du  duel 
n'étaient  pas  encore  fixées.  Blâmable  ou  non, 
Entraguet  eut  pour  lui  l'opinion  publique,  et  c'est 
à  lui  que  donnent  raison  les  pasquils,  les  vaude- 
villes et  les  complaintes  —  innombrables  et,  pour 
la  plupart,  obscènes  —  improvisés  au  lendemain 
de  l'événement  : 

L'Antraguet  et  ses  compagnons 
Ont  bien  estrillé  les  mignons  ; 
Chacun  dit  que  c'est  grand  dommage 
Qu'il  n'y  en  est  mort  davantage... 

Mais  tandis  que  la  verve  populaire  s'exerçait 
aux  dépens  des  vaincus  et  que  les  prédicateurs 
de  Paris  «  crioient  tout  haut  publiquement, 
en  leurs  chaires  »  qu'il  fallait  traîner  à  la  voirie 
Ribérac,  Schomberg  et  Maugiron,  morts  sur  la 
place  ',  —  au  même  moment  on  les  enterrait  en 
grande  pompe  à  Saint-Paul,  et  toute  la  cour  assis- 
tait à  leurs  obsèques.  Célébrées  un  mois  plus  tard, 
celles  de  Quélus,  qui  n'avait  succombé  qu'après 
une  longue  agonie,  furent  particulièrement  solen- 
nelles. Il  n'y  avait  pas,  au  xvie  siècle,  de  «  bel 
enterrement  »  sans  oraison  funèbre.  Arnaud  Sor- 
bin,  prédicateur  de  la  cour,  et  le  panégyriste  à   la 

1.  Maugiron  avait  expiré  en  blasphémant.  Maurice  Poncet, 
curé  de  Saint-Pierre-des-Arcis,  prêcha  que  lui  et  ses  compa- 
gnons étaient  damnés  (Brantôme). 


198  LA   POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRAVILLE 

mode,  fut,  dans  la  circonstance,  commis  d'office 
par  le  commandement  exprès  du  roi,  et  ne  put  se 
dérober  à  une  tâche  que  la  vie  et  la  mort  du 
mignon  rendaient  également  malaisée.  Cette  tâche, 
il  s'en  acquitta,  du  reste,  très  habilement,  voire 
même  très  chrétiennement.  Il  déplora,  en  termes 
généraux,  les  mœurs  sanguinaires  de  la  noblesse 
française  ;  venant  à  Quélus,  il  vanta  son  antique 
extraction,  et  le  loua  d'avoir,  depuis  le  jour  du 
duel  jusqu'à  son  dernier  soupir,  pleuré  ses  péchés 
et  fait  pénitence.  Enfin,  il  invoqua  en  faveur  du 
défunt  la  miséricorde  divine,  et  son  discours  s'a- 
cheva sur  une  prière  touchante  et  d'un  accent  sin- 
cèrement ému  1. 

Quélus  eut  mieux,  pour  le  faire  passer  à  la  pos- 
térité, que  l'oraison  funèbre  de  Sorbin.  Les  poètes 
le  chantèrent.  Desportes,  dans  les  vers  qu'il  lui  a 
consacrés  2,  insiste,  et  même  beaucoup  trop,  sur  sa 
beauté  : 

Quélus,  que  la  nature  avoit  fait  pour  plaisir, 
Comme  une  œuvre  accomplie,  admirable  et  divine, 
Portoit  Amour  aux  yeux  et  Mars  dans  la  poitrine  ; 

Le  voyant,  on  brûloit  d'envie  ou  de  désir... 

1.  Je  donne  (Appendice,  n°  v)  quelques  renseignements  biogra- 
phiques sur  Arnaud  Sorbin  et  une  analyse  détaillée  de  son  orai- 
son funèbre. 

2.  Œuvres  (éd.  André  Michiels.  Paris,  1858)  :  Épitaphes.  Voir 
aussi  Élégies  (Aventure  seconde.  Cléophon),  et,  dans  les  Prières 
et  autres  œuvres  chrétiennes,  une  pièce  intitulée  Plainte,  qui  se 
termine  ainsi  : 

Donne  que  les  esprits  de  ceux  que  je  souspire 
N'esprouvent  point,  Seigneur,  ta  justice  et  ton  ire; 
Rens-les  purifiez  par  ton  sang  précieux, 
Gancelle  leurs  péchez  et  leurs  folles  jeunesses, 
Fay  leur  part  de  ta  grâce,  et,  suivant  tes  promesses, 
Ressuscite  leurs  corps  et  les  mets  dans  les  cieux. 


ENTRAGUET  199 

Ronsard  fit  pour   lui  deux  épitaphes.  Voioi  la 
première  : 

De  tout  ce  que  Nature  en  ce  monde  peult  faire 
De  vaillant,  de  parfait,  de  courtois  et  de  beau, 
L'ombre  en  repose  icy  :  le  reste  est  un  flambeau 
Qui  rayonnant  d'honneur  dans  le  ciel  nous  esclaire. 
Le  divin  ne  sçauroit  par  la  mort  se  desfaire  : 
Les  mortels  seulement  ont  besoin  du  tombeau. 
La  tombe  de  Quélus  est  le  ciel,  l'air  et  l'eau  : 
La  terre  en  sa  rondeur  n'y  pourroit  satisfaire. 
Si  quelqu'un  présumoit  un  tombeau  luy  dresser, 
Il  ne  faudroit,  Passant,  les  marbres  dépesser, 
Mais  amasser  l'honneur  et  la  vertu  qui  dure, 
Puis  l'enterrer  dedans  pour  prendre  son  sommeil. 
Il  ne  faut  au  vaillant  un  pompeux  appareil  : 
Ou  bien,  s'il  luy  en  faut,  c'est  telle  sépulture  '. 

L'éloge  paraîtra  bien  un  peu  forcé,  s'appliquant 


4.  La  seconde  épitaphe  est  «  en  dialogue  »  : 
LE  PASSANT  ET  LE  GÉNIE 


Lb  P.         Qui  donc  repose  icy  dedans  ? 
Lb  G.        La  beauté  d'un  jeune  printemps 
Et  la  vertu  qui  l'homme  honore... 


Le  P.         Quelle  Parque  au  cizeau  cruel 

Lui  trancha  sa  trame  ?  —  Le  G.  Un  duel. 
Mars,  comblé  de  peur  et  d'envie, 
Davant  ses  ans  coupa  sa  vie, 
Craignant  de  ne  se  veoir  vaincu, 
Si  ce  corps  eust  long  temps  vescu. 

Le  P.         En  quel  âge  veit-il  Pluton  ? 

Le  G.         A  peine  son  jeune  menton 

Se  couvroit  d'une  tendre  soye 
Quand  de  la  Parque  il  fut  la  proye. 

Le  P.         Quel  pays  de  luy  s'est  vanté  ? 

Le  G.         Languedoc  l'avoit  enfanté, 
Issu  de  ceste  vieille  race 
De  Levi,  que  le  temps  n'efface. 

Le  P.         Au  reste,  dy  son  nom.  —  Le  G.  Quelus. 
Va,  Passant,  n'en  demande  plus. 


200  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GBAV1LLE 

à  un  jeune  favori  de  mœurs  équivoques1.  Mais  la 
muse  de  Ronsard  ne  savait  chanter  qu'à  pleine 
voix  ;  et  il  a  déploré  la  mort  de  «  Beaumont  » ,  le 
lévrier  de  Charles  IX,  et  celle  de  «  la  Barbiche  », 
la  levrette  de  Mme  de  Villeroy,  du  même  ton  que 
celles  de  Maugiron  et  de  Quélus.  De  tels  vers, 
composés  sur  commande  et  dans  l'espoir  d'obtenir 
quelque  largesse,  ne  tiraient  pas  d'ailleurs  à  con- 
séquence. Aussi  nous  garderons-nous  de  prendre 
au  grand  sérieux  les  vingt-quatre  sonnets  qu'A- 
madis  Jamyn,  «  poëte  transcendant  »,  comme  le 
qualifie  L'Estoile,  écrivit  à  la  mémoire  de  Quélus, 
de  Maugiron  et  de  Saint-Mégrin2.  «  Regardez-moi 
du  ciel  »,  fait-il  dire  au  roi  dans  l'un  de  ces  son- 
nets : 

Regardez-moi  du  ciel,  voies  vostre  Henri 

Triste,  pensif,  songeant,  solitaire  et  marri, 

Qui  son  âme  et  sa  vie  en  larmoiant  distille, 

Et  ne  cesse  d'Argus  tous  les  yeux  désirer, 

Car  les  siens  ne  sont  plus  bastantsà  vous  pleurer: 

Pour  vous  pleurer  tous  trois,  il  enfaudroit  cent  mille  î 

Ce  qu'on  doit  retenir  de  ces  vers  de  circon- 
stance, c'est  qu'ils  expriment  et  qu'ils  célèbrent  la 
douleur  scandaleuse  de  Henri  III.  On  a  vu  qu'il 
emporta  et  serra  «  les  blonds  cheveux  »  de  ses 
mignons  et  qu'il  ôta,  de  ses  propres  mains,  à  Qué- 

1.  Cf.  d'Aubigné,  La  confession  catholique  du  sieur  de 
Sancy,  1.  I,  ch.  vu  :  «  Si  je  contois  les  espousailles  de  Caylus  » 
etc..  —  L'allégation  de  d'Aubigné  ne  doit,  cela  va  sans  dire, 
être  acceptée  que  sous  réserve. 

2.  Paul  d'Estuer  de  Caussade  de  Saint-Mégrin,  assassiné  le 
21  juillet  1578,  au  sortir  du  Louvre,  par  des  spadassins  à  la 
solde  des  Guises.  Il  passait  pour  être  l'amant  de  la  duchesse  de 
Guise. 


ENTRAGUET  '  201 

lus,  pour  les  garder  comme  une  relique,  les  pen- 
dants d'oreille  qu'il  lui  avait  donnés .  Il  fit  élever, 
dans  Saint-Paul,  à  Quélus,  à  Maugiron  et  à  Saint- 
Mégrin,  de  magnifiques  tombeaux  K 


III 


Si  son  chagrin  était  vif,  son  ressentiment  ne  l'était 
pas  moins,  et,  pendant  quelques  jours,  il  ne  rêva 
que  vengeance  2.  Mais  le  duc  de  Guise,  prenant  très 
haut  la  défense  d'Entraguet,  déclara  qu'il  «  n'avoit 
fait  acte  que  de  gentilhomme  et  d'homme  de  bien  ; 
que  si  pour  cela  on  le  vouloit  fascher,  qu'il  avoit 
une  bonne  espée  et  qui  coupoit  bien,  qui  luy  en 
feroit  la  raison.  Manda  aussi  audit  Entraguet  qu'il 
estoit  de  ses  amis,   et  qu'il  s'en  asseurast  au  be- 


1.  Ces  tombeaux,  où  étaient  leurs  «  figures  de  marbre  »,  furent 
détruits  par  le  peuple  le  2  janvier  1589,  «  disant  qu'il  n'appartenoit 
pas  à  ces  meschans  athées,  morts  en  regniant  Dieu,  sangsues  du 
peuple  et  mignons  du  tiran,  d'avoir  si  braves  monumens  et  si 
superbes  en  l'église  de  Dieu  »  (L'Estoile). 

Les  mausolées  des  mignons  sont  décrits  et  reproduits  en  gra- 
vure dans  Les  antiquitez,  croniques  et  singularitez  de  Paris,  etc., 
par  Gilles  Corrozet,  Parisien  ;  Plus  les  antiquitez  et  singularitez 
de  Paris,  livre  second,  recueillies  par  Jean  Rabel,  peintre.  —  Le 
livre,  entre  lu32  et  1608,  a  eu  de  nombreuses  éditions. 

2.  J.  de  La  Taille,  Discours  notable  des  duels,  de  leur  origine 
en  France,  etc.,  Paris,  Cl.  Rigaud,  1607;  et  Vital  d'Audiguier, 
Le  vray  et  ancien  usage  des  duels.  Paris,  Billaine,  1617  :  «  En- 
traguet se  sauva  blessé  à  la  faveur  de  M.  de  Guise  ;  et  bien 
lui  en  prit,  car  le  roy  l'eust  fait  mourir,  pour  la  grande  affec- 
tion qu'il  portoit  à  Caylus.  » 

3.  L'Estoile» 


202  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRAV1LLE 

Grâce  à  la  protection  du  duc,  Entraguet  ne  fut 
pas  inquiété.  Chez  Henri  III,  d'ailleurs,  les  impres- 
sions étaient  vives,  mais  superficielles  ;  et  il  eut, 
vers  ce  moment-là  et  dans  les  années  qui  suivirent, 
d'absorbantes  préoccupations  qui  lui  firent  oublier 
sa  rancune.  Entraguet,  pendant  ce  temps,  s'assagis- 
sait ;  ses  ambitions,  jusque  là  toutes  tournées  à  la 
galanterie,  prenaient  un  autre  caractère. 

C'est  en  1585  —  après  la  mort  du  duc  d'Anjou  — 
que  la  Ligue  se  constitua  définitivement  ;  c'est  alors 
que,  sous  couleur  de  poursuivre  l'extirpation  de 
l'hérésie,  elle  commença  de  se  manifester  comme 
parti  d'opposition.  Entraguet,  perdu  dans  l'esprit  du 
roi  et  désespérant  de  rentrer  jamais  en  faveur, 
y  adhéra  l'un  des  premiers,  ainsi  que  son  frère 
François,  «  sur  l'esprit  duquel  il  pouvoit  beau- 
coup »  1,  et,  avec  tous  les  disgraciés,  tous  les  mécon- 
tents, sans  parler  des  catholiques  exaltés,  se  rangea 
sous  la  bannière  du  duc  de  Guise. 

Mais  peu  à  peu  ses  dispositions  se  modifièrent2. 
Son  second  frère,  Glermont  d'Entragues  (le  capitaine 
des  gardes),  le  pressait  de  revenir  au  parti  du  roi.  Il 

1.  Bibl.  nat.,  Dossiers  bleus,  54,  fol.  74.  —  Cf.  Villeroy,  Mé- 
moires :  «  Le  sieur  de  Dunes...  lequel  avoit  tout  pouvoir  envers  son 
aisné.  » 

2.  De  Thou,  Histoire  Universelle,  trad.  de  1740,  t.  VII,  p.  323  et 
suiv.  :  «  Les  sieurs  de  Balsaç  avoient  d'abord  embrassé  le  parti 
de  la  Ligue  ;  mais,  soit  que  les  bienfaits  du  duc  de  Guise,  quelque 
libéral  qu'il  fût  du  bien  d'autrui,  ne  fussent  pas  capables  de  con- 
tenter leur  avarice,  et  qu'ils  espérassent  mieux  faire  leur  compte 
avec  le  roi,  comme  les  Ligueurs  le  publièrent...  sollicités  d'ail- 
leurs par  Charles  de  Clermont,  leur  frère,  un  -des  quatre  capi- 
taines des  gardes  du  corps,  ils  avoient  repris  le  parti  du  roi  » 
etc.... 


ENTRAGUET  203 

réfléchit  au  surplus  que  François  disposait  d'Orléans  ; 
que  le  roi  avait  le  plus  évident  intérêt  à  se  rendre 
maître  de  cette  grande  ville,  située  au  cœur  du 
royaume  et  jusqu'alors  acquise  à  la  Ligue  ;  qu'il 
serait  par  conséquent  facile  de  la  lui  vendre  très 
cher.  Ces  réflexions  d'ordre  exclusivement  pratique 
eurent  bientôt  achevé  de  le  déterminer. 

«  Celait,  dit  de  Thou,  l'homme  du  monde  le  plus 
habile  à  manier  une  intrigue  de  cour.  »  Il  profita 
de  son  intimité  avec  les  ducs  de  Mayenne,  de 
Nemours,  d'Aumale  et  d'Elbeuf  pour  les  indisposer 
contre  le  duc  de  Guise,  dont  ces  princes  ne  sup- 
portaient qu'impatiemment  la  suprématie  ;  et,  vers 
le  même  moment,  "engagea,  par  l'intermédiaire 
de  Villeroy,  une  négociation  longue  et  compliquée 
à  l'effet  de  livrer  Orléans  à  Henri  III.  Il  deman- 
dait pour  son  frère  le  gouvernement  en  chef 
du  duché  (François  n'y  était  que  le  subordonné  du 
chancelier  de  Gheverny  l)  avec,  pour  lui-même, 
la  lieutenance  et  une  compagnie  de  cinquante 
hommes  d'armes.  En  échange,  François  promettrait, 
offrant  au  besoin  «  de  faire  ses  Pasques  et  recevoir 
le  Saint-Sacrement  » ,  de  se  «  départir  de  toutes  ligues, 
praticques,  associations,  obligations  et  intelli- 
gences »  2  contraires  aux  intérêts  du  roi,  et  de  tenir 


1.  François  demandait  aussi  les  gouvernements  du  pays  Char- 
train,  du  Blaisois,  d'Amboise  et  de  Loudun,  qui  appartenaient 
également  à  Gheverny.  Mais  il  accepta  vingt  mille  écus  en  échange 
de  cette  prétention,  et  aussi  en  manière  de  satisfaction  pour  un 
affront  que  son  fils  se  plaignait  d'avoir  reçu  du  duc  d'Epernon 
l'année  précédente.  —  Cf.  Dossiers  bleus,  54,  f°  68. 

2.  Villeroy. 


204  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE   GRAV1LLE 

la  ville  à  sa  disposition.  François  refusait,  au  sur- 
plus, de  prendre  cet  engagement  par  écrit,  alléguant 
(l'édifiant  scrupule  !)  que  «  semblable  obligation 
escritte  ne  pouvoit  apporter  plus  de  seureté  que  la 
parole  et  foy  d'un  homme  d'honneur  »  1. 

Ce  marchandage  (on  en  trouvera  le  détail  dans 
les  Mémoires  de  Villeroy)  aboutit  après  la  journée 
des  Barricades.  Henri  III  avait  dû  s'enfuir  de  Paris 
le  13  mai  1588,  et  il  devenait  indispensable  pour 
lui  de  s'assurer  d'Orléans,  comme  d'un  lieu  de  retraite 
possible.  Aussi  finit-il  par  céder  aux  exigences  des 
Balsac  et  par  leur  accorder  tout  ce  qu'ils  deman- 
daient. Moyennant  quoi  François  de  Balsac  lui 
envoya,  le  27  juillet,  sa  «  promesse  de  fidélité  »  2. 
Dès  le  15,  à  vrai  dire,  le  roi  s'était  laissé  arracher  le 
fameux  édit  d'Union  ;  et  des  articles  secrets  de  cet 
édit  stipulaient  la  cession  à  la  Ligue  victorieuse  de 
diverses  places  de  sûreté,  parmi  lesquelles  Orléans. 
En  traitant  avec  les  Balsac,  désormais  acquis  à  sa 
cause,  Henri  III  avait  annulé  par  avance,  en  lui 
retirant  toute  sa  valeur,  l'apparente  concession  faite 
à  la  Ligue. 

Cette  question  d'Orléans  fut  de  celles  qui,  peu 
après,  quand  s'ouvrirent  les  Etats  de  Blois  (octobre), 
achevèrent  d'exaspérer  Henri  III  contre  Guise.  Le 
duc  n'ignorait  pas  que  les  Balsac  eussent  changé  de 
camp.  Vers  le  milieu  d'octobre,  François  Colas, 
seigneur  des  Francs,  l'un  des  échevins  d'Orléans, 

1.  Villeroy.  —  Nous  allons  voir  dans  un  instant  que  François  de 
Balsac  finit  par  se  décider  à  écrire. 

2.  Bibl.  nat.,  Dossiers  bleus,  54,  fol.  68;  et  Villeroy,  Mémoires. 


ENTRAGUET  205 

était  venu  le  prévenir  qu'ils  le  trahissaient1.  Aussi 
tenait-il  essentiellement  à  ce  que  le  gouvernement 
de  la  ville  leur  fût  retiré.  Le  roi,  par  contre,  qui  les 
avait  achetés,  ne  tenait  pas  moins  à  les  y  maintenir. 
Il  y  eut  entre  Henri  III  et  le  duc  uue  vive  alterca- 
tion à  ce  sujet,  au  cours  de  laquelle  ce  dernier 
déclara  impérieusement  qu'Orléans  avait  été  cédée 
à  l'Union  comme  ville  de  sûreté,  et  «  qu'il  sauroit 
bien  la  conserver  » 2.  Ce  mot  blessa  profondément 
le  roi.  Il  y  avait  beau  temps  qu'il  détestait  Guise  ; 
et,  depuis  la  journée  des  Barricades,  son  ressenti- 
ment s'était  tourné  en  haine.  Mais  peut-être  eût-il 
reculé  devant  l'idée  du  meurtre,  si  les  humiliations 
quotidiennes  que  le  duc  lui  infligeait  ne  l'eussent 
poussé  à  bout.  La  querelle  à  propos  d'Orléans  fut 
une  de  ces  humiliations  ;  et  les  Balsac,  dont  le  revi- 
rement en  fournit  le  sujet,  se  trouveraient  par  là 
seul  mêlés  au  drame  de  Blois.  Nous  allons  les  y 
voir  intervenir  plus  directement. 


IV 


Ce  drame  3,  il  n'y  a  lieu  de  le  raconter  ici  qu'au 
point  de  vue  du  rôle  qu'ils  y  jouèrent.  Un  rôle  pas- 
sif, au  moins  en  ce  qui  touche  la  perpétration  de 
l'assassinat  :  néanmoins,  le  rôle  de  complices. 

1.  P.  de  Vaissière,  De  quelques  assassins.  Paris,  Émile-Paul, 
1912,  p.  229. 

2.  De  Thou. 

3.  Je  renvoie  au  récit  si  précis  —  et  d'autant  plus  vivant  et 
coloré  —  qu'en  a  fait  M.  Pierre  de  Vaissière  clans  son  livre  De 
quelques  assassins. 


206  LA    POSTÉRITÉ    d'àNNE    DE    GRAVILLE 

Dès  le  mois  d'octobre,  et  à  la  suite  de  l'avertisse- 
ment que  lui  avait  donné  Colas  des  Francs,  le  duc 
avait  dépêché  à  Orléans  Claude  de  Semur,  seigneur 
de  Trémont,  capitaine  de  ses  gardes,  pour  s'y  ren- 
seigner sur  l'état  des  esprits  et  sur  les  dispositions  du 
gouverneur.  Et  Semur  était  revenu  lui  dire  qu'  «  il 
avoit  sceu  de  Mme  d'Entragues  (Marie  Touchet)  qu'il 
y  avoit  une  conspiration  faite  contre  sa  personne, 
et  que  son  mari,  M.  d'Entragues,  estoit  parti  pour 
Rlois,  espérant  estre  un  des  personnages  qui  joue- 
r oient  la  tragédie  des  Estats  »  *, 

Donc,  François  de  Balsac,  deux  mois  avant  le 
crime,  le  prévoit,  le  pressent  —  et  accourt,  dans  le 
but,  sinon  d'y  participer,  au  moins  d'en  tirer  pro- 
fit. 

Le  23  décembre,  en  ce  jour  fatal,  «  le  plus  obscur, 
le  plus  sombre  et  le  plus  ténébreux  qui  fut  jamais 
veu  »2,  on  le  trouve  rôdant,  dès  avant  l'aube,  à  tra- 
versas corridors  du  château  de  Blois  ;  et  vers  quatre 
heures  du  matin,  il  se  glisse,  suivi  d'Entraguet,  dans 
la  cabinet  du  roi,  qui  leur  avait  donné  rendez-vous 
la  veille,  ainsi  qu'à  MM.  d'Aumont,  de  Rambouil- 
let, de  Maintenon,  et  à  quelques  autres  encore  3.  Ils 
étaient  donc  (tout  du  moins  le  fait  supposer)  dans 
la  confidence  de  l'exécution  projetée. 


1.  Histoire  de  la  Ligue  pendant  les  années  1587  à  I5S9  (Bibl. 
nat.,  ms.  fr.  10270,  fol.  75  v°)  ;  texte  cité  par  M.  P.  de  Vaissière, 
p.  229. 

2.  Documents  historiques  sur  l'assassinat  des  duc  et  cardinal 
de  Guise.  Enquête  criminelle  :  déposition  de  Jean  Péricard 
{Revue  rétrospective,  lre  série,  t.  IV)  ;  cf.  P.  de  Vaissière,  p.  273. 

3.  P.  de  Vaissière,  p.  265. 


ENTRAGUET  207 

C'est  en  leur  compagnie  *  qu'Henri  III  passera 
les  quatre  heures  d'attente  fiévreuse  pendant  les- 
quelles il  trompera  son  angoisse  en  multipliant  re- 
commandations et  préparatifs 2.  Ce  sont  eux  qui 
l'entoureront  au  moment  même  de  l'assassinat. 

Entre  six  et  sept  heures,  quand  Me  Etienne  Dor- 
guyn  et  Me  Claude  de  Bulles,  chapelains,  se  pré- 
senteront pour  dire  la  messe  dans  l'oratoire  royal, 
c'est  par  «  M.  d'Entragues  »  qu'Henri  III  les  fera 
prévenir  «  qu'ils  eussent  à  se  mettre  en  dévotion  et 
prier  Dieu  que  le  Roy  peust  venir  à  bout  d'une 
exécution  qu'il  désiroit  faire  pour  le  repos  de  son 
royaume  3  » . 

Quelques  instants  avant  le  meurtre,  c'est  Clermont 
d'Entragues  qui,  en  compagnie  de  M.  de  Château- 
vieux,  posera  des  gardes  à  la  porte  de  Madame  de 
Nemours  (la  mère  du  duc)  «  avec  commandement 
de  ne  laisser  entrer  ny  sortir  personne  4  ». 

Une  fois  le  duc  mort,  et  quand  son  cadavre  sera 
étendu  pantelant  dans  la  chambre  du  roi,  c'est  «  le 
sieur  d'Entragues  »  5  qui  lui  arrachera  du  doigt  un 

1.  DeThou. 

2.  Sur  les  degrés  de  l'escalier  intérieur  descendant  au  premier 
étage,  et  «  pour  empescher  que  personne  ne  montast  par  là  »  tan- 
dis que  le  destin  s'accomplirait,  le  roi  avait  placé  trois  de  ses 
Ordinaires.  L'un  de  ces  Ordinaires  était  un  Balsac,  —  un  certain 
Barthélémy  de  Balsac,  seigneur  de  Saint-Pau,  d'une  branche 
bâtarde  de  la  famille  (Le  P.  Anselme,  t.  II,  p.  437  ;  Bibl.  nat., 
Cabinet  d'Hozier,  25,  fol.  4). 

3.  Documents  historiques,  etc.  Déposition  d'Etienne  Dorguyn 
et  de  Claude  de  Bulles  ;  cf.  L.  de  Vaissière,  p.  282. 

4.  Déposition  de  Jean  Péricard  et  d'Edme  d'Hautefort.  —  P.  de 
Vaissière,  p.  296. 

5.  Relation  de  Miron. 


208  LA   POSTÉRITÉ    DANNE   DE    GRAV1LLE 

cœur  de  diamant  qu'il  y  portait.  Peut-être  le  cœur 
donné  jadis  à  Entraguet  par  la  maréchale  de  Retz, 
puis  par  Entraguet  à  Marguerite  de  Valois,  qui 
l'aurait  elle-même  donné  à  Guise  ;  et  très  probable- 
ment ce  même  cœur  que,  pour  le  mieux  assurer  de 
la  nouvelle,  «  présenta  au  roi  de  Navarre,  en  lui 
annonçant  la  mort  du  duc,  le  courrier  que  les  amis 
du  Béarnais  lui  dépêchèrent  de  la  cour  '  ». 

Enfin,  quand  un  certain  nombre  de  députés  du 
Tiers,  tenus  pour  suspects,  seront  arrêtés  par  Riche- 
lieu, grand  prévôt  de  l'hôtel,  dans  leur  salle  des 
séances,  et  menés  prisonniers  au  château,  la  pre- 
mière personne  qu'ils  rencontreront  à  l'entrée  du 
grand  escalier,  c'est  «  M.  de  Dunes  »  (Entraguet), 
a  botté  et  esperonné,  pasle  et  défaict  »  2,  portant 
sur  son  visage  toute  l'horreur  du  spectacle  auquel  il 
venait  d'assister. 

Il  partait  à  franc  étrier  pour  Orléans,  avec  la 
mission  d'en  défendre  la  citadelle  contre  les  habi- 
tants, qu'on  savait  déterminés  ligueurs,  et  prêts  à 
se  mutiner3.  Mais  il  arriva  trop  tard.  Roscieux,  le 


1.  P.  de  Vaissière,  p.  292.  —  «  Le  roi  de  Navarre  reçut  de  la 
part  du  duc  d'Épernon  un  courrier  qui  lui  apprit  la  mort  du  duc 
de  Guise.  Pour  ôter  même  à  ce  Prince  tout  lieu  d'en  douter,  cet 
homme  lui  assura  qu'il  avoit  vu  lui-même  le  corps  du  duc,  et 
lui  montra  une  bague,  dont  une  dame  qu'il  aimoit  lui  avoit  fait 
présent,  et  qu'on  lui  avoit  ôtée,  après  qu'il  eut  été  assassiné.  » 
(De  Thou,  Histoire  universelle,  trad.  française  de  1734,  t.  X, 
p.  492). 

2.  Documents  historiques,  etc.  :  déposition  de  Michel  Marteau, 
seigneur  de  la  Chapelle.  —  Cf.  P.  de  Vaissière,  p.  306. 

3.  De  Thou,  Mémoires,  coll.  Michaud  et  Poujoulat,  p.  332  et 
suiv.  —  Depuis  plusieurs  mois,  Entraguet,  qui  commandait  à 
Orléans  en  l'absence  de  son  frère,  prévoyait  une  mutinerie  des 


ENTRAGUET  209 

maire  ligueur  d'Orléans,  l'y  avait  devancé,  et  avait 
soulevé  la  ville.  Entraguet  et  son  frère  François,  qui 
le  rejoignit,  furent  assiégés  par  les  Orléanais  dans 
le  réduit  de  la  porte  Bannier.  Quand  le  maréchal 
d'Aumont,  envoyé  à  leur  secours,  parut  avec  du 
renfort,  ils  avaient  déjà  évacué  la  place  et  s'étaient 
réfugiés  à  Beaugency  (janvier  1589).  Elle  resta  au 
pouvoir  des  Ligueurs  —  avec,  pour  gouverneur,  le 
maréchal  de  La  Châtre  *  —  jusqu'à  ce  qu'Henri  IV 
la  recouvrât,  au  commencement  de  1594.  Les  Bal- 
sac,  somme  toute,  avaient  bien  pu  la  vendre  à  son 
prédécesseur,  mais  ils  s'étaient  trouvés  dans  l'im- 
possibilité de  la  livrer.  Et  —  suprême  déconvenue 
—  ils  ne  parvinrent  pas  à  s'y  réinstaller,  une  fois  la 
paix  rétablie  :  Henri  IV  confirma  La  Châtre  dans 
ses  fonctions  de  gouverneur  de  l'Orléanais2. 


Entraguet,   à    partir  du   siège   d'Orléans,  rentre 
dans   l'obscurité,  et  les   renseignements    que   nous 

habitants.  Il  projetait  d'agrandir  la  citadelle,  et,  pour  payer  les 
frais  d'agrandissement,  avait  essayé  d'engager  «  des  perles  d'un 
grand  prix  »  qu'il  possédait,  et  aussi  d'emprunter  de  l'argent  au 
cardinal  de  Vendôme.  La  mort  du  duc  de  Guise  devança  l'exécu- 
tion de  son  projet. 

1.  Nommé  par  le  duc  de  Mayenne. 

2.  Ce  que  François  de  Balsac  ne  pardonna  jamais  au  roi.  — 
Voir  le  Discours  du  sieur  cTEntragues  pour  sa  justification  sur  les 
crimes  à  lui  imputés,  Bibl.  nat.,  mss.  fr.  16550  et  18436.  (Ce  Dis- 
cours a  été  publié  par  M.  Ch.  Merki,  dans  son  livre  sur  La  mar- 
quise de  Verneuil,  p.  373)  :  «  A  la  fin  des  guerres,  le  roi  lui  a  ôté 
sa  charge  d'Orléans  sans  avoir  failli  »,  etc. . . 

14 


210  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRA VILLE 

avons  sur  son  compte  se  réduiront  désormais  à 
fort  peu  de  chose.  Henri  IV,  qui  le  connaissait 
bien,  ainsi  que  son  frère  François1,  et  qui  avait 
ses  raisons  de  se  méfier  de  lui,  paraît  cepen- 
dant l'avoir  traité  avec  distinction,  et  même 
avec  amitié.  Lorsqu'il  eut  enfin  conquis  Paris  et 
qu'il  y  eut  fait  son  entrée  (22  mars  1594),  c'est  à 
lui,  l'un  des  premiers,  qu'il  mande  la  nouvelle,  et 
son  billet  est  un  cri  d'allégresse  :  «  Mons1'  de  Plu- 
viers, je  vous  prie  me  venir  trouver  incontinent  en 
ce  lieu,  où  vous  me  verrez  en  mon  char  triomphant. 
C'est  chose  que  je  désire,  et  pour  vous  dire  chose 
de  bouche  que  je  ne  vous  puis  mander  par  écrit  .  » 
—  Il  le  fit  chevalier  du  Saint-Esprit  en  1595. 

Quatre  ans  plus  tard,  en  1599,  —  l'année  même 
où  commença  la  passion  du  roi  pour  sa  nièce  Hen- 
riette —  Entraguet  mourait  à  Toulouse,  à  l'âge  de 
cinquante-deux  ans,  au  moment  où,  jusque  là  céli- 
bataire endurci3,  il  allait  épouser,  pâraît-il,  une 
des  filles  du  maréchal  de  Monluc.  «  Il  mourut,  nous 


1 .  «  Tout  ce  bagage,  car  ainsi  appeliez  vous  lors  la  maison  et 
famille  de  M.  et  Mme  d'Antragues  »,  dit  Sully  (OEconomies 
royales) . 

2.  De  Paris,  26  mars  1594.  «  A  Monsr  de  Dunes  d'Entraguel, 
gouverneur  de  Pluviers.  »  —  Entraguet  était,  en  effet,  gouver- 
neur de  Pithiviers  (qu'on  appelait  alors  Pluviers). 

3.  Villeroy,  dans  ses  Mémoires,  cite  textuellement  une  lettre  ù 
lui  adressée  par  Entraguet,  le  27  juillet  1588,  et  qui  débute  ainsi  : 
«  Monsieur,  mon  beau-père  s'en  retournant  trouver  le  Roy,  je  l'ay 
supplié  de  se  charger  de  la  promesse  que  vous  avez  désirée  de 
mon  frère  d'Antragues  »,  etc. . .  —  J'ignore  à  qui  s'applique  ici 
l'expression  de  «  beau-père  »,  ni  quel  sens  il  lui  faut  donner. 
Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'en  1588  Entraguet  n'était  pas  marié,  et 
qu'il  mourut  célibataire. 


ENTRAGUET  211 

dit  un  contemporain,  Vital  d'Audiguier l,  d'un  effort 
qu'il  fit  en  voulant  retirer  une  dame  d'une  meslée 
qui  s'estoit  faite  dedans  un  bal,  à  l'occasion  d'une 
querelle.  Il  estoit  desia  tout  blanc  de  vieillesse, 
mais  verd,  et  vigoureux,  et  d'aussi  bonne  mine  que 
les  plus  verds  galants  qui  fussent  alors  2.  » 

Son   frère  aîné    François,    avec  qui  nous  allons 
renouer  connaissance,  devait  lui  survivre  quatorze  v 
ans. 

i.  Op.  cit. 

2.  Clermont  d'Entragues,  tué  à  Ivry,  ayant  laissé  des  enfants 
mineurs,  il  en  avait  eu  la  tutelle  (Noël  Valois, Inventaire  des  arrêts 
du  Conseil  d'État,  t.  I,  n°  4986).  Il  fit  de  l'un  d'eux,  Charles  de 
Balsac,  son  héritier  (testament  du  1er  avril  1598).  Pour  le  cas  où, 
ce  qui  arriva,  Charles  mourrait  sans  enfants,  il  instituait  l'un  de 
ses  neveux  de  la  branche  aînée,  César  de  Balsac,  seigneur  de  Gié, 
le  second  fils  de  François. 


CHAPITRE    III 


DEUX    ARRIERE-PETITES-FILLES 
D'ANNE    DE    GRAYILLE 


I.  —  Catherine-Henriette  de  Balsac  d'Entragues,  marquise  de 
Verneuil  (1 579-1633).  —  Sa  vie  en  raccourci  :  elle  se  fait 
donner  par  Henri  IV  une  promesse  de  mariage  (1er  octobre  1599) 
et  se  prétend  sa  femme  légitime;  ses  enfants;  conspirations 
auxquelles  elle  prend  part;  la  promesse  rendue  (1G04);  l'arrêt 
du  Parlement  du  2  février  1605  ;  le  roi  s'éprend  de  Charlotte  de 
Montmorency  (1608);  la  retraite  et  les  dernières  années  d'Hen- 
riette. —  Explication  de  son  attitude  à  l'endroit  de  Marie  de 
Médicis.  Valeur  juridique  de  la  promesse  de  1599  :  le  mariage 
dans  ie  droit  canonique  classique;  théorie  des  promesses  de 
mariage;  mariages  «  présumés  »  résultant  d'une  promesse  sui- 
vie de  copula  carnalis.  L'opinion  d'Henri  IV;  les  inquiétudes 
de  Marie  de  Médicis. 

II.  —  Marie-Charlotte  de  Bahac  d'Entragues  (1588-1664).  —  Sa 
vie,  calquée  sur  celle  de  sa  sœur.  Sa  liaison  avec  Bassompierre. 
Promesse  réciproque  de  mariage  du  10  juillet  1610.  Marie-Char- 
lotte cite  Bassompierre  devant  Tofficial  de  Paris  (1612).  L'af- 
faire portée  devant  le  Parlement  de  Rouen  :  scènes  de  mœurs 
judiciaires.  Plaidoirie  de  François  de  Brétignières.  L'arrêt  du 
11  septembre  1615. 

Il  sera  fait  mention,  à  la  fin  de  ce  volume,  des 
enfants  que  François  de  Balsac  eut  de  son  premier 


HENRIETTE   DE    BALSAC  213 

mariage  (avec  Jacqueline  de  Rohan).  De  son  second 
mariage  (avec  Marie  Touchet)  naquirent  deux  filles, 
Catherine-Henriette  et  Marie-Charlotte  de  Balsac1, 
qui  comptent  parmi  les  plus  notables  descendants 
d'Anne  de  Gra ville  et  qui  ont  droit,  à  ce  titre,  de 
figurer  en  bonne  place  dans  notre  galerie  de  por- 
traits. 


I 


Catherine-Henriette  de  Balsac  d'Entragues, 

MARQUISE    DE    VeRNEUIL2. 


I 


Catherine-Henriette  de  Balsac  naquit  à  Orléans 
le  1er  septembre  1579.  Elle  fut  baptisée  dans  l'église 
Saint-Michel  d'Orléans,  située  sur  la  place  de  l'Étape, 

1.  Simon  de  La  Motte  parle  d'une  troisième  fille,  «  dame  Louise 
de  Balsac,  religieuse  à  Poissy  ».  Mais  cette  troisième  fille,  dont 
l'existence  paraît  douteuse,  n'est  mentionnée  que  par  lui. 

2.  L'extraordinaire  aventure  d'Henriette  a  été  souvent  racontée 
(en  dernier  lieu  par  M.  Ch.  Merki,  dans  son  livre  La  marquise 
de  Verneuil  et  la  mort  d'Henri  IV.  Paris,  Pion,  1912).  Aussi 
me  bornerai-je  à  en  rappeler  les  principaux  épisodes.  Je  n'in- 
sisterai qu'au  sujet  de  la  promesse  de  mariage  de  1599.  Les 
questions  de  droit  canonique  et  d'ancien  droit  français  qui  se 
posent  à  l'occasion  de  cette  promesse  et  les  notions  grâce  aux- 
quelles on  en  peut  apprécier  la  valeur  juridique  n'ont  jamais  été 
approfondies,  que  je  sache,  par  aucun  historien  ;  et  de  là  vient 
qu'aucun  d'eux  ne  semble  avoir  pleinement  compris  le  sens  de 
l'attitude  adoptée  dès  l'abord  et  toujours  gardée  par  Henriette  à 
l'endroit  d'Henri  IV  et  de  Marie  de  Médicis. 


214  LA    POSTÉRITÉ    d'aNNB    DE   GRAVILLE 

près  de  l'hôtel  habité  par  le  gouverneur,  «  Tous  les 
capitaines  de  la  ville  assistèrent  à  la  cérémonie  un 
cierge  à  la  main1.  »  Elle  passa  son  enfance  à  Or- 
léans et  à  Malesherbes. 

Marie  Touchet  savait  par  expérience  que  les  filles 
ont  besoin  d'être  gardées  ;  elle  avait  d'ailleurs  de 
hautes  prétentions  pour  les  siennes.  C'est  dire 
qu'Henriette  reçut  une  éducation  sévère  et  soignée  2. 
Intelligente,  fine,  pétillante  de  malice  et  d'esprit, 
lettrée  avec  cela,  elle  «  avoit  tous  les  jours  entre 
les  mains,  dit  un  contemporain,  saint  Augustin  et 
autres  semblables  auteurs  »  3  ;  et  l'on  ne  s'étonnera 
pas  d'apprendre  que  cette  arrière-petite-fille  d'Anne 
de  Graville  aimât  les  beaux  livres  4.  Physiquement, 


1.  Baguenault  de  Puchesse,  op.  cit. 

2.  Il  n'en  faudrait  pas  juger  par  son  orthographe,  dont  voici  un 
spécimen  (Bibl.  nat.,  mss.  Dupuy,  89,  fol.  62)  :  «  La  promese  que 
iay  du  roy  fera  foy  de  mon  ynocanse,  qui  sait  comme  coy  jay  vescu 
avant  que  cela  fust  advenu.  »  —  L'écriture,  allongée,  est  très 
moderne,  très  élégante. 

3.  L'Histoire  françoise  de  S.  Grégoire  de  Tours,  traduite  du 
latin  par  G.  B.  D.  (Claude  Bonnet,  dauphinois).  Paris,  chez  Claude 
de  La  Tour,  1610.  Avant-Discours  parle  seigneur  d'Hémery  d'Am- 
boise,  maître  des  requêtes. 

4.  Peut-être  lisait-elle  la  Cité  de  Dieu  dans  un  beau  manuscrit, 
appartenant  actuellement  à  la  bibliothèque  de  Mâcon  et  qui  pro- 
vient de  son  frère  utérin  Charles  de  Valois,  comte  d'Auvergne, 
puis  duc  d'Angoulême  (cf.  comte  A.  de  Laborde,  Les  Manuscrits 
à  peintures  de  la  Cité  de  Dieu  de  Saint  Augustin.  Paris,  1909, 
p.  450).  En  tout  cas,  les  fameuses  Heures  de  Boucicaut,  conservées 
au  musée  Jacquemart-André,  lui  ont  certainement  appartenu  :  sur 
un  feuillet  de  parchemin,  en  tête  du  volume,  est  mentionnée  la 
naissance  des  deux  enfants  qu'elle  eut  du  roi.  (Au  sujet  de  cette 
mention  et  de  la  qualification  «  le  petit  Monsieur  »,  donnée  à 
Gaston-Henri  de  Verneuil,  voir  Guyot  de  Villeneuve,  Notice  sur 
un  manuscrit  du  XVI6  siècle.  Les  heures  du  maréchal  de  Bouci- 
caut. Paris,  pour  la  Soc.  des  Bibliophiles  français,  1889). 


HENRIETTE   DE    BALSAG  5M5 

elle  était  jolie,  et  même  pire,  blonde,  mince  et 
souple,  d'une  grâce  provoquante.  Henri  IV  la  con- 
naissait depuis  longtemps  ;  il  l'avait  entrevue  à 
Orléans  *,  et  depuis  aux  Tuileries,  où  elle  avait 
ligure,  en  1598,  dans  un  ballet  dansé  devant  la 
duchesse  de  Beaufort  2.  Mais  le  cœur  du  roi  n'était 
pas  libre  alors  :  il  était  tout  à  Gabrielle  d'Fstrées. 
Gabrielle,  sur  le  point  d'être  reine,  mourut  brus- 
quement le  10  avril  1599.  La  douleur  du  roi  fut 
violente.  («  La  racine  de  mon  amour  est  morte  », 
écrivait-il  à  sa  sœur.)  Violente,  mais  brève.  Il 
avait  toujours  eu  la  passion  des  femmes,  et  cette 
passion,  à  l'âge  auquel  il  atteignait  alors  —  quarante- 
six  ans  —  était  en  voie  de  prendre  un  caractère 
quasi  pathologique 3.  Il  était  d'ailleurs  entouré 
d'entremetteurs  de  profession,  de  «  persuadeurs  de 
débauches  »,  tels  Fouquet  de  la  Varenne,  intéressés 
à  ne  pas  laisser  vacante  la  place  naguère  occupée 
par  Gabrielle.  Ils  lui  vantèrent  «  les  beautez,  gentil 
esprit,  cajoleries  et  bons  mots4  »  de  mademoiselle 
d'Entragues,  et  comme,  au  commencement  de 
juin,  il  revenait  de  Blois  (où  était  alors  la  cour)  à 
Fontainebleau,  l'engagèrent  à  s'arrêter  au  château 


1.  Baguenault  de  Puchesse. 

2.  Bassompierre,  Journal  de  ma  vie. 

3.  La  liste  de  ses  maîtresses  est  interminable.  M.  Merlu,  après 
Mlle  de  Guise  (Les  amours  du  grand  Alcandre)  et  Dreux  du  Radier 
(Mémoires  historiques,  critiques,  etc.),  a  essayé  de  la  dresser.  On 
y  compte  trois  filles  de  la  maison  de  Balsac  ;  Henriette,  sa  sœur 
Marie-Charlotte,  et,  avant  elles,  Claudine  de  Balsac,  dame  de 
Boisroger,  fille  de  Thomas,  seigneur  de  Montaigu  (l'un  des  fils 
d'Anne  de  Graville). 

4.  Sully,  Œconomies  royales. 


216 


LA    POSTÉRITÉ    d'aNNE    DE    GRA  VILLE 


de  Malesherbes,  qu'habitaient  alors  François  de 
Balsac  et  sa  famille.  Il  y  séjourna  du  7  au  9  juin  ; 
et  ces  trois  jours  lui  suffirent  pour  être  pris.  «  Son 
cœur  malade,  blasé,  dit  Michelet,  et  qui  se  croyait 
fini,  revécut  par  les  piqûres  ;  il  trouva  Henriette 
amusante,  puis  charmante  ;  en  réalité,  il  n'avait  rien 
vu  et  ne  vit  rien  de  plus  français.  » 

Dûment  endoctrinée  par  sa  famille,  la  «  maligne 
guêpe  1»  s'appliqua  de  son  mieux  à  tirer  parti  de  la 
situation.  Elle  simula  l'amour,  mais,  quand  le  roi  vou- 
lut pousser  ses  avantages,  joua  la  pudeur  offensée, 
fit  intervenir  à  la  traverse  son  père  et  son  frère  le 
comte  d'Auvergne,  et,  de  Paris,  pour  se  mieux  faire 
désirer,  s'alla  réfugier  à  Marcoussis.  Enfin,  et  tout 
en  affectant  de  partager  l'impatience  du  roi,  elle 
posa  ses  conditions  (ou  plutôt  celles,  qu'à  son  dire, 
exigeaient  ses  parents).  Elle  demandait  cent  mille 
écus  (Henri  IV  eut  bien  de  la  peine  à  les  arracher 
à  Sully  2),  une  terre  3,  et  enfin  —  ses  parents,  assu- 
rait-elle, ne  voulaient  la  céder  qu'à  ce  prix,  «  afin 
de  garantir  leur  honneur  dans  le  monde  et  leur 
conscience  devant  Dieu  »  —  une  promesse  écrite 
de  mariage...  «  Et  sut  cette  pimbêche  et  rusée 
femelle  le  cajoler  si  bien,  le  tourner  de  tous  côtés  et 
gagner  de  telle  sorte  tous  les  porte-poulets,  cajo- 
leurs et  persuadeurs  de  débauches,  que  étoient  tous 


4.  Sully. 

2.  «  Ce  n'était  pas  une  pièce,  d'après  Sully,  qui  méritât  d'être 
achetée  cent  mille  écus.  » 

3.  La  terre  qui  lui  fut  donnée  fut  celle  de  Verneuil  (aujourd'hui 
Verneuil-sur-Oise,  arr.  de  Senlis),  érigée  en  marquisat  le  11  août 
1599. 


HENRIETTE    DE   BALSAC  217 

les  jours  à  lui  persuader  un  plaisir  ou  un  autre,  qu'il 
se  laissa  enfin  persuader  de  faire  cette  promesse  K  » 
Voici  le  texte,  dont  nous  avons  une  copie  authen- 
tique, de  la  célèbre  promesse  en  question  2  : 

Nous,  Henri  quatriesme,  par  la  grâce  de  Dieu  roy  de 
France  et  de  Navarre,  promettons  et  jurons  devant  Dieu,  en 
foy  et  parole  de  Roy,  à  messire  Françoys  de  Balsac,  seigneur 
d'Entragues,  chevalier  de  nos  ordres,  que  nous  donnant  pour 
compagne  damoiselle  Henriette  Gaterine  de  Balsac,  sa  fille, 
au  cas  que  dans  six  mois,  à  commencer  du  premier  jour  du 
présent,  elle  devienne  grosse  et  qu'elle  en  accouche  d'un  filz, 
allors  et  à  l'instant  nous  la  prendrons  à  femme  et  légitime 
espouze,  dont  nous  solemniserons  le  mariage  publiquement 
et  en  face  de  nostre  Ste  Eglise,  selon  les  solemnités  en  tel  cas 
requis  et  accoutumés.  Pour  plus  grande  approbation  de 
laquelle  présente  promesse,  nous  promettons  et  jurons  comme 
dessus  de  la  ratifier  et  renouveller  soubs  nostre  seing,  incon- 
tinent aprez  que  nous  aurons  obtenu  de  Nostre  Sainct  Père 
le  Pape  la  dissolution  du  mariage  entre  nous  et  dame  Mar- 
guerite de  France  3,  avec  permission  de  nous  remarier  où 
bon  nous  semblera.  En  tesmoing  de  quoy  nous  avons  escrit, 
signé  la  présente.  Au  Bois  de  Malesherbes,  cejourd'hui  pre- 
mier d'octobre  1599.  —  Henry. 

La  pièce  une  fois  écrite,  le  roi  parut  hésiter  à 
s'en  dessaisir.  Aussi  Henriette,  conseillée  par  ses 
proches,  ne  se  rendait-elle  pas  ;  et  ces  atermoie- 
ments exaspéraient  le  vieil  amoureux  :  «  Comme 
roi    et  comme  Gascon,   je  ne  sais  pas  endurer  », 

1.  Sully. 

2.  Bibl.  nat.,  ms.,  fr.  10206,  fol.  4.  —  Cette  promesse  a  déjà  été 
bien  souvent  publiée  :  si  je  la  reproduis  une  fois  de  plus,  c'est 
que  je  me  propose  d'en  examiner  la  valeur  juridique. 

3.  Cette  dissolution  —  cette  annulation,  dirions-nous  aujour- 
d'hui —  fut  prononcée  le  17  décembre  1599. 


218  LA    POSTÉRITÉ    d'aNNR    DE   GRAVILLE 

écrivait-il.  Puis  il  arriva  que  Sully,  au  cours  d'une 
scène  célèbre,  déchira  le  précieux  papier.  Le  roi 
le  refit  tout  aussitôt,  et  courut  le  remettre  en  mains 
propres,  à  Malesherbes,  où  enfin  il  fut  heureux 
(première  quinzaine  d'octobre  1599). 

Henriette  ne  devait  pas  tarder  à  devenir  enceinte  ; 
mais,  pour  remplir  la  condition  à  laquelle  était 
subordonnée  la  promesse  de  mariage,  il  fallait 
qu'elle  eût  un  fils.  Elle  fit  un  vœu  dans  ce  but  à 
Notre-Dame  de  Cléry,  et,  en  guise  d'ex-voto,  offrit 
au  sanctuaire  un  enfant  d'argent1.  Cependant, 
Henri  IV  avait  autorisé  ses  ministres  (ceux-ci  ne 
redoutaient  rien  tant  que  l'élévation  au  trône  d'une 
maîtresse)  à  presser  les  négociations,  depuis  long- 
temps commencées,  en  vue  de  son  mariage  avec 
Marie  de  Médicis,  la  nièce  du  grand-duc  de  Tos- 
cane. Henriette,  informée,  eut  beau  récriminer,  et, 
faisant  valoir  la  promesse  qu'elle  avait  entre  les 
mains,  crier  au  parjure,  le  roi  tint  ferme  ;  et  même, 
pour  se  mieux  dégager,  il  réclama  la  fameuse  pro- 
messe à  la  fois  à  François  de  Balsac  et  à  sa  fille  2, 

4.  L.  Jarry,  Henriette  d'Entragues  et  son  vœu  singulier  à 
Notre-Dame  de  Cléry  (Mémoires  de  la  Société  d'Agriculture,  Belles- 
Lettres  et  Arts  d'Orléans,  t.  XXXVI,  année  1897).  —  C'était  la 
coutume  autrefois  d'offrir  des  ex-voto  de  ce  genre.  «  Le  19  juillet 
1814,  on  fît  encore,  à  Nîmes,  le  vœu  d'offrir  un  enfant  d'argent  du 
poids  de  celui  dont  accoucherait  la  duchesse  d'Angoulême.  » 

2.  Lettres  du  21  avril  1600.  —  «  Mademoiselle,  écrit  le  roi  à 
Henriette,...  je  vous  prie  de  me  renvoyer  la  promesse  que  sçavez  ; 
et  ne  me  donnés  point  la  peine  de  la  ravoir  par  aultre  voye.  »  Et 
il  écrit,  à  la  même  date,  au  père  :  «  Monsieur  d'Entragues,  je  vous 
envoyé  ce  porteur  pour  me  rapporter  la  promesse  que  je  vous 
baillay  à  Malesherbes  »...  —  Notons  qu'à  cette  date  du  21  avril, 
le  contrat  de  mariage  d'Henri  IV  avec  Marie  de  Médicis  était  sur 
le  point  d'être  signé.  Il  le  fut  le  25. 


HENRIETTE   DE   BALSAC  219 

qui  se  gardèrent  bien  de  la  rendre.  Sur  ces  entre- 
faites, Henriette,  alors  grosse  de  sept  mois,  fit  une 
fausse  couche  (commencement  de  juillet  1600).  Elle 
eut  une  crise  de  désespoir,  mais  bientôt  se  ressai- 
sit et,  en  octobre,  partit  pour  Lyon,  à  la  suite  de 
son  royal  amant,  appelé  en  Dauphiné  par  les  affaires 
de  Savoie.  De  Lyon,  elle  alla  le  rejoindre  à  mi-che- 
min de  Grenoble,  puis  revint  seule  à  Lyon  et  rega- 
gna Paris.  C'est  alors  (novembre  1600)  qu'appre- 
nant l'arrivée  prochaine  de  Marie  de  Médicis,  elle 
écrivit  au  roi  une  curieuse  lettre,  dont  la  copie  nous 
est  parvenue,  où  elle  paraissait  accepter  le  fait 
accompli  :  «  Ma  douleur,  lui  disait-elle,  est  le  prix 
des  joyes  publiques  que  la  France  reçoit  en  vostre 
mariage  »  ;  et  elle  ajoutait  ce  mot  pathétique  :  «  Vos 
noces  sont  les  funérailles  de  ma  vie  1».  En  somme, 

1.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  nlles  acq.  7787,  copie.  —  «  Il  ne  me  reste, 
continuait-elle,  que  ces  te  seule  gloire  d'avoir  esté  aymée  du  plus 
grand  monarque  de  la  terre;  d'un  roy  qui  s'est  voulu  tant  abais- 
ser de  donner  le  tiltre  de  maîtresse  à  sa  servante  et  subjecte; 
d'un  roy  de  France,  dis-je,  qui  ne  recognoist  que  celluy  des 
cieulx  et  qui  n'a  rien  icy  bas  égal  à  luy...  Me  semble  que  ce  m'est 
une  prospérité  imaginaire  d'avoir  eu  autresfois  quelque  part  en 
vostre  bienveillance.  Toutes  fois  je  suis  par  trop  frappée  au  vif 
par  vos  dernières  volontés  pour  m'arrester  par  cette  fausse 
erreur...  Cette  faveur,  qui  a  esté  et  n'est  plus,  en  mourant  a 
estouffé  l'espérance  que  je  nourrissois  sur  vostre  parolle.  Que  si 
c'est  une  action  familière  aux  roys  de  garder  la  mémoire  de  ce 
qu'ils  ont  aymé,  souvenez-vous,  Sire,  d'une  damoiselle  que  vous 
possédez  avec  ce  qu'elle  vous  doibt  naturellement,  ce  qu'elle  ne 
pouvoit  faire  qu'en  vostre  unique  foy,  qui  a  eu  autant  de  pouvoir 
sur  mon  honneur  que  vostre  Royalle  Majesté  en  a  sur  la  vie,  Sire, 
de  vostre  très  humble  et  très  obéissante  servante  et  subjette.  » 

On  voit  par  les  passages  soulignés  que,  même  dans  cette  lettre, 
où  elle  semble  rendre  les  armes,  Henriette  maintient  ses  droits 
et  son  point  de  vue.  C'est  en  comptant  sur  la  promesse  de 
mariage  qu'elle  a  risqué  son  «  honneur  »  ;  elle  a  eu,  elle  a  la 
parole  du  roi,  et  refuse  de  la  lui  rendre. 


220  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRAVILI E 

après  avoir  essayé  sans  succès  des  récriminations  et 
des  invectives,  elle  jouait,  pour  se  maintenir  au 
moins  à  titre  de  maîtresse,  la  comédie  (qui  lui  réus- 
sit fort  bien)  de  la  douleur  et  de  la  résignation. 
Mais  en  même  temps  ou  peu  après,  elle  intriguait  à 
Rome,  y  envoyait  un  certain  moine,  le  Père  Hilaire, 
chargé  d'y  préparer  le  terrain  en  vue  de  l'annulation 
éventuelle  du  mariage  florentin.  Il  y  eut  là  toute  une 
obscure  négociation  à  laquelle  le  roi,  qui  trompait 
à  la  fois  sa  femme  et  sa  maîtresse,  fut  probablement 
mêlé  !-, 

* 

Son  mariage  avec  Marie  de  Médicis  avait  été 
célébré  par  procuration,  à  Florence,  le  5  octobre 
1600.  La  reine  se  mit  en  route  pour  la  France  ;  le 
9  décembre,  le  roi  la  rejoignit  à  Lyon.  Dès  lors  va 
commencer  pour  lui  cette  existence  en  partie  double 
où  les  doléances  de  l'épouse  alterneront  avec  les 
récriminations  de  la  maîtresse,  et  les  enfants  légi- 
times avec  les  bâtards. 

Après  un  court  séjour  à  Lyon,  Henri  IV  reprit 
le  chemin  de  Paris,  où  l'attendait  la  marquise  de 

1.  Cf.  Merki,  op.  cit.,  p.  78,  note.  —  «  Le  roi,  dit  M.  de 
Lescure  (Les  Amours  d'Henri  IV.  Paris,  Achille  Faure,  1864), 
représenta  à  Mme  de  Verneuil  que,  s'il  ne  pouvait  se  tirer  de  son 
mariage  politique,  il  lui  ferait  épouser  un  prince  du  sang,  le  duc 
de  Nevers.  Le  jour  môme  (19  octobre)  qu'il  ordonnait  aux  villes 
de  tout  préparer  pour  l'arrivée  de  la  reine,  il  accordait  à  Henriette 
une  lettre  de  créance  pour  un  agent  spécial  qu'il  envoyait  à  Rome 
avec  des  pièces  capables  de  faire  invalider  le  mariage  toscan  et 
d'établir  que  le  roi  n'avait  pu  canoniquement  se  lier  avec  la  Flo- 
rentine, étant  déjà  engagé  avec  la  Française.  » 


HENRIETTE   I)E   BALSAC  221 

Verneuil,  qui  bientôt  se  trouva  enceinte.  Le  27 
octobre  1601,  elle  accoucha  d'un  garçon.  Le  mois 
précédent  (27  septembre),  la  reine  avait  mis  au 
monde  le  futur  Louis  XIII  :  «  II  me  naît  un 
maître    et   un   valet  »,    dit  le  roi  *; 

A  la  suite  de  sa  fausse  couche  de  juillet  1600, 
Henriette  semblait,  comme  on  l'a  vu,  s'être  rési- 
gnée au  rôle  de  maîtresse.  Mais,  dès  qu'elle  fut 
devenue  mère,  ses  prétentions  conjugales,  entées 
sur  la  promesse  de  mariage,  se  réveillèrent,  plus 
vivaces  que  jamais.  Elle  trouva  un  champion  dans 
la  personne  de  son  frère  utérin,  Charles  de  Valois, 
comte  d'Auvergne.  Le  comte,  que  son  «  humeur 
d'escroc  »  "2  prédestinait  aux  entreprises  les  plus  cri- 
minelles, trempa  dans  la  conspiration  de  Biron,  et 
signa,  en  1601,  avec  lui  et  le  duc  de  Bouillon,  un 
pacte,  renouvelé  en  1602,  ayant  pour  objet  le 
démembrement  du  royaume  ;  il  était  de  plus  con- 
venu qu'à  la  mort  du  roi  (dont  on  devait  se  débar- 
rasser par  le  fer  ou  le  poison)  la  couronne  serait 
mise,  au  détriment  du  dauphin,  sur  la  tête  du  fils 
d'Henriette.  Le  maréchal,  convaincu  de  haute  tra- 
hison, subit  la  peine  capitale  le  31  juillet  1602  ; 
quant  à  Charles  de  Valois,  qui  avait  été  en  même 
temps  que  lui  conduit  à  la  Bastille,  il  fut,  au  bout 
de  quatre  mois,  relâché,  grâce  aux  sollicitations  de 
sa  sœur,  dont  la  complicité,  pourtant  certaine,  ne 
put  être  démontrée  3. 

4.  Dépêche  de  Belisario  Vinta,  du  29  mai  1601,  citée  par  Ber- 
thold  Zeller,  Henri  IV  et  Marie  de  Médicis.  Paris,  Didier,  1877. 

2.  Tallemant. 

3.  Henri  IV,  qui,  dit  Zeller,  «  s'est  efforcé  de  dérober  sa  culpa- 
bilité à  l'histoire  comme  à  la  justice  »,  y  a  en  partie  réussi. 


222  LA    P0STÉ1KÉ    n'ANMS    DE    (iltAVILLE 

Henriette  accoucha,  le  21  janvier  1603,  d'une 
fille,  Gabrielle-Angélique  1  ;  mais  si  sa  liaison  avec 
le  roi  durait  toujours,  «  ils  ne  faisoient  plus,  dit 
Sully,  l'amour  qu'en  grondant  »  ;  et  c'étaient  entre 
eux  des  scènes  continuelles,  qui  se  compliquaient, 
pour  le  pauvi^e  Henri  IV,  des  algarades  qu'il  essuyait 
de  la  part  de  la  reine,  et  de  tous  les  incidents  de  la 
guerre  allumée  entre  la  reine  et  la  marquise.  De 
plus,  il  arrivait  que  celle-ci,  pour  mieux  exaspérer 
le  roi,  prît  avec  lui  de  grands  airs,  fît  «  la  rusée  et 
la  renchérie  2  »,  et  lui  refusât  toute  privauté,  sous 
prétexte  de  scrupules  de  conscience  ;  vint  même  le 
moment  où,  cette  fois  dans  un  but  défini,  et  pour 
assurer  sa  sécurité,  quelle  affectait  de  croire  mena- 
cée, elle  parla  sérieusement  de  se  retirer  en  Angle- 
terre, 

En  réalité,  c'est  à  l'Espagne  qu'elle  songeait,  et, 
à  ce  même  moment  (1604),  elle  participait  à  un 
complot  redoutable,  organisé  par  son  père  et  par 
son  frère  le  comte  d'Auvergne,  d'accord  avec  Phi- 
lippe III.  Il  ne  s'agissait  de  rien  moins  que  de  livrer 
le  jeune  Henri  de  Verneuil  au  roi  d'Espagne,  qui 
le  reconnaîtrait,  en  vertu  de  la  promesse  de  1599, 
comme  héritier  présomptif  du  trône  de  France  ; 
après  quoi  l'on  se  débarrasserait  du  roi  et  du  dau- 
phin, et  l'on  renverrait  à  Florence  Marie  de  Médi- 

1.  Le  22  novembre  précédent,  la  reine  avait  elle  même  accou- 
ché d'une  fille,  Elisabeth  de  France,  qui  devait  être  un  jour  reine 
d'Espagne.  «  La  femme  et  la  maîtresse  étant  toujours  en  guerre, 
le  roi,  dit  M.  de  Lescure,  n'avait  d'autre  ressource  que  de  leur 
faire  alternativement  un  enfant. i.  » 

2.  Sully. 


HEUHIETTE   DE   BALSAC  223 

cis,  réduite  à  l'état  de  concubine  congédiée.  Averti 
à  temps,  Henri  IV  prit  avec  décision  les  mesures 
nécessaires.  L'une  des  premières  fut  l'arrestation  de 
François  de  Balsac.  On  perquisitionna  dans  son 
château  de  Marcoussis,  et  l'on  y  découvrit,  au  fond 
d'une  armoire  secrète,  des  papiers  de  la  dernière 
importance,  parmi  lesquels  plusieurs  lettres,  signées 
Yo,  el  rey,  adressées  à  l'inculpé,  à  la  marquise  de 
Verneuil  et  au  comte  d'Auvergne.  Dans  l'une  de 
ces  lettres,  Philippe  III  s'engageait  sous  la  foi  du 
serment,  si  on  lui  iivrait  M.  de  Verneuil,  aie  recon- 
naître pour  dauphin,  vrai  et  légitime  successeur  de 
la  couronne  de  France.  François  de  Balsac,  à  la 
suite  de  cette  perquisition,  se  jugea  si  compromis, 
qu'il  consentit,  si  on  lui  faisait  grâce  de  la  vie,  à 
rendre  la  fameuse  promesse  de  mariage,  qu'il  avait 
jusqu'alors  obstinément  refusée  à  toutes  les  sollici- 
tations du  roi.  Il  l'avait  cachée  «  dans  une  petite 
bouteille  de  verre  bien  lutée  et  enclose  dans  une 
plus  grande  bouteille  et  du  coton,  le  tout  bien  luté 
et  muré  dans  l'épaisseur  d'un  mur1  ».  Cette  restitu- 
tion fut  constatée^  par  un  procès-verbal  solennel, 
en  date  du  2  juillet  1604,  signé  des  personnages  les 
plus  importants  de  l'État2. 

Un  peu  plus  tard  (novembre),  on  réussit  à  s'em- 
parer du  comte  d'Auvergne,  qui  s'était  réfugié  dans 

4.  Mémoires  de  Marguerite  de  Valois,  suivis  des  Anecdotes  iné- 
dites de  V Histoire  de  France  pendant  les  XVIe  et  XVIIe  siècles, 
tirées  de  la  bouche  de  M.  le  garde  des  sceaux  du  Vair  et 
autres.  Édition  publiée  et  annotée  par  Ludovic  Lalanne.  Paris. 
P.  Jannet,  1858. 

2.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  4120,  f°s  151-155  v°. 


22\  LA    POSTÉRITÉ    d'aNNE    DE    GRAVlLLI. 

son  apanage,  et  on  renferma  à  la  Bastille  (il  y 
devait  rester  douze  ans).  Quant  à  la  marquise,  bien 
que  gardée  à  vue,  elle  ne  perdit  rien  de  son  assu- 
rance. Elle  ne  demandait,  disait-elle,  que  trois 
choses  au  roi  :  le  pardon  pour  son  père,  une  corde 
pour  son  frère  —  et  justice  pour  elle  ;  et  elle  ajou- 
tait que,  si  le  roi  la  faisait  mourir,  on  dirait  qu'il 
avait  fait  mourir  sa  femme,  «  et  qu'elle  étoit  reine 
devant  l'autre  »  x. 

Le  Parlement  instruisit  l'affaire.  Interrogé,  le 
vieux  François  de  Balsac  s'efforça  de  disculper  Hen- 
riette ;  le  comte  d'Auvergne,  lui,  rejeta  sur  sa  sœur 
la  responsabilité  du  complot.  Quant  à  celle-ci,  elle 
soutint  hautement  son  innocence  ;  elle  avait  été 
avertie,  dit-elle,  que,  si  le  roi  venait  à  disparaître,  la 
reine  la  «  détruirait  »,  elle  et  les  siens  ;  de  là  les 
démarches  faites  par  son  père  pour  lui  ménager  un 
asile  en  Espagne.  L'arrêt  du  Parlement  fut  rendu 
le  2  février  1605.  Convaincus  du  crime  de  lèse- 
majesté,  le  comte  d'Auvergne,  François  de  Balsac 
et  Thomas  Morgan  (un  agent  secret  de  l'Espagne, 
qui  avait  joué  dans  l'intrigue  un  rôle  subalterne) 
furent  condamnés  à  avoir  la  tête  tranchée.  Au  sujet 
d'Henriette,  les  juges  décidèrent  qu'il  serait  plus 
amplement  informé  ;  en  attendant  ce  supplément 
d'information,  elle  devait  être  détenue  au  couvent 
de  Beaumont-lez-Tours.  Henri  IV  ordonna  de  sur- 
seoir à  l'exécution  de  l'arrêt  et  fit  dire  à  son  ingrate 
maîtresse  qu'elle   obtiendrait  son  pardon,  si  elle  le 

1.  L'Esloile. 


HENRIETTE   DE    BALSAC  225 

demandait.  Celle-ci,  toujours  aigre  et  revêchê, 
répondit  fièrement  «  qu'elle  n'avoit  jamais  offensé 
le  roy  et  que,  quand  il  n'y  avoit  point  d'offense,  il 
n'y  échéoit  point  de  pardon  »  !.  Cependant  la  vieille 
Marie  Touchet  vint,  accompagnée  de  sa  seconde 
fille,  se  jeter  aux  pieds  du  roi  ;  et,  de  son  côté,  le 
duc  de  Lennox,  ambassadeur  extraordinaire  du  roi 
d'Angleterre,  et  beau-frère  de  François  de  Balsac  2, 
sollicita  pour  ses  proches.  Henriette  enfin,  quoi 
qu'il  en  coûtât  à  son  indomptable  orgueil,  se  rési- 
gna à  solliciter  elle-même,  et  elle  écrivit  au  roi  une 
lettre  bizarre  et  d'ailleurs  fort  habile,  où  se  trou- 
vaient les  mots  essentiels  : 

Un  temps  fust  que  Vostre  Majesté  recepvoitde  moy 

de  doux  baizers  au  lieu  des  propos  amers  qu'elle  reçoit  main- 
tenant, et  des  souspirs  d'amour  au  lieu  des  sanglots  d'afflic- 
tion. J'estoys  tousjours  collée  à  vostre  bouche,  et,  mieux 
encore,  à  vostre  âme  3;  que  si  parfoys  je  m'en  séparois  pour 
souspirer  mes  amours,  mes  souspirs  vous  estoient  les  plus 
doux  et  les  plus  favorables  qui  puissent  conduire  au  port  la 
félicité  la  plus  désirée;  et  si  j'ouvrois  la  bouche  pour  vous 
dire  quelque  chose,  il  vous  sembloit  que  le  ciel  s'ouvroit  pour 
vous  recevoir.  Mais  tous  ces  contentemens  passés  se  sont 
maintenant  changés  en  dégoûts.  .  .  J'aime  comme  auparavant, 
je  brûsle  avec  autant  d'ardeur  qu'auparavant,  mais  non  avec 
autant  de  félicité  que  je  ressentois  avant  cette  dernière  amer- 

1.  L'Estoile. 

2.  Edme  Stuart,  seigneur  d'Aubigny,  duc  de  Lennox,  avait 
épousé  Catherine  de  Balsac,  l'une  des  filles  de  Guillaume. 

3.  Henriette,  très  lettrée,  comme  on  sait,  ne  fait  ici  que  tra- 
duire la  Bible.  «  L'âme  de  Jonathas  était  collée  à  celle  de  David, 
est-il  dit  au  livre  des  Rois,  et  Jonathas  l'aimait  comme  son  âme  »  : 
Anima  Jonathœ  conglutinata  estanimse  David,  et  dilexit  eum  Jona- 
thas quasi  animam  suam.  I.  Reg.  XVIII. 

14 


226  LA  POSTÉRITÉ   d'aïNNE   DE   GRAVILLE 

tume,  parce  que  celluy  qui  m'aimoit  plus  que  sa  propre  vie 
ne  recherche  à  ceste  heure  que  ma  mort,  ou,  s'il  ne  la  désire 
pas,  il  la  cause.  Vous  n'eustes  jamais  de  l'amour  pour  moy, 
ou,  si  vous  en  avez  eu,  il  n'estoit  guère  ardent;  ou,  s'il  Ta 
esté,  pour  le  moins  suis-je  assurée  que  ce  cœur  tout  immuable 
aux  dangers  est  fort  muable  à  son  amour.  Nos  petits  enfants, 
nonobstant  leur  peu  d'âge,  ne  laissent  pas  d'avoir  beaucoup  de 
ressentiment  et  de  douleur,  entendant  ma  juste  plainte...  11 
semble  que  vous  devez  avoir  compassion  de  moy  en  l'ayant 
d'eux.  Si  vous  ne  voulez  pas  grue  je  doive  ma  liberté  à  mon 
innocence,  pour  le  moins  que  ce  soit  à  vostre  honte,  de  mesme 
que  je  vous  suys  redevable  de  vostre  amour  passé,  plus  qu'à 
mon  mérite.  Ainsy,  libre  de  la  sorte,  je  seray  plus  esclave  de 
Vostre  Majesté,  et  beaucoup  plus  sa  prisonnière,  lorsque  je  le 
seray  le  moins  ',•* 

Henri  IV  ne  résista  pas  à  cette  éloquence  amphi- 
gourique. Il  ne  demandait,  du  reste,  qu'à  pardonner. 
Il  commua  en  un  emprisonnement  perpétuel  la 
peine  de  mort  prononcée  contre  François  de  Balsac 
et  le  comte  d'Auvergne,  et  même  permit  bientôt  à 
Balsac  de  se  retirer  à  Malesherbes.  Pour  Henriette, 
il  lui  rendit  (septembre  1605)  la  pleine  liberté  de 
ses  biens  et  de  sa  personne,  sauf  qu'il  lui  interdit 
provisoirement  le  séjour  de  Paris.  Il  allait  bientôt 
reprendre  ses  relations  e  t  sa  correspondance  avec  elle . 
Cette  correspondance,  dès  les  premières  lettres  qui 
nous  en  restent,  est  sur  le  mode  le  plus  tendre  :  «  Je 
ne  songe  qu'à  vous  plaire,  lui  écrit-il  le  6  octobre 
1606,  et  à  affermir  nostre  amour.  Il  fait  beau  ici, 
mais  partout,  hors  près  de  vous,  je  m'ennuie  si  fort 
que  je  n'y  puis  durer.    Trouvez  un  moyen  que  je 

1.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  6144,  f°  27  v<\  Copie. 


HENRIETTE   DE   BALSAC  227 

vous  voye   en   particulier,  et  que,   devant  que   les 
feuilles  tombent,  je  vous  les  fasse  voir  à  l'envers.  » 
—  «  Mon  inclination  et  toutes  mes  résolutions  me 
portent  tellement  à  vous  aimer,  ajoute-t-il  le  20  oc- 
tobre, qu'il  faudroit  de  grands  efforts  d'ingratitude 
pour  m'ébranler  »  ;  et  trois  jours  après  :  «  Hors  de 
vostre  présence  ou  de  vos  nouvelles,  je  n'ay  non  plus 
de  joie  qu'il  n'y  a  de  salut  hors  de  l'Église  1.  »  — 
En  1608,  le   ton  des  billets  se  maintient  au  même 
diapason  :   8  avril.   «  Mon  cher  cœur,  ce   ne    sont 
point  les  dévotions  qui  m'ont  empesché  de   vous 
escrire,  car  je°ne  pense  point  mal  faire  de  vous  aimer 
plus     que    chose    du    monde...  2     »     —    22    mai. 
«  Mon  cher  cœur...  Un  lièvre  m'a  mené  jusqu'aux 
rochers  devant  Malesherbes,  où  j'ay  esprouvé 

Que  des  plaisirs  passés  doulce  est  la  souvenance. 

Je  vous  ay  souhaitée  entre  mes  bras  comme  je 
vous  y  ay  veue  ;  souvenez-vous-en,  en  lisant  ma 
lettre...  Mes  chères  amours,  si  je  dors,  mes  songes 
sont  de  vous  ;  si  je  veille,  mes  pensées  sont  de 
mesme.  Recevez,  ainsy  disposée,  un  million  de  bai- 
sers de  moy.  »  —  Il  lui  écrit  encore,  cette  même 
année  1608  :  «  Croyez  que  je  vous  ayme  plus  chère- 
ment que  tout  ce  qui  est  au  monde.  »  Et  il  faudra 
que  l'acariâtre  Henriette  ait  apparemment  mis  le 
comble  à  ses  mauvais  procédés  pour  qu'il  se  décide 
—  lui,  le  plus  débonnaire  des  amants — à  luiadres- 

1.  Le  billet  se  termine  sur  ces  mots  :  «  Bonjour,  l'âme  à  moy, 
je  te  baise  un  million  de  foys.  » 

2.  Il  était  pourtant  marié.  Mais  l'était-il  avec  Henriette  ou  avec 
Marie  de  Médicis  ?  —  Lui-même  ne  le  savait  pas  bien. 


228  LA   POSTÉRITÉ    D'ANNE   DE   GRAV1LLE 

ser,  de  guerre  lasse,  ce  moi,  qui  semble  annoncer 
une  rupture  définitive  :  «  Enfin  vostre  ingratitude  a 
accablé  ma  passion. *  » 

Elle  aurait  pu,  malgré  tout,  se  maintenir  long- 
temps encore  en  une  sorte  de  faveur,  si  le  hasard 
ne  lui  avait  donné  une  rivale  triomphante  en  la  per- 
sonne de  Charlotte-Marguerite  de  Montmorency. 
On  sait  qu'Henry  IV  se  prit  d'une  passion  sénile  et 
d'autant  plus  violente  pour  la  fille  du  connétable, 
et  comme  quoi  il  la  maria  (17  mai  1609)  avec  le 
prince  de  Condé,  en  qui  il  espérait  trouver  un  mari 
de  bonne  composition.  «  Le  roi,  dit  à  ce  propos 
madame  de  Verneuil  (elle  ne  se  refusait  jamais  un 
bon  mot,  ce  que  nous  appellerions  une  rosserie),  le 
roi  veut  rabattre  le  cœur  de  M.  le  Prince  et  rehaus- 
ser sa  tête  2.  »  Mais  Condé,  qui  prétendait  garder  sa 
femme  pour  lui,  s'enfuit  aux  Pays-Bas  (30  novembre 
1609). 

Pendant  ce  temps,  Henriette  se  laissait  faire  la 
cour  par  le  duc.de  Chevreuse,  puis  par  le  duc  de 
Guise.  Avec  ce  dernier,  les  choses  allèrent  loin  :  il 
fut  question  de  mariage.  La  marquise,  en  femme 
d'expérience,  s'empressa  de  se  faire  donner  une 
promesse  et  fit  même  dresser  le  contrat  et  publier 
les  bans3.  Henri  IV,  averti,  éloigna  le  duc  en  l'en- 
voyant dans  son  gouvernement  de  Provence.  Il 
tenait  à  ce  que  Mine  de  Verneuil  passât  encore  pour 

1.  Lettres-Missives,  t.  VII,  p.  665  :  orig.  autog.  sans  date  (1608). 

2.  Tallemant. 

3.  Mémoires  de  Michel  de  Castelnau,  additions  de  Le  Laboureur. 
Paris,  1659,  t.  II,  p.  151  ;  et  Dreux  du  Radier,  op.  cit.,  t.  VI, 
p.  184. 


HENRIETTE   DE    BALSAC  229 

sa  maîtresse,  et  comptait  donner  ainsi  le  change  à 
la  reine,  lui  mieux  dissimuler  ses  nouvelles  amours, 
qui  l'absorbaient  tout  entier. 

Pas  au  point  cependant  de  lui  faire  oublier  ses 
combinaisons  politiques  ;  car,  cbez  lui,  l'homme  à 
femmes  ne  fit  jamais  de  tort  à  l'homme  d'Etat,  et  il 
arrivait  que  les  passions  de  l'un  s'accordassent  avec 
les  calculs  de  l'autre.  Il  venait  d'achever  d'immenses 
préparatifs  militaires  en  vue  de  la  réalisation  de  son 
«  grand  dessein  »  et  se  disposait  à  envahir  les  Pays- 
Bas,  à  la  fois  pour  engager  la  partie  contre  la  mai- 
son d'Autriche  et  pour  reconquérir  la  princesse  de 
Condé,  lorsqu'eut  lieu  le  déplorable  attentat  du 
14  mai  1610. 

A  ce  moment,  Henriette  n'était  plus  rien  à  la 
cour.  Faut-il  ajouter  quelque  créance  aux  alléga- 
tions de  la  d'Escoman,  qui  l'accusa  formellement 
d'avoir,  de  complicité  avec  le  duc  d'Epernon  et  le 
duc  de  Guise,  comploté  la  mort  du  roi?  —  Le  Par- 
lement condamna  la  d'Escoman  à  la  prison  perpé- 
tuelle ;  quant  aux  ducs  et  à  la  marquise,  ils  furent 
mis  hors  de  cause  et  déclarés  innocents  de  l'accusa- 
tion portée  contre  eux.  Cette  accusation,  nombre 
d'historiens  l'ont  reprise  à  leur  compte1.  Mais,  en 

1.  C'est  Michelet  qui  a  soutenu  avec  le  plus  d'ardeur  la  thèse 
de  la  complicité  de  Mme  de  Verneuil,  du  duc  d'Epernon  et  même 
de  la  reine  dans  l'assassinat  d'Henri  IV.  Pour  M.  J.  Loiseleur 
[Bavaillac  et  ses  complices.  Paris,  1873),  le  complot  exista  bien; 
mais  Ravaillac,  qui  agissait  de  son  côté,  en  aurait  devancé  l'exé- 
cution :  «  Si  Ravaillac,  dit-il,  n'avait  pas  fait  le  coup,  d'autres 
allaient  le  faire.  »  D'après  M.  Ch.  Merki,  l'assassinat  d'Henri  IV 
fut  une  vengeance  de  femmes,  «  par  dépit  de  la  situation  perdue 
chez  l'une  (Henriette),  par  crainte  de  l'avenir  chez  l'autre  »  (Marie 


230         LA  POSTÉRITÉ  D  ANNE  DE  GRAV1LLE 

ce  qui  louche  spécialement  Mme  de  Verneuil,  si  Ton 
voit  très  bien  ce  qu'elle  perdit  à  la  disparition 
d'Henri  IV,  on  ne  voit  guère,  en  revanche,  ce 
qu'au  moment  où  nous  sommes  parvenus  elle  y 
aurait  pu  gagner. 

Au  lendemain  même  du  crime,  elle  fit  demander 
à  Marie  de  Médicis  «  si  elle  pouvait  rester  en 
France  en  toute  sûreté  »  l.  On  lui  donna  de  bonnes 
paroles.  Il  était  néanmoins  à  craindre  que  la 
reine,  désormais  toute-puissante,  et  qui  n'avait  pas 
oublié  les  humiliations  d'autrefois,  ne  cédât  quelque 
jour  à  la  tentation  d'en  tirer  vengeance  :  elle  n'avait 
plus  affaire  qu'à  une  femme  désarmée. 

Désarmée,  et,  par  suite,  délaissée.  —  Peu  de 
temps  avant  la  mort  du  roi,  Henriette,  on  s'en  sou- 
vient, avait  obtenu  du  duc  de  Guise  une  promesse 
de  mariage.  Or,  le  duc,  au  commencement  de  1611, 
manifesta  l'intention  d'épouser  la  jeune  douairière 
de  Montpensier.  Henriette,  forte  de  ses  droits,  ne 
manqua  pas  de  s'opposer  à  ce  projet.  Mais  la  reine 
lui  fit  demander,  parle  président  Jeannin,de  «  vou- 
loir bien  se  désister  ».  Elle  comprit  que,  les  temps 
étant  changés,  son  intérêt  bien  entendu  lui  com- 
mandait de  ne  pas  se  montrer  intransigeante... 

Et  dès  lors,   elle  vécut  dans  la  retraite  2.  On  ne 

de  Médicis,  qui  redoutait  que  le  roi  n'eût  l'intention  de  divorcer 
pour  épouser  Charlotte  de  Montmorency).  —  Je  ne  crois  pas, 
quant  à  moi,  à  la  'culpabilité  d'Henriette,  encore  moins  à  celle  de 
la  reine.  Mais,  en  ces  matières,  on  ne  saurait  trop  se  garder  d'af- 
firmations absolues. 

1.  Merki,*p.  330. 

2.  Et  même  elle  se  jeta  dans  la  dévotion  :  «  Vostre  vie  sert  de 
miroir  aux  plus  dévotes,  et  d'admiration  à  qui  voit  une  si  sainte  et 


HENRIETTE    DE    BALSAC  231 

l'en  verra  sortir  un  instant  qu'en  1622,  pour  assis- 
ter, dans  la  cathédrale  de  Lyon,  au  mariage,  célébré 
devant  Louis  XIII  et  toute  la  cour,  de  sa  fille 
Gabrielle-Angélique  avec  le  second  fils  du  duc 
d'Epernon.  De  sa  beauté,  de  son  charme,  à  l'âge  de 
quarante-trois  ans  qu'elle  avait  alors,  il  ne  restait 
déjà  plus  trace.  Elle  vieillissait,  devenait  obèse  : 
«  Elle  se  mit  à  faire,  dit  Tallemant,  une  vie  de  Sar- 
danapale  ou  de  Vitellius  ;  elle  ne  songeoit  qu'à  la 
mangeaille,  à  des  ragousts,  et  vouloit  mesme  avoir 
son  pot  l  dans  sa  chambre.  Elle  devint  si  grosse 
qu'elle  en  estoit  monstrueuse2;  mais  elle  avoit  tous- 
jours  bien  de  l'esprit.  Peu  de  gens  la  visitoient.  » 
—  Elle  mourut  à  cinquante-quatre  ans,  le  9  février 
1633  —  cinq  ans  avant  la  vieille  Marie  Touchet  — 
et  fut  inhumée  aux  Feuillantines  de  la  rue  Saint- 
Jacques. 


11 


L'attitude    violemment    agressive     adoptée    par 
Henriette  de  Balsac  à  l'endroit  de  Marie  de  Médicis 

ferme  résolution,  en  un  âge  n'estant  pas  quasi  à  sa  fleur,  qui, 
méprisant  la  beauté  corporelle...  avez  attaché  le  cours  de  vos  beaux 
ans  à  la  contemplation  des  merveilles  de  Dieu,  emmoncelant  les 
spiritueles  méditations  avec  les  bonnes  œuvres...  »  (Hémery 
d'Amboise,  Avant-discours  déjà  cité  de  Y  Histoire  françoise  de  Gré- 
goire de  Tours). 

1.  La  marmite  où  l'on  met  la  viande  à  bouillir. 

2.  Il  faut  croire  que  l'engraissement  d'Henriette  avait  été  pré- 
cédé d'une  période  de  maigreur.  Dans  une  lettre  du  19  octobre 
1605,  Henri  IV  la  traite  de  «  dame  jaune  et  maigre  ».  «  Ce  n'est 
plus  marchandise  pour  ma  boutique,  écrit-il  à  la  reine,  car  je  ne 
me  fournis  que  de  blanc  et  de  gras.  » 


232  LA   POSTÉRITÉ    d'aNNE    DE    GRAV1LLE 

a  été  signalée  d'un  mot  dans  les  pages  qui  pré- 
cèdent. Reste  à  en  expliquer  les  raisons  d'être  et  le 
sens  véritable.  Parler  à  ce  sujet  de  son  ambition, 
qui  sans  doute  fut  effrénée  *,  ou  de  son  orgueil,  ce 
n'est  pas  une  explication  suffisante.  Haine  et  crainte, 
tels  furent,  en  réalité,  les  deux  sentiments  qui  lui 
dictèrent  son  langage  et  d'où  procédèrent  tous  ses 
actes. 

Elle  se  préoccupait  de  l'avenir,  et,  même  au  plus 
beau  temps  de  sa  faveur,  redouta  de  se  trouver  un 
jour  à  la  merci  de  la  Florentine  vindicative  dont  elle 
empoisonnait  la  vie  conjugale.  Aussi,  soit  qu'elle 
parlât  de  se  retirer  à  l'étranger,  soit  qu'elle  sollici- 
tât le  roi  de  lui  accorder  des  places  de  sûreté,  Caen 
ou  Metz,  soit  même  qu'elle  conspirât  avec  l'Espagne, 
le  but  essentiel  qu'elle  poursuivit  fut-il  toujours  de 
se  ménager,  comme  elle  l'écrivait  à  son  frère,  «  une 
retraite  solide 2  »  où  elle  pût  échapper  à  la  vengeance 
de   la  reine3.  Quant  aux  tentatives  matrimoniales 

1.  «  Cette  femme  est  d'une  ambition  et  d'un  esprit  capable  de 
toute  tentative  diabolique  »,  écrivait  le  résident  de  Toscane,  Bac- 
cio  Giovannini. 

2.  «  Il  faut  une  retraite  solide  :  c'est  le  seul  bien  de  mon  estre, 
lequel  je  cognois,  et  où  je  me  veux  attacher.  »  (Lettre  au  comte 
d'Auvergne,  citée  par  Sully.) 

3.  OEconomies  royales.  Lettre  de  Sully  au  roi  (septembre  1604)  : 
. . .«  Je  n'en  ay. . .  pu  apprendre  autre  chose,  sinon  que.  . .  elle 
sçavoit  bien  que  la  roine  destruiroit  (elle  et  les  siens)  si  elle  venoil  a 
en  avoir  le  pouvoir,  tellement  qu'ils  ne  pouvoient  estre  délivrez 
de  ceste  crainte  que  par  leur  retraite  hors  de  la  France  ;  mais  que 
néantmoins  n'en  vouloit-elle  pas  sortir  pour  aller  mourir  de  faim 
ailleurs,  et  que,  pour  éviter  toute  nécessité,  ne  luy  pouviez  vous 
moins  donner  que  cent  mille  livres  de  rente,  en  fonds  de  terre 
bien  asseurez,  qui  n'estoit  pas  trop,  veu  les  belles  espérances  que 
malgré  elle  vous  luy  aviez  au  très  fois  fait  prendre  sur  vos  paroles...  » 


HENRIETTE    DE    BALSAC  233 

qu'elle  renouvela  plusieurs  fois  à  la  fin  de  sa  liaison 
avec  Henri  IV,  elles  eurent,  en  somme,  le  même 
objet.  Sans  doute  essayait-elle  de  ramener,  en  exci- 
tant sa  jalousie,  le  roi,  qui  s'éloignait  d'elle;  mais 
elle  visait  surtout,  pour  le  cas  où  son  appui  lui 
manquerait,  à  s'assurer  d'un  protecteur  :  on  serait 
presque  tenté  d'employer  un  autre  mot... 

Elle  craignait  Marie  de  Médicis  ;  mais,  d'autre  part, 
se  considérait  comme  frustrée  par  elle  de  la  place  et 
du  rang  auxquels  elle  aurait  eu  droit.  De  là  une  anti- 
pathie, une  rancune  allant  jusqu'à  la  haine,  un  odio 
e  una  rabbia  domestica,  comme  l'écrivait  le  résident 
de  Toscane,  Baccio  Giovannini  ;  de  là  ses  querelles 
sans  cesse  renouvelées  avec  Henri  IV,  auquel  elle 
reprochait  inlassablement  de  lui  avoir  manqué  de 
parole;  de  là  ses  incroyables  écarts  de  langage. 
C'était  elle,  à  l'entendre,  la  vraie  reine,  la  vraie 
femme  du  roi;  l'autre  —  «  la  Florentine  »,  «  la 
grosse  banquière  »,  comme  elle  l'appelait  —  n'en 
était  que  la  «  concubine  1  »  ;  quant  au  dauphin,  elle 
le  traitait  de  bâtard.  Henri  IV  lui  proposait-il  de 
faire  élever  ses  enfants  à  Saint-Germain  avec  le 
futur  Louis  XIII  :  «  Que  la  Florentine  garde  son 
bâtard,  répliquait-elle,  moi  je  garderai  mon  dauphin  ; 
je  ne  veux  pas  que  mon  fils  soit  élevé  avec  des 
bâtards 2.  »  En  un  mot,  elle  croyait  ou  elle  affectait 

1.  Riguccio  Galluzzi,  Histoire  du  grand  duché  de  Toscane  sous  le 
gouvernement  des  Médicis.  Paris,  1782,  t.  V,  p.  447.  —  Marie  de 
Médicis,  pour  n'être  pas  en  reste,  la  traitait  habituellement  de 
«  poutane  ». 

2.  Abel  Desjardins,  Négociations  diplomatiques  de  la  France 
avec  la  Toscane,  t.  V,  p.  476  ;  dépêche  de  Giovannini  du  17  février 


234  LA    POSTÉRITÉ  D'ANNE    DE    GRAVI LLfl 

de  croire  à  ses  droits  d'épouse  royale,  à  la  légiti- 
mité de  ses  enfants,  à  leur  prééminence  sur  ceux  de 
Marie  de  Médicis;  et,  cette  conviction,  elle  la  fon- 
dait sur  l'existence  de  la  fameuse  promesse  de  1599. 
On  ne  s'étonnera  pas  après  cela  de  l'extraordi- 
naire valeur  qu'elle  attribuait  à  cette  pièce  et  qu'on  y 
attribuait  dans  sa  famille,  du  soin  jaloux  avec  lequel, 
pendant  cinq  longues  années,  on  l'y  garda  et  on  l'y 
cacha.  Henri  IV  n'y  attachait  pas  moins  de  prix 
que  les  Balsac.  Dès  avant  son  mariage  avec  Marie 
de  Médicis,  il  l'avait  réclamée1,  sans  aucun  succès 
du  reste.  Il  la  réclama  plusieurs  fois  encore  à  Fran- 
çois de  Balsac,  allant  jusqu'à  lui  offrir  cinquante 
mille  écus  en  échange,  voire  même  le  titre  de 
maréchal  de  France  2.  Mais,  en  dépit  de  tous  ses 
efforts  et  des  démarches  que  lui  suggérait  la  reine 
(le  document  l'inquiétait  autant  que  lui),  il  n'obtint 
rien  jusqu'au  jour  où,  sous  le  coup  d'une  accusa- 
tion capitale,  le  vieil  intrigant,  pour  sauver  sa  vie, 
offrit  spontanément  de  rendre  le  précieux  papier. 


On  a  peine  à  concevoir  que  le  papier  en  question 
ait  pu  jamais  être  pris  au  sérieux.  L'étrange  condi- 

1602  :  «  Tengasi  la  Fiorentina  il  suo  figliuolo,  che  io  mi  terro  il 
mio  Delfino.  I  che  è  mio  marito  primo  che  a  lei.  »  —  Cf.  L. 
Batiffol,  La  vie  intime  d'une  reine  de  France  au  XVIIe  siècle.  Paris, 
Calmann-Lévy,  1906,  p.  220. 

1.  Lettres  du  21  avril  1600,  citées  plus  haut. 

2.  L.  Jarry,  op.  cit. 


HENRIETTE    DE    BALSAC  235 


tion  *  à  laquelle  est  subordonné  rengagement  qu'il 
contient  n'y  fût-elle  pas  insérée,  que  cet  engage- 
ment devrait  être  aujourd'hui  considéré  comme  nul, 
en  vertu  du  principe  universellement  admis  de  la 
liberté  du  consentement  en  matière  de  mariage. 
Dans  notre  droit  moderne,  en  effet,  ce  toute  clause 
d'un  contrat  par  laquelle  la  liberté  des  mariages 
serait  entravée,  en  ce  sens  que  le  consentement 
serait  enchaîné  d'avance  par  la  promesse  d'épouser 
ou  de  ne  pas  épouser  une  personne  déterminée  », 
est  nulle  comme  contraire  à  l'ordre  public  et  aux 
bonnes  mœurs  \  —  Il  n'en  allait  pas  de  même 
autrefois. 

Jusqu'au  milieu  du  xvie  siècle,  jusqu'à  l'édit  de 
1556,  qui  fut  le  premier  acte  de  l'autorité  civile  dans 
le  sens  de  la  sécularisation  du  mariage,  l'Eglise 
avait,  en  la  matière,  imposé  sa  loi,  exercé  son  action 
souveraine.  Et  elle  s'était  constamment  appliquée  à 
subordonner  le  caractère  conventionnel  du  mariage 
à  son  caractère  sacramentel.  Si  bien  que,  cessant 
d'être,  comme  dans  la  législation  romaine,  un  con- 
trat civil,  il  avait  fini  par  se  transformer,  au  regard 
même  de  la  loi  séculière,  en  un  engagement  d'ordre 
exclusivement  religieux  3. 

Or,  au  point  de  vue  religieux,  c'est  le  consente- 

1.  «  Au  cas  que  dans  six  mois,  à  commencer  du  premier  jour 
du  présent,  elle  devienne  grosse  et  qu'elle  accouche  d'un  fils...  » 

2.  Dalloz,  Code  civil  annoté,  art.  1133,  n°  331. 

3.  L.  Duguit,  Étude  historique  sur  le  rapt  de  séduction  (Nouvelle- 
revue  historique  de  droit  français  et  étranger,  1886).  —  Paul  Viol, 
let,  Précis  de  l'histoire  du  droit  français.  Paris,  Larose  et  Forcel 
1886.  —  A.  Esmein,  Le  mariage  en  droit  canonique.  Paris,  Larose 
et  Forcel,  1891. 


236  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRA  VILLE 

ment  des  époux  qui  fait  le  mariage.  En  vertu  de  ce 
seul  consentement,  la  matière  et  la  forme  du  sacre- 
ment sont  réalisées  ;  et  la  bénédiction  nuptiale  n'en 
est  pas  un  élément  constitutif  :  les  époux,  en  effet, 
se  le  confèrent  à  eux-mêmes  * . 

A  cette  théorie  du  droit  canonique  classique, 
théorie  d'où  se  déduisait  logiquement  la  pleine  vali- 
dité des  mariages  clandestins,  contractés  sans  aucune 
solennité  et  sans  le  consentement  des  parents  2,  se 
rattachait  une  théorie  des  fiançailles.  Les  fiançailles, 
consistant  en  une  promesse  de  s'épouser  [sponsalia 
per  verba  de  futuro),  n'étaient  assujetties  à  aucune 
condition  de  forme.  Elles  donnaient  naissance  à 
une  obligation  sanctionnée  par  le  droit.  En  cas  de 
rupture,  l'officialité  se  prononçait  sur  la  valeur  et 
la  pertinence  des  motifs  invoqués  et  renvoyait  au 
juge  laïque  pour  l'appréciation  des  réparations 
civiles. 

Les  fiançailles,  du  reste,  pouvaient  se  transfor- 

1.  Saint  Thomas,  Somme  théologique  (Supplément),  éd.  Lâchât, 
t.  XV.  Quest.  XLII,  art.  1  :  «  La  forme  de  ce  sacrement  con- 
siste dans  les  paroles  qui  expriment  le  consentement  des  époux, 
et  non  dans  la  bénédiction  du  prêtre,  qui  est  seulement  un  des 
sacramentaux.  »  Et  encore  (Quest.  XLV,  art.  5)  :  «  Le  consen- 
tement exprimé  au  présent  par  paroles  [sponsaliâ  per  verba 
de  prœsenti)  et  échangé  entre  personnes  aptes  à  le  contracter 
fait  le  mariage  ;  car  voilà  les  deux  choses  qui  sont  de  l'essence 
du  sacrement.  Toutes  les  autres  ne  sont  que  pour  la  solennité 
du  sacrement,  parce  qu'on  les  fait  pour  que  le  mariage  soit  plus 
convenablement  célébré.  Si  donc  on  les  omet,  le  mariage  est  tou- 
jours vrai,  et  toutefois  ceux  qui  le  contractent  ainsi  pèchent,  à 
moins  qu'ils  ne  soient  excusés  pour  une  cause  légitime.  » 

2.  Esmein,  op.  cit.,  t.  I,  p.  178.  —  J'ai  déjà  touché  ce  point 
dans  la  première  partie  de  ce  volume,  à  propos  du  mariage  d'Anne 
de  Graville. 


HÈNfclETTE    DE    liALSAC  237 

mer  en  mariage  d'une  assez  singulière  façon.  Si  des 
relations  intimes  [copula  carnalis)  intervenaient 
entre  deux  personnes  unies  par  des  sponsalia  per 
verba  de  futuro,  «  immédiatement  et  inévitable- 
ment le  mariage  se  formait  entre  elles.  Le  droit 
canonique  admettait,  par  une  présomption  irréfu- 
table, qu'elles  avaient  eu  à  ce  moment  la  volonté  de 
contracter  mariage,  et  le  mariage,  étant  un  contrat 
formé  par  le  simple  consentement,  avait  par  là  même 
pris  naissance  l ...  » 

Tel  était  le  droit  canonique  antérieur  au  concile 
de  Trente.  Le  concile  y  apporta  des  modifications 
qui  tendaient  à  la  répression  de  la  clandestinité  2  ; 
mais  il  n'annula  pas  expressément  les  mariages  dits 
«  présumés  »,  résultant  de'  sponsalia  per  verba  de 
futuro  suivies  de  copula  carnalis.  Il  ne  fut,  du 
reste,  ni  accepté,  ni  promulgué  en  France  ;  et,  bien 
que  la  plupart  des  règles  qu'il  édicta  eussent  passé 
en  substance  dans  notre  ancien  droit,  notamment 
dans  l'Ordonnance  de  Blois  de  1579,  ces  règles  n'y 
furent  jamais  admises  dans  leur  forme  originale  ;  si 
bien  que  les  Français  pouvaient  se  croire  fondés, 
comme  catholiques,  à  n'en  pas  tenir  compte. 

On  s'explique  maintenant  les  prétentions  d'Hen- 

1.  Esmein,  t.  I,  p.  95  ;  II,  p.  210;  cf.  Saint  Thomas,  loc.  cit., 
Qnest.  XLVI,  art.  2  :  «  Comme  rien,  dit-il,  n'exprime  mieux  le 
consentement  que  la  carnalis  copula,  le  mariage,  au  jugement  de 
l'Église,  se  réalise  par  la  carnalis  copula  précédée  des  fiançailles  »  : 
Secundum  judicium  Ecclesiœ,  carnalis  copula  consequens  sponsalia 
matrimonium  facere  judicatur. 

2.  Ce  sont  toujours  les  époux  qui  se  confèrent  à  eux-mêmes  le 
sacrement  ;  mais  leur  mariage  ne  sera  désormais  valable  que  s'il 
est  contracté  in  facie  Ecclesise  et  en  présence  de  témoins. 


238  LA    POSTÉRITÉ    D'AiNiNE    DE    GRAVILLE 

riette.  En  vertu  de  la  promesse  de  1599  {sponsalia 
per  verba  de  futuro),  suivie  de  rapprochement 
sexuel  [copula  carnalis),  elle  avait  quelque  droit  de 
se  considérer  comme  la  femme  légitime  d'Henri  IV  l  ; 
et  celui-ci,  sauf  à  se  déjuger  plus  tard  2,  paraît  bien 
avoir  assez  longtemps  pensé  comme  elle.  «  Le  rec- 
teur de  Saint-Eustache,  écrit  Giovannini  dans  une 
curieuse  dépêche  du  8  mars  1604,  fit  un  cas  de  con- 
science au  roi  d'entretenir  cette  concubine  ;  le  roi 
répondit  qu'il  la  tenait  pour  sa  femme  légitime  et 
reçut  l'absolution.  La  marquise,  l'ayant  appris,  fit  en 
sorte  d'obtenir  du  recteur  une  attestation  de  ce  fait  ; 
elle  l'eut  et  la  conserve  précieusement  par  devers 
elle  avec  la  promesse  du  roi  3.  » 

1.  Lors  du  mariage  florentin,  des  juristes  consultés  lui  avaient 
expliqué  «  que  la  promesse  de  mariage,  rédigée  par  le  roi,  étant 
formelle,  l'acte  annulait  en  droit  l'union  que  celui-ci  contractait: 
ou,  à  l'heure  propice,  madame  de  Verneuil  ferait  un  procès  de 
nullité  en  cour  de  Rome  ;  ou,  Henri  IV  mort,  elle  revendiquerait 
ses  droits  et  ceux  de  son  fils;  ou  Marie  de  Médicis  venant  par 
hasard  à  disparaître,  elle  prendrait  sa  place  »  (Batiffol,  op.  cit., 
p.  219). 

2.  Il  lui  arrivera,  en  effet,  de  traiter  sa  promesse  de  niaiserie, 
«  estant  conditionnée  comme  elle  estoit  »  ;  Sully  dira,  de  son  côté, 
que  «  cette  espèce  de  promesse  de  mariage  portoit  une  condition 
qui,  de  sa  propre  nature,  la  rendoit  nulle  de  toute  nullité  ».  Ils 
oubliaient  tous  deux  que  la  nullité  de  la  condition  insérée  dans  un 
acte  n'implique  pas  dans  tous  les  cas  celle  de  l'acte  lui-même. 

3.  A.  Desjardins,  Négociations  diplomatiques,  etc.,  t.  V;  cf. 
Zeller,  op.  cit.,  pp.  189,  347.  —  Giovannini  continue  en  ces  termes  : 
«  Lorsqu'ensuite  ses  enfants  furent  déclarés  bâtards  par  le  Parle- 
ment (le  Parlement  les  avait  légitimés),  elle  fit  une  protestation 
par  voie  de  justice  au  moyen  de  notaires  publics,  en  déclarant 
qu'dle  n'y  consentait  pas.  La  personne  de  qui  je  tiens  toutes  ces 
particularités  lui  ayant  dit  que  sa  promesse,  aussi  bien  que  ses 
réclamations  et  ses  prétentions,  n'avait  point  de  valeur,  attendu 
qu'elle  ne  s'était  point  opposée  au  mariage  de  la  princesse  Marie, 


HENRIETTE   DE    BALSAC  239 

Si  l'on  s'explique  les  prétentions  d'Henriette,  l'on 
s'explique  par  là  même  les  inquiétudes  sans  cesse 
renaissantes  de  Marie  de  Médicis.  Inquiète,  elle 
Tétait  à  plus  d'un  titre.  La  validité  de  son  mariage 
et  la  légitimité  de  ses  enfants  n'étaient  pas  contes- 
tées par  la  seule  marquise  de  Verneuil  1  ;  elles  ne 
l'étaient  pas  seulement  à  raison  de  la  fameuse  pro- 
messe. D'autres  les  contestaient  encore  à  un  point 
de  vue  tout  différent,  et  en  prétendant  mal  fondée 
la  dissolution  prononcée,  le  17  décembre  1599,  du 
mariage  d'Henri  IV  avec  Marguerite  de  Valois.  La 
reine,  très  troublée,  fit  «  demander  leur  avis  aux 
canonistes  romains  et  ceux-ci,  hésitants,  répondirent 
que,  dans  le  cas  où  en  effet  le  second  mariage  du 
roi  de  France  serait  déclaré  non  valable,  le  dau- 
phin, au  moins,  avait  quelques  chances  d'être 
reconnu  légitime  2  ».  Cette  réponse  n'était  ni  pour 

elle  répliqua  qu'elle  ne  l'avait  pu  faire  à  l'encontre  d'un  roi,  son 
seigneur,  lequel  pouvait  lui  enlever  la  vie,  et  que  cette  considé- 
ration suffisait  à  l'affranchir  de  formuler  toute  opposition... 
Maintenant,  elle  s'arrange  pour  faire  écrire  et  imprimer  partout, 
en  France,  en  Italie,  en  Allemagne,  que  le  roi  n'est  pas  légitime- 
ment marié  avec  la  reine. . .  » 

1.  Le  prince  de  Condé^lors  de  son  exil  à  Bruxelles,  manifesta, 
lui  aussi,  paraît-il,  quelque  intention  de  s'attaquer  à  la  légitimité 
des  enfants  de  Marie  de  Médicis  (Ambassades  de  M.  de  La  Boderie 
en  Angleterre  sous  le  règne  d'Henri  IV et  la  minorité  de  Louis  XIII, 
1750,  t.  V,  p.  109);  cf.  Merki,  p.  251. 

2.  L.  Battifîol,  op.  cit.,  p.  219  ;  cf.  Lettres  du  cardinal  d'Ossal, 
éd.  Amelot  de  la  Houssaie.  Paris,  1693,  t.  II,  p.  531.  Lettre  à 
Villeroy.  De  Rome,  1er  avril  1602  :  «  ...  Tout  ceci  (les  écrits 
contre  le  roi,  la  reine  et  le  dauphin)  se  faisant  pour  révoquer  en 
doute  la  légitimité,  et  par  conséquent  la  succession  de  Mgr  le 
Dauphin,  ils  perdent  leur  temps  et  leur  peine.  Car  la  dissolution 
du  premier  mariage  ayant  été  faite  par  autorité  du  Pape,  quand 
bien  même  il  auroit  été  exposé  ou  teû  à  Sa  Sainteté  quelque  chose 


240  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    ÙE    GHAV1LLE 

satisfaire  Marie  de  Médicis,  ni  pour  lui  rendre  la 
tranquillité.  La  tranquillité,  elle  n'y  atteindra  que  le 
13  mai  1610  —  la  veille  de  la  mort  d'Henri  IV  — 
quand,  à  Saint-Denis,  où  elle  venait  d'être  sacrée, 
elle  verra  sa  légitimité  comme  reine,  et,  par  suite, 
comme  épouse  et  comme  mère,  proclamée  et  défi- 
nitivement confirmée  dans  les  formes  les  plus  solen- 
nelles. 


II 

Marie-Charlotte  de  Balsac  d'Entragues. 

De  neuf  ans  plus  jeune  qu'Henriette,  Marie- 
Charlotte  de  Balsac l  prit,  elle  aussi,  un  amant 
(qui,  à  vrai  dire,  n'était  pas  roi)  et  se  fit  donner,  elle 
aussi,  une  promesse  de  mariage.  Elle  eut,  en  un 
moi,  une  vie  calquée  sur  celle  de  sa  sœur,  et,  en 
dépit  de  son  esprit  et  de  sa  beauté,  n'en  fut  jamais 
que  la  doublure. 

Fut-elle  la  maîtresse  d'Henri  IV?  —  Il  semble 
bien  qu'à  un  moment  donné,  le  roi,  comme  dit 
Tallemant,  en  ait  «  passé  son  envie  ».  Mais  cette 
passade  resta  secrète,  et  on  ne  lui  connaît  qu'un 

contre  vérité  et  contre  raison,  et  que  même  le  dernier  mariage 
ne  seroit point  valable  (comme  toutefois  il  l'est.  . .),  si  est-ce  que 
l'enfant  seroit  légitime  par  les  canons  et  par  les  opinions  de  tous 
les  docteurs  qui  ont  jamais  écrit  en  telles  matières,  quand  il  n'y 
auroit  que  la  bonne  foi  de  la  mère  ;  et  par  conséquent  succéde- 
roit  à  la  couronne. . .  » 
i.  Née  le  i"  mai  1588. 


MARIE-CHARLOTTE    DE   BALSAC  241 

amant  avéré,  le  beau,  le  spirituel,  l'irrésistible 
François  de  Bassompierre,  l'homme  qui,  à  la  veille 
d'être  mis  à-  la  Bastille,  brûla  plus  de  six  mille 
lettres  d'amour.  Bassompierre,  dans  son  Journal, 
insiste  complaisamment  sur  ses  bonnes  fortunes  et 
ne  nous  a  rien  laissé  ignorer  de  sa  liaison  avec 
Marie-Charlotte  de  Balsac,  avec  «  Antragues  », 
comme  il  l'appelle. 

C'est  en  septembre  1604  (elle  avait  seize  ans) 
qu'il  en  devint  amoureux  :  «  Je  devins  lors  amou- 
reux d' Antragues,  et  l'estois  encore  d'une  autre 
belle  dame.  J'estois  aussy  en  fleur  de  jeunesse,  et 
assés  bien  fait,  et  bien  gay.  »  Il  ne  tarda  certaine- 
ment pas  à  voir  «  couronner  sa  flamme  ».  Ce 
n'étaient  pas  des  dragons  de  vertu  que  les  demoi- 
selles de  Balsac;  elles  ne  s'embarrassaient  pas  de 
vains  scrupules,  et  se  donnaient  assez  facilement. 
Par  exemple,  elles  n'avaient  de  cesse,  ayant  sauté  le 
pas,  qu'elles  ne  fussent  traitées  en  femmes  légitimes. 

Dès  le  mois  de  septembre  1605,  les  amants  se 
brouillèrent;  mais  la  liaison,  un  instant  rompue, 
reprit  en  avril  de  l'année  suivante.  A  ce  moment, 
le  roi,  M.  de  Guise,  d'autres  encore  serraient  de 
près  Marie-Charlotte,  et,  jaloux  de  Bassompierre, 
le  faisaient  espionner.  Mais  ils  prirent  une  fausse 
piste,  et  tandis  que  leurs  soupçons  s'égaraient  sur 
M.  le  Grand  (le  grand  écuyer  Bellegarde),  Bassom- 
pierre jouissait  en  paix  de  sa  conquête.  Il  s'était 
ménagé,    dans    la    maison    que    Mme    d'Entragues 

16 


242  LA   POSTÉRITÉ   D'ANNE   DE    GRA VILLE 

(Marie  ïouchet)  habitait  alors  rue  de  la  Coustel- 
lerie  *,  et  dont  elle  occupait  deux  étages,  une 
entrée  secrète  par  laquelle  il  s'introduisait  au  troi- 
sième ;  c'est  là  que  la  jeune  fille  venait  chaque  soir 
le  retrouver  «  par  un  degré  dérobé  de  la  garde- 
robe  »,  dès  que  sa  mère,  dont  elle  partageait  la 
chambre,  était  endormie.  Mais  un  fâcheux  hasard 
mit  fin  à  ces  rendez-vous  : 

Un  matin  (du  mois  de  juin),  voulant  cracher,  et  levant  le 
rideau  de  son  lit,  elle  (Mme  d'Entragues)  vit  celuy  de  sa  fille 
découvert,  et  qu'elle  n'y  estoit  pas...  Elle  se  leva  tout  douce- 
ment et  vint  dans  sa  garde-robe  où  elle  trouva  la  porte  de 
cet  escalier  dérobé,  qu'elle  pensoit  quy  fût  condamnée, 
ouverte  ;  ce  quy  la  fit  crier,  et  sa  fille  à  sa  voix  à  se  lever  en 
diligence  et  venir  à  elle.  Moy,  cependant,  je  fermay  la  porte 
et  m'en  allay,  bien  en  peine  de  ce  quy  seroit  arrivé  de  toute 
cette  affaire  ;  quy  fut  que  sa  mère  la  battit,  qu'elle  fit  rompre 
la  porte  pour  entrer  en  cette  chambre  du  troisième  estage  où 
nous  estions  la  nuit,  et  fut  bien  estonnée  de  la  voir  meublée 
des  beaux  meubles  de  Zamet,  avec  des  plaques  et  des  flam- 
beaux d'argent.  Alors  tout  nostre  commerce  fut  rompu  ; 
mais  je  me  raccommodai  avec  la  mère  par  le  moyen  de 
Mlle  d'Asy  2,cheux  laquelle  je  la  vis,  et  lui  demanday  tant  de 
pardons,  avec  asseurance  que  nous  n'avions  point  passé  plus 
outre  que  le  baiser,  qu'elle  feignit  de  le  croire.  Elle  s'en  vint 

1.  Elle  y  vivait  avec  sa  fille  et  sans  son  mari,  d'avec  qui, 
semble-t-il,  elle  était  amiablement  séparée.  «  Il  y  avoit  plus  de 
dix  ans  que  vous  teniez  maison  séparée  d'avec  le  sieur  d'An- 
tragues  »,  lui  dira  l'avocat  Brétignières  dans  une  plaidoirie  dont 
il  sera  question  plus  loin. 

2.  Jeanne  Hennequin,  femme  d'Antoine  Hennequin,  seigneur 
dAssy,  dont  la  fille  Catherine  épousa  en  premières  noces  (1611) 
Charles  de  Balsac,  fils  de  Clermont  d'Entragues;  en  secondes 
noces  (1612),  César  de  Balsac,  fils  de  François  et  de  Jacqueline 
de  Rohan  ;  en  troisièmes  noces,  Nicolas  de  Brichanteau,  marquis 
de  Nangis. 


MARIE-CHARLOTTE    DE    BALSAC  243 

à  Fontainebleau,  et  moy  aussy,  mais  sans  oser  parler  à 
Antragues  qu'en  cachette,  parce  que  le  roy  ne  le  trouvoitpas 
bon.  Toutefois  les  amans  sont  assés  ingénieux  pour  trouver 
les  moyens  de  quelques  rares  rencontres... 

En  1608,  l'inconstant  Bassompierre,  sans  pour 
cela  quitter  Marie-Charlotte,  «  s'embarqua  avec 
une  dame  blonde  »,  et  avec  d'autres  maîtresses. 
Mme  d'Entragues  et  la  marquise  de  Verneuil,  qui 
savaient  la  jeune  fille  d'un  «  placement  »  fort 
difficile,  essayèrent  de  la  marier  avec  un  provincial, 
«  un  comte  d'Aché,  d'Auvergne  »  1  ;  mais  «  ce 
mariage  se  rompit  sur  les  articles  » 2.  Sur  ces  entre- 
faites, les  amants  se  brouillèrent  pour  la  seconde 
fois,  et  il  fut  question  d'un  mariage  entre  Bassom- 
pierre et  la  fille  du  connétable,  Charlotte  de  Mont- 
morency. Mais  Henri  IV  devint  amoureux,  «  non 
seulement  amoureux,  mais  furieux  et  outré  »  de 
la  belle  Charlotte,  et  pria  Bassompierre  de  renon- 
cer à  elle.  Celui-ci  jugea  politique  de  s'effacer 
de  bonne  grâce  devant  le  roi.  Quelque  passion  d'ail- 
leurs que  lui  eût  inspirée  Mlle  de  Montmorency, 
«  comme  c'estoit  un  amour  réglé  de  mariage  », 
il  ne  le  ressentait  pas,  dit-il,  aussi  fort  qu'il  l'aurait 
dû.  Il  n'avait  pas  la  vocation  conjugale. 

«  Pour  ne  demeurer  oisif,  ajoute-t-il,  et  me  récon- 
forter de  ma  perte,  je  me  divertis  en  me  raccom- 

1.  J.-B.  Bouillet,  dans  le  Nobiliaire  d'Auvergne,  signale  une 
famille  d'Acher  ou  d'Achères,  dont  plusieurs  membres  furent 
chanoines  de  Brioude.  Mais  il  s'agit  peut-être  ici  d'un  membre  de 
la  famille  d'Apchier.  Les  d'Apchier  formaient  une  branche  de  la 
maison  de  Châteauneuf-Randon. 

2.  Les  conditions  du  contrat. 


244  LA    POSTÉRITÉ    d'aNNE    DE    GRAVILLE 

modant  avec  trois  dames  que  javois  entièrement 
quittées,  pensant  me  marier  ;  une  desquelles  fut 
Antragues  »..  Il  se  raccommoda  si  bien  qu'à  la  fin 
de  l'année  1609  l,  «  Antragues  devint  grosse  ». 

Mme  d'Entragues  était  violente  ;  elle  passait 
pour  avoir  autrefois  poignardé  «  virilement  »  de  sa 
propre  main  certain  page  qui  serrait  de  trop  près 
l'une  de  ses  filles  2;  ses  déceptions —  elle  eût  voulu 
faire  une  reine  de  sa  fille  aînée  —  lui  avaient  d'ail- 
leurs aigri  le  caractère.  (Henriette,  dans  une  lettre, 
parle  de  ses  furies3.)  Quand  elle  eut  constaté  la 
grossesse  de  Marie-Charlotte,  elle  la  chassa  de  chez 
elle.  Celle-ci,  sans  protection,  sans  asile,  supplia 
Bassompierre  (c'est  lui  du  moins  qui  l'affirme)  «  de 
luy  donner  une  promesse  de  mariage  pour  apaiser 
sa  mère  ».  «  Elle  m'offrit,  ajoute-t-il,  toutes  les 
contre-promesses  que  je  désirerois  d'elle;...  ce 
qu'elle  en  vôuloit  estoit  pour  pouvoir  accoucher  en 
paix  et  avec  son  aide.  » 

Bassompierre  consulta  des  avocats  en  renom, 
«  MM.  Chauvelin,  Boutheillier  et  Arnaut  »  4,  qui 
ne  le  détournèrent  pas  absolument,  moyennant  que 
l'intéressée  lui  remît  une  contre-lettre5,  de  donner 

1.  Bassompierre  ne  place  le  commencement  de  cette  grossesse 
qu'en  février  1610.  Il  se  trompe  probablement,  l'enfant  étant  né 
le  17  août. 

2.  Dreux  du  Radier,  op.  cit. 

3.  Lettre  au  comte  d'Auvergne,  citée  par  Sully  (OEconomies 
royales)  :  «  Je  crois  que  vous  serez  aussi  estonné  que  moy  des 
furies  de  vostre  mère.»  Henriette  parle,  dans  cette  même  lettre, 
des  «  picques  ordinaires  »  de  sa  mère  avec  M.  d'Entragues. 

4.  Antoine  Arnauld,  le  chef  de  l'illustre  tribu  des  Arnauld. 

5.  Il  faut  croire  que  cette  contre-lettre  ne  fut  pas  donnée .  L'avo- 
cat de  Bassompierre,  lors  du  procès  de  Rouen,  dont  il  sera  plus 


MARIE-CHARLOTTE   DE   RALSAC  245 

la  promesse  en  question.  Il  s'exécuta  le  10  juillet 
1610  ^  Et  Mme  d'Entragues,  qui  avait  gardé 
toute  sa  foi  dans  ce  genre  d'engagements,  consentit 
à  reprendre  sa  fille. 

Elle  n'en  était  pas  moins  irritée  pour  cela  contre 
le  séducteur.  Un  proche  parent  du  roi,  Charles  de 
Bourbon,  comte  de  Soissons,  cousin  (par  Jacque- 
line de  Rohan)  des  fils  de  François  de  Balsac,  ne 
se  lassait  pas  d'ailleurs  de  leur  répéter  que  Bas- 
sompierre  «  déshonorait  leur  maison  »,  et  leur  pro- 
mettait son  appui  pour  obtenir  la  réparation  à 
laquelle  leur  sœur  pouvait  prétendre. 

Poussée  par  eux  et  par  lui,  Mme  d'Entragues 
somma  Bassompierre  de  faire  honneur  à  sa  pro- 
messe du  10  juillet  1610.  Mais  ce  bourreau  des 
cœurs  n'avait  pas,  ai-je  dit,  la  vocation  conjugale. 
On  a  même  de  lui  —  car  il  se  piquait  de  littérature 
—  une  «  épître  à  Cléandre  »  où  il  a  pris  la  peine 
de  développer,  en  style  académique,  les  motifs  de 
l'aversion  que  lui  inspirait  le  mariage  2  : 

loin  question,  n'eût  pas  manqué  de  s'en  servir  :  or,  il  n'y  fait 
môme  pas  allusion. 

1.  Voici  le  texte  de  cette  promesse,  tel  que  le  cite,  dans  sa  plai- 
doirie, l'avocat  de  Bassompierre  :  «  Nous,  François  de  Bassom- 
pierre, promettons  et  jurons  devant  Dieu  à  Marie-Charlotte  de 
Balsac  cy  présente  de  l'espouser  et  prendre  à  femme.  En  foy  de 
quoy  nous  avons  escrit  et  signé  de  nostre  main  le  dixième  de  juillet 
mil  six  cent  dix.  m  —  Au  bas  de  la  feuille,  Marie-Charlotte  avait 
ajouté,  paraît-il  :  «  Nous,  Marie-Charlotte  de  Balsac,  promettons 
et  jurons  devant  Dieu  à  François  de  Bassompierre  cy  présent  de 
l'espouser  et  prendre  à  mary.  Faict  ce  dixième  juillet  1640.  » 

2.  Bibl.  nat.,  mss.  fr.  19195-196  et  645.  Ce  dernier  ms.,  com- 
prenant les  sept  premiers  morceaux  contenus  dans  le  ms.  19195, 
a  pour  titre  :  Discours  académiques  de  Monsieur  le  mareschal  de 
Bassompierre  en  forme  d'épistres  à  Monsieur  de  Balzac.  Mais  Bas- 


246  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRAVILLE 

Après  tout,  Cléandre,  —  ainsi  se  termine  ce  réquisitoire  — 
il  fait  mauvais  s'obliger  par  contract  à  une  action  si  libre  et 
si  vollontaire.  Ce  n'est  pas  que  je  veuille  approuver  ici  ni  le 
débordement  (ni)  le  vice,  quelque  volupté  qui  se  trouve  dans 
une  affection  secrète.  Il  y  a  toujours  du  blasme  en  ce  qu'elle 
est  illégitime  ;  mais,  sans  faire  le  casuiste  en  ce  point...  j'es- 
timerois  que  Tofense  n'est  guères  moindre  de  ceux  qui,  mes- 
contents  de  leur  mariage,  chargent  leur  moitié  de  malédic- 
tions et  d'injures...  Une  licence  modérée  est  moins  criminelle 
à  mon  advis  qu'une  pareille  vie,  où  l'on  ne  sort  jamais  de  la 
rage  et  du  désespoir. 

Il  n'est  que  trop  véritable,  Gléandre,  qu'après  la  religion 
des  chartreux,  celle  des  mariez  est  la  plus  austère.  Que  si 
vous  en  voulez  prendre  tout  à  la  fois  une  sommaire  idée, 
représentez-vous  l'inconstance  et  les  vanitez  d'une  femme, 
les  infîrmitez  de  son  sexe,  l'incertitude  de  sa  fidélité,  les  cha- 
grins de  sa  grossesse,  les  cris  de  l'enfantement,  l'incommo- 
dité de  ses  couches,  les  importunes  clameurs  des  petits  enfants, 
le  soin  de  leur  avancement,  la  crainte  de  les  perdre  et  le  regret 
de  les  quitter.  Après  tout  cela,  sondez  jusques  au  fond  de 
vostre  âme.  Et  s'il  vous  reste  encore  quelque  volonté  de  vous 
marier,  allez  à  la  bonne  heure  vous  embarrasser  dedans  ces 
espines  ;  car  si  l'appas  d'une  foible  douceur  vous  oste  l'appré- 
hension de  tant  de  peines,  vous  méritez  de  les  souffrir. 

On  peut  juger,  d'après  celte  déclaration  de  prin- 
cipes, de  l'accueil  que  fit  Bassompierre  à  la  mise  en 
demeure  de  Mme  d'Entragues  :  «  il  s'en  moqua  ». 
Sur  quoi  celle-ci  de  le  faire  citer  par  sa  fille  devant 

sompierre  n'est  l'auteur  probable  que  de  l'épître  intitulée  :  «  S'il 
faut  se  marier  ou  non.  »  «  Monsieur  de  Balzac  »,  c'est  Guez  de 
Balzac.  Guez  de  Balzac  était  en  rapports  littéraires  avec  Bassom- 
pierre :  «  Dans  cette  distribution  (probablement  de  la  douzième 
édition  de  ses  œuvres,  1644)  il  ne  faudrait  pas  oublier  Monsieur 
le  mareschal  de  Bassompierre  »,  écrit-il  à  Chapelain  le  2  mai  1G44 
(Lettres  de  Jean  Louis  Guez  de  Balzac,  éd.  Tamizey  de  Larroque. 
Paris,  Impr.  nationale,  1873). 


MARIE-CHARLOTTE   DE   BALSAC  247 

l'official  de  Paris  qui,  par  une  sentence  du  18  mai 
1612,  déclara  valide  la  promesse  de  mariage  repré- 
sentée par  Marie-Charlotte.  Bassompierre  en  appela 
de  Tévêque  de  Paris  à  son  métropolitain,  l'arche- 
vêque de  Sens.  De  l'officiante  de  Sens,  l'affaire  fut 
portée  au  Parlement  de  Paris,  puis,  en  exécution 
d'un  arrêt  du  Grand  Conseil,  renvoyée  au  Parlement 
de  Rouen,  à  raison  des  parentés  qu'avaient  les  Bal- 
sac  parmi  les  magistrats  parisiens  1 . 

A  Rouen,  elle  prit  tournure  de  cause  célèbre  et 
donna  lieu  à  des  scènes  curieuses,  bien  caractéris- 
tiques de  nos  anciennes  mœurs  judiciaires  2.  Le 
comte  de  Soissons3,  l'archevêque  d'Aix  4,  tous  les 
Balsac  allaient  sollicitant  les  juges  pour  Marie-Char- 
lotte. Se  targuant  de  la  protection,  publiquement 
accordée,  de  la  reine5,  Bassompierre,  de  son  côté, 
avait  amené  deux  cents  gentilshommes,  et  faisait  ses 

1.  Antoine  Hennequin,  seigneur  d'Assy  (le  père  de  Catherine 
Hennequin,  femme  de  César  de  Balsac),  était  conseiller  au  Parle- 
ment de  Paris  et  allié  à  de  nombreuses  familles  parlementaires. 

2.  A.  Floquet,  Histoire  du  Parlement  de  Normandie.  Rouen, 
1861,  t.  IV,  p.  279  et  suiv. 

3.  Son  appui  ne  tarda  pas  à  manquer  à  Marie-Charlotte  :  il 
mourut  le  1er  novembre  1612. 

4.  Paul  Hurault  de  l'Hôpital.  —  Il  fut  archevêque  d'Aix  de  1595 
à  1624.  Bassompierre  le  qualifie  de  safranier  (homme  ruiné,  ban- 
queroutier) et  de  fripon. 

5.  Bibl.  nat.,  Cinq-Cents  Colbert  89,  fol.  150  et  suiv.  ;  cf. 
Batiffol,  op.  cit.,  p.  337  :  «  Soit  sincère  amitié  à  l'égard  du  jeune 
homme  (Bassompierre),  soit  rancune  contre  une  famille  dont  elle 
n'avait  pas  à  se  louer,  la  régente  exerça  sur  les  magistrats  une 
pression  inimaginable.  Elle  écrivit  au  premier  président,  M.  Fau- 
con de  Ry,  aux  cinq  présidents,  au  procureur  général,  aux  deux 
avocats  généraux  et  aux  vingt-deux  conseillers,  plusieurs  lettres, 
à  chacun  séparément  ;  elle  envoya  Marillac  à  Rouen  porter  ces 
lettres  avec  charge  de  joindre  des  recommandations  pressantes 
de  vive  voix  ;  elle  ordonna  au  maréchal  de  Fervaques,  lieutenant- 


218  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GR  A  VILLE 

visites  à  la  tête  d'une  petite  armée.  Il  fallut  que  la 
Cour  rendît  un  arrêt  par  lequel  elle  défendait  aux 
parties  de  se  faire  accompagner  chez  leurs  juges  de 
plus  de  six  ou  huit  parents  ou  amis.  Et  comme, 
par  ordre  du  maréchal  de  Fervaques,  lieutenant- 
général  à  Rouen,  la  cinquantaine  et  la  compagnie 
des  arquebusiers,  sous  prétexte  de  maintenir  Tordre, 
venaient,  pendant  les  audiences,  stationner  dans 
la  grand'  salle,  le  Parlement  dut  protester  contre 
des  démonstrations  militaires  qui  menaçaient  de 
porter  atteinte  à  l'indépendance  de  la  justice. 

«  Mes  parties  *,  raconte  Bassompierre,  m'avoient 
fait  une  ruse  de  Palais,  qui  est  d'avoir  fait  consulter, 
par  tous  les  fameux  avocats  de  Rouen,  leur  cause.  » 
—  Ayant  donné  des  consultations  pour  Marie-Char- 
lotte, les  avocats  rouennais  se  trouvaient,  en  effet, 
dans  l'impossibilité  de  plaider  contre  elle.  Bassom- 
pierre se  rabattit  sur  un  avocat  de  Paris,  nommé 
Mauguin.  Mais  la  reine,  mal  satisfaite  de  ce  choix, 
poussa  la  bienveillance  jusqu'à  lui  désigner  elle- 
même,  comme  plus  apte  à  gagner  le  procès,  le  pro- 
cureur syndic  des  Etats  de  Normandie,  François  de 
la  Bertinière  ou  de  Brétignières,  qui  était  en  grande 
réputation  d'éloquence  2. 

général  à  Rouen,  d'agir  avec  instance  auprès  de  chaque  magis- 
trat; un  exempt  de  ses  gardes,  Montbron,  partit  même  afin  de  lui 
rendre  compte  de  ce  qui  se  passerait  et  de  réclamer  auprès  du 
premier  président  le  huis  clos  ;  mais  Bassompierre  voulut  l'au- 
dience publique.  D'autres  personnages,  l'évêque  d'Évreux, 
furent  invités  par  la  souveraine  à  joindre  leurs  instances  aux 
siennes...  » 

1.  Mes  adversaires. 

2.  «  C'estoit  un  homme,  dit  Tallemant,  qui  disoit  qu'il  ne  sça- 
voit  ce  que  c'estoit  que  de  se  troubler  en  parlant  au  public,  et  qu'il 
n'y  avoit  rien  capable  de  l'estonner.  » 


MARIE-CHARLOTTE    DE    BALSAC 


249 


Nous  ignorons  jusqu'au  nom  de  l'avocat  qui  plaida 
pour  Marie-Charlotte.  En  revanche,  la  plaidoirie  de 
Brétignières  nous  a  été  conservée  *. 

Il  soutint  d'abord  —  c'est  la  partie  la  plus  con- 
testable de  son  argumentation  —  qu'il  ne  pouvait 
être  et  qu'il  n'avait  jamais  été  de  mariage  légitime 
sans  intervention  du  prêtre,  que  la  bénédiction  nup- 
tiale, en  un  mot,  était  essentielle  au  sacrement. 
Mais,  revenant  bientôt  sur  cette  thèse  trop  absolue, 
que  démentaient  à  la  fois  la  théologie  et  l'histoire, 
il  reconnut  que,  suivant  une  doctrine  admise 
pendant  des  siècles,  le  sacrement  de  mariage 
s'était  pu  réaliser  valablement  par  l'effet  du  seul 
consentement  des  époux  [consensus  per  verba 
de  prœsenti)  ;  qu'en  vertu  de  la  même  doctrine 
et  d'une  présomption  admise  par  les  canonistes, 
il  pouvait  résulter  également  d'une  simple  pro- 
messe [sponsalia  per  verba  de  futuro)  suivie  de 
relations  intimes  (copula  carnalis).  Toutefois, 
ajouta-t-il,  cette  doctrine,  qui  légitimait  la  clan- 
destinité et  en  favorisait  les  pires  abus,  avait  été 
abolie  par  le  concile  de  Trente,  dont  les  prescrip- 
tions touchant  les  formes  du  mariage  se  retrouvaient 
incorporées  dans  l'Ordonnance  de  Blois  de  1579  et 
dans  ledit  de  1606.  De  telle  sorte  que  la  loi  reli- 
gieuse et  la  loi  civile  avaient  fini  par    s'accorder  à 

1.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  19783  :  Plaidoier  pour  Monsieur  de  Bas- 
sompierre  contre  Mademoiselle  d'Antragues  par  Monsr  de  Bréti- 
gnières à  présent  procureur  général  au  Parlement  de  Bouen,  pour 
faire  annuler  la  promesse  de  mariage  par  luy  faite  à  lad.  damoi- 
selle  d'Antragues.  —  Voir  à  I'Appendice,  n°  VI,  une  analyse  détail- 
lée de  ce  curieux  morceau  d'éloquence  judiciaire. 


250  LA    POSTÉRITÉ    D  ANNE    DE    GBAV1LLE 

ne  plus  tenir  pour  valables  que  les  mariages  con- 
tractés solennellement,  devant  témoins,  et  à  la  face 
de  l'Eglise. 

A  supposer  d'ailleurs,  poursuivit  Brétignières, 
que  le  sacrement  de  mariage  se  pût  encore  réali- 
ser, indépendamment  de  toute  bénédiction  et  de 
tout  acte  ministériel  extérieur,  par  la  combinai- 
son d'une  promesse  et  d'un  rapprochement  sexuel, 
la  prétention  de  Mlle  d'Entragues  n'en  serait  pas 
pour  cela  mieux  justifiée.  Dans  l'espèce,  en  effet,  la 
promesse  n'avait  pas  précédé  la  copula,  comme 
l'exigent  les  canonistes,  elle  l'avait  suivie,  et  n'avait 
été  donnée  qu'à  la  veille  de  l'accouchement  !,  dans 
des  conditions  et  dans  un  but  excluant  toute  velléité 
matrimoniale.  Ce  n'est  pas  au  mariage  que  préten- 
dait à  ce  moment-là  Mlle  d'Entragues  :  elle  ne  voulait 
qu'éviter  le  scandale,  se  procurer  le  moyen  d'ac- 
coucher en  paix,  avec  l'aide  et  sous  le  toit  de  sa 
mère  ;  et  la  promesse  dont  elle  faisait  tant  de  bruit 
n'avait  jamais  eu,  à  ses  propres  yeux,  que  la  valeur 
d'un  expédient... 

Pour  ce  qui  est  de  la  plainte  en  rapt  formée  contre 
son  client  par  Mme  d'Entragues  (car,  s'il  était 
appelant  «  afin  de  faire  déclarer  nulle  »  la  promesse 
de  1610,  Bassompierre  avait  à  se  défendre  contre 
une  accusation  de  rapt),  l'avocat,  achevant  sa  plai- 
doirie, en  fit  bon  marché  et  la  déclara  non  rece- 
vable.  Même  il  se  montra  très  acerbe  à  l'endroit  de 
la  vieille  Marie  Touchet  qu'il  accusa  d'avoir,  elle 

1.  La  promesse  était  du  10  juillet  1610;  l'accouchement  avait 
eu  lieu  le  17  août. 


MARIE-CHARLOTTE    DE    BALSAC  251 

si  expérimentée,  laissé  sa  fille  sans  surveillance,  et 
même  d'en  avoir,  en  quelque  mesure,  favorisé  les 
déportements. 

Telle  fut,  dans  ses  traits  essentiels,  cette  plaidoi- 
rie très  utile,  comme  on  dit  en  style  de  Palais,  et 
qui  valut  à  Brétignières  la  charge  de  procureur  gé- 
néral au  Parlement  de  Rouen  1 . 

La  Cour,  saisie  de  nombreux  incidents  dont 
l'examen  retarda  indéfiniment  la  solution  de  l'in- 
stance principale,  rendit  enfin  son  arrêt  le  11  sep- 
tembre 1615 2.  Elle  déclarait  «  nulles  et  de  nul 
effet  »  les  promesses  de  1610;  ordonnait  que  les 
registres  des  paroisses  de  Saint-Paul  et  de  Saint-Ger- 
main de  Paris  seraient  «  réformés  »>,  en  tant  qu'ils 
faisaient  mention  «  des  publications  des  prétendus 
bans  de  mariage  d'entre  le  sieur  de  Bassompierre 
et  la  damoiselle  de  Balsac,  et  du  baptême  du  fils  de 
la  dite  damoiselle  comme  fils  naturel  et  légitime  du 
dit  de  Bassompierre 3  »  ;  enfin  faisait  défense  à  Marie- 

1.  Cette  charge  avait  été  donnée  par  la  reine  à  Bassompierre 
«  pour  l'aider  à  acquitter  ses  dettes  ».  Bassompierre  la  céda,  en 
guise  d'honoraires,  à  son  avocat.  «  Peu  de  jours  après  (novembre 
1615),  dit-il,  le  procureur  général  de  Rouen  mourut,  dont  je  don- 
nai avis  à  la  Reine,  qui  me  fit  l'honneur  de  me  donner  sa  charge, 
pour  aider  à  acquitter  mes  dettes  de  l'argent  que  j'en  retirerois; 
mais  je  la  donnai  franchement  à  M.  de  Brétignières,  qui  a  voit 
plaidé  ma  cause  au  Parlemeut  peu  de  jours  [auparavant.  » 

2.  Bibl.  nat.,  mss.  Dupuy,  493,  fol.  242  ;  etFaclums,  f°  Fm.  913. 

3.  M.  Jal  (Dictionnaire  critique  de  biographie  et  d'histoire,  v° 
Entragues)  a  retrouvé  les  actes  en  question  dans  les  registres  de 
Saint-Paul;  les  voici  :  «  Le  3me  avril  1615  fust  publié  le  premier 
ban  d'entre  haut  et  puissant  seigneur  messire  François  de  Bas- 
sompierre... et  Marie-Charlotte  de  Balsac,  demoiselle  d'En- 
tragues.  » —  «  Ledit  jour  vendredy  22e  may  1615  fust  baptisé  Loys 
de  Bassompierre,  fils  de  messire  Fsde  Bassompierre. . ,  et  de  dame 


252  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRAVILLE 

Charlotte  «  de  se  faire  appeler  et  qualifier  femme 
du  dit  de  Bassompierre  ».  Par  contre,  elle  condam- 
nait Bassompierre  à  payer,  pour  l'entretien  de  son 
fils,  <(  par  forme  de  pension  à  vie,  la  somme  de 
quinze  cents  livres  par  chacun  an,  sauf  à  augmen- 
ter »,  à  moins  qu'il  ne  préférât  prendre  directe- 
ment l'enfant  à  sa  charge,  a  et  iceluy  nourrir  et 
entretenir  ». 

Sauf  sur  ce  dernier  chef,  Bassompierre,  on  le  voit, 
gagnait  son  procès  «  à  pur  et  à  plein  »,  comme  il  le 
dit  dans  ses  Mémoires.  L'on  ne  peut  qu'approuver, 
somme  toute,  la  décision  des  magistrats  rouennais  ; 
et  c'est  ici  le  moment  de  remarquer  à  quel  point  le 
cas  de  Marie-Charlotte,  pour  analogue  qu'il  fût  en 

Marie-Charlotte  de  Balsac,  sa  femme  ;  parrain  messire  Charles  de 
Balsac,  évesque  et  comte  de  Noyon,  pair  de  France  ;  marraine, 
haute  et  puissante  dame  Charlotte  de  Montmorency,  comtesse 
d'Auvergne,  lequel  Loys  de  Bassompierre  feust  né  le  dix  setiesme 
aoust  mil  six  cens  dix.  » 

M.  Jal  affirme  que  Bassompierre  ne  pouvait  ignorer  ces  actes 
publics  ;  qu'il  participa  à  la  publication  du  ban,  sans  quoi  il 
aurait  protesté,  et  qu'il  était  certainement  présent  au  baptême 
de  son  fils,  car  on  ne  lit  pas,  à  la  fin  du  baptistaire,  les  mots  «  le 
père  absent  »,  qui  sont  sacramentels  en  cas  d'absence  ou  de  non 
reconnaissance  ;  enfin  qu'à  ce  moment  il  se  considérait  comme 
marié  avec  Marie-Charlotte,  puisqu'elle  est,  dans  l'acte  de  baptême, 
qualifiée  de  «  sa  femme  »,  et  que  d'ailleurs  le  mot  «  illégitime  »  ne 
se  lit  pas  en  marge  du  registre. 

Ce  sont  là  des  erreurs.  — Je  n'ai  pas  trouvé  la  preuve  matérielle 
que  Bassompierre  ait  protesté  contre  la  publication  du  ban;  mais 
cette  protestation  eut  certainement  lieu.  D'autant  que  Marie-Char- 
lotte l'ayant  sommé,  le  18  mai  1615,  «  d'entendre  à  l'accomplis- 
sement des  solennités  du  baptême  de  son  fils  »,  il  fit  déclarer,  le 
21  mai,  en  présence  de  notaires,  par  son  secrétaire  au  curé  de 
Saint-Paul,  qu'il  s'opposait  à  ce  que  l'enfant  présenté  fût  baptisé 
sous  son  nom  (Factums,  Fm.  913).  La  mère  passa  outre,  ainsi  qu'on 
vient  de  le  voir. 


MAR1E-CHAKL0TTE   DE    BALSAC  253 

apparence  à  celui  de  sa  sœur  Henriette,  en  différait 
néanmoins  à  l'avantage  de  celle-ci.  Henriette  n'a- 
vait ouvert  son  alcôve  à  Henri  IV  que  la  bague  au 
doigt,  je  veux  dire  la  promesse  de  mariage  obtenue  ; 
plus  confiante  et  moins  avisée,  Marie-Charlotte, 
elle,  s'était  donnée  d'abord,  sauf  à  réclamer  trop  tard, 
et  à  titre  de  simple  expédient,  une  promesse  ino- 
pérante, dont  la  nullité  n'était  pas  juridiquement 
contestable... 

Mais  il  n'y  a  pas  que  les  raisons  juridiques,  et 
Bassompierre,  s'il  gagna  son  procès  devant  les  juges, 
le  perdit  devant  l'opinion.  Aussi  Marie-Charlotte 
ne  tint-elle  aucun  compte  de  la  défense  qui  lui  avait 
été  faite  de  s'attribuer  le  nom  de  Bassompierre.  Ce 
nom,  qu'elle  avait  pris  dès  avant  la  naissance  de 
son  fils ,  elle  continua  de  s'en  parer  ;  elle  prit 
même,  dès  que  Bassompierre  eut  été  promu  au 
maréchalat,  le  titre  de  «  mareschalle  de  France  » , 
et  plus  tard  se  qualifia  de  «  veuve  du  mareschal 
de  Bassompierre  1  ».  Il  ne  semble  pas  que  le  nom  ni 
le  titre  lui  aient  jamais  été  sérieusement  contestés. 

Elle  s'était  logée  place  Royale;  elle  y  passa,  tran- 
quille et  considérée,  tout  le  reste  de  sa  vie.   Scar- 


1.  On  trouvera,  dans  le  Dictionnaire  de  Jal,  rénumération  de 
nombreux  actes  notariés  où  elle  prend  les  qualifications  ci-dessus 
spécifiées.  Dans  l'un  de  ces  actes,  daté  du  1er  décembre  1652, 
elle  s'intitule  :  «  Marie-Charlotte  de  Balsac,  dame  de  Bassompierre, 
mareschalle  de  France,  dame  et  baronne  de  ïhervaux,  Boissy- 
soubz-Saint-Yon  et  Marcoussis  en  partie,  demeurant...  en  son 
hostel,  siz  en  la  place  Royale,  paroisse  de  Saint-Paul.  »  —  Voir 
aussi  Jarry,  op.  cit.,  p.  31,  n.  1  :  dans  un  acte  de  baptême  du  27 
octobre  1623,  Marie-Charlotte  est  qualifiée  de  «  femme  et  espouse  » 
de  Bassompierre. 


254  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE   DE    GRAVILLE 

ron,  en  1  643,  célébrera  sa  beauté,  sa  bonté,  son  «  bel 
esprit  »,  son  «  grand  renom  »>  *.  Elle  mourut  à 
soixante-seize  ans,  plus  de  trente  ans  après  sa 
célèbre  sœur.  Le  registre  mortuaire  de  Saint- 
Paul  porte,  à  la  date  du  29  juillet  1664,  la  mention 
suivante  :  «  Convoy  général  (c'est-à-dire  avec  tout 
le  clergé  de  la  paroisse)  de  madame  de  Bassom- 
pierre,  prise  à  la  place  Royale,  portée  aux  Mi- 
nimes. » 

1.  OEuvres,  éd.  Bruzen  de   la  Martinière,   Amsterdam,    1737, 
.  VIII,  p.  28.  —  La  pièce  est  intitulée  :  Adieu  aux  Marets  (sic) 
et  à  la  place  Royale  ;  j'en  détache  les  vers  suivants  : 

Cette  dame  à  très  grand  renom, 
Que  ne  ferois-je  pas  pour  elle, 
Si  cette  dame  bonne  et  belle 
Me  vouloit  donner  à  crédit 
Tant  soit  peu  de  son  bel  esprit. 


CHAPITRE  IV 


LA  POSTÉRITÉ  DES  DEMOISELLES 
DE  BALSAG 


I.  —  Leurs  enfants.  —  Gaston-Henri  de  Bourbon,  marquis,  puis 
duc  de  Verneuil  (1601-1682)  ;  il  est  nommé  évêque  de  Metz  (1612); 
il  épouse  la  duchesse  de  Sully  (1668).  —  Gabrielle-Angélique  de 
Verneuil  (1603-1627)  ;  elle  épouse,  en  1622,  Bernard  de  Nogaret, 
marquis  de  la  Valette,  puis  duc  d'Epernon.  —  Louis  de  Bassom- 
pierre,  évêque  de  Saintes  (1610-1676). 

II.  —  La  petite-fille  d'Henriette  :  Mlle  d'Epernon  (1624-1701).  — 
Mariages  manques  ;  elle  entre  au  Carmel  (1648)  ;  elle  devient 
duchesse  d'Epernon  (1661);  son  influence  mondaine,  ses  aus- 
térités, sa  sainte  mort. 

III.  —  La  fin  des  Balsae. 


I 

Leurs  enfants. 

«  Le  feu  roy  estoit  un  fort  bon  homme,  disait  un 
jour,  avec  son  cynisme  accoutumé,  la  marquise  de 
Verneuil  à  Marie  de  Médicis  ;  mais  il  a  bien  fait  les 


2S6  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE    GRAVILLE 

plus  sots  enfants  du  monde  {.  »  C'est  de  ses  propres 
enfants  qu'elle  parlait.  De  fait,  ni  Gaston-Henri  de 
Bourbon,  marquis,  puis  duc  de  Yerneuil  2,  ni  sa 
sœur  Gabrielle- Angélique  de  Yerneuil  3,  légitimée 
de  France,  ne  brillèrent  par  l'intelligence  ou  par 
l'esprit. 

Du  moins  avaient-ils  un  bon  naturel  ;  et  tandis 
que,  moqueurs  et  brutaux,  les  fils  de  la  douce 
Gabrielle  d'Estrées  s'y  faisaient  craindre,  eux,  les 
enfants  de  l'âpre  Henriette,  surent  se  faire  aimer  de 
tous  dans  cette  petite  cour  de  Saint-Germain  où 
grandissaient  pêle-mêle,  en  une  promiscuité  passa- 
blement scandaleuse,  les  enfants  légitimes  et  les 
bâtards  du  roi  4.  Le  futur  Louis  XIII,  qui  s'était 
pris  d'affection  pour  «  féfé  Verneuil  »,  comme  il 
appelait  ce  frère  naturel,  voulut  être  son  parrain. 
Elisabeth  de  France  fut  la  marraine  de  Gabrielle. 

Henri  IV,  son  fils  Verneuil  sortant  à  peine  du 
berceau,  s'était  proposé,  non  sans  une  arrière-pen- 
sée politique,  d'en  faire  un  cardinal  5.  Le  pape 
Paul  V  refusa   de  nommer  l'enfant,  qu'il  trouvait 

4.  Tallemant,  Historiette  du  cardinal  de  Richelieu. 

2.  Né  le  27  octobre  1601,  légitimé  en  1603,  créé  duc  et  pair  en 
1652. 

3.  Née  le  21  janvier  1603. 

4.  L.  Batiffol,  op.  cit.,  p.  287  et  suiv. 

5.  «  J'ai  destiné  mon  fils  de  Verneuil  à  l'Église,  dit-il  un  jour 
au  maréchal  de  Lesdiguières,  pour  obvier  aux  fausses  prophéties 
et  ôter  tous  les  prétextes  à  cause  de  tout  ce  qui  s'est  passé;  j'en 
ferai  un  grand  cardinal  et  je  lui  donnerai  cent  mille  écus  de 
rente;  il  est  nécessaire  d'avoir  à  Rome  un  homme  de  cette  qualité, 
qui  puisse  maintenir  les  affaires  de  France  en  réputation  et  en 
être  le  protecteur.»  (Bibl.  nat.,  fonds  Dupuy,  89.  Cf.  Merki,  p.  268, 
n.  2.) 


LE   fiUC   DE   VÈRNEUIL  25? 

avec  raison  beaucoup  trop  jeune  ;  mais,  à  titre  de 
dédommagement,  il  lui  donna  des  lettres  d'accession 
au  siège  épiscopal  de  Metz,  alors  occupé  par  Anne 
de  Pérusse  d'Escars,  cardinal  de  Givry.  Et  c'est 
ainsi  qu'en  1612,  à  la  mort  de  Givry,  Henri  de  Ver- 
neuil,  âgé  de  dix  ans  et  demi,  devint  évêque  de 
Metz  !. 

Il  se  démit,  en  1652,  de  son  évêché,  et,  de  ses 
bénéfices,  ne  conserva  que  l'abbaye  de  Saint-Ger- 
main-des-Prés,  dont  il  se  démit  également  en  1668  2, 
lorsque,  las  de  son  célibat,  il  épousa,  à  soixante- 
sept  ans,  Charlotte  Séguier,  veuve  du  second  duc 
de  Sully,  l'amie  de  Mme  de  Sévigné  3.  Il  mourut  en 
1682,  sans  enfants.  Il  était,  depuis  1666,  gouver- 
neur du  Languedoc.  Sa  veuve  lui  survécut  jusqu'en 
H044. 

Beaucoup  plus  courte  que  celle  de  son  frère,  la 
vie  de  Gabrielle- Angélique  de  Verneuil  peut  se 
raconter  d'un  mot.  Sa  mère  poursuivit  pour  elle 
plusieurs  illustres  alliances,  et  enfin  la  maria,  âgée 
de  dix-neuf  ans,  à  Bernard  de  Nogaret,  marquis  de 

1.  Évêque  laïque,  s'entend,  l'administration  spirituelle  du  dio- 
cèse étant  confiée  à  un  suffragant. 

Quelques  années  plus  tôt,  Charles  de  Lévis,  fils  du  duc  de 
Venladour,  avait  été  pourvu,  à  l'âge  de  quatre  ans  et  dans  les 
mêmes  conditions,  de  l'évêché  deLodève  :  «  Je  ferai  la  Toussaint 
où  je  me  trouverai,  écrivait  Henri  IV  à  la  reine  le  24  octobre 
1605  ;  M.  de  Lodève  est  mon  confesseur  ;  jugez  si  j'aurai  l'absolu- 
tion^à  bon  marché .  » 

2.  En  faveur  de  Jean-Casimir,  roi  de  Pologne. 

3.  «  Ce  don  de  persévérance  que  nous  avons  l'une  pour  l'autre 
depuis  plus  de  trente  ans  »,  écrit  Mme  de  Sévigné  le  7  avril  1682. 

4.  Louis  XIV  (voir  Saint-Simon)  la  traitait  en  princesse  du 
sang  et  prit  son  deuil  pour  quinze  jours. 

17 


258  LA   POSTÉRITÉ   d'aNNE    DE   GRAVILLE 

la  Valette,  puis  due  d'Épernon,  l'un  des  plus  grands 
seigneurs  du  royaume.  Le  mariage  ne  fut  pas  heu- 
reux :  Gabrielle-Angélique  mourut  en  couches,  à 
vingt-quatre  ans,  en  1627.  Son  mari  passa  pour 
l'avoir  empoisonnée. 


Louis  de  Bassompierre,  le  fils  unique  de  Marie- 
Charlotte  de  Balsac,  ne  nous  occupera  pas  plus 
longtemps  —  quoique  pour  d'autres  raisons  —  que 
ses  cousins  de  Verneuil.  Ce  fut  un  saint,  un  de  ces 
saints  qui  font,  leur  vie  durant,  si  peu  parler  d'eux, 
qu'on  n'a  rien  à  en  dire  après  leur  mort. 

Bassompierre,  revenu,  à  son  égard,  à  des  senti- 
ments paternels,  l'avait  fait  élever  avec  soin  et  des- 
tiné à  l'Eglise.  Il  entra  dans  les  ordres,  fut  aumô- 
nier de  Monsieur,  et,  à  la  fin  de  1648,  eut  l'évêché 
de  Saintes  :  il  y  donna  l'exemple  de  toutes  les  ver- 
tus !.  Il  mourut  le  1er  juillet  1676,  laissant  son  bien 
aux  pauvres  et  aux  missionnaires  de  Saint-Lazare  2. 


1.  La  Gallia  christiana  (t.  II,  p.  1085)  a  une  phrase  curieuse 
sur  sa  mère  :  «  Il  était  fils  de  Marie  de  Balsac  d'Entragues, 
laquelle  eût  été  digne  que  Bassompierre  Veut  épousée  »,  —  dignam 
quam  conjugem  duceret   Bassompetrœus . 

2.  «  Comme  il  étoit  extrêmement  aimable,  il  est  extrêmement 
regretté  »,  écrit  Mme  de  Sévigné  le  1er  juillet  1676;  «  Notre  pauvre 
Monsieur  de  Saintes  a  disposé  saintement  de  son  bien  »,  ajoute- 
t-elle  le  31  juillet. 


MADEMOISELLE    D ÉPERNON  259 

II 

La  petite-fille  d'Henriette  :  Mlle  d'Épernon. 

Gabrielle-Angélique  de  Verneuil  avait  eu,  de  son 
mariage  avec  le  duc  d'Épernon,  une  fille,  Anne- 
Louise-Christine  de  Foix  de  La  Valette  d'Épernon, 
née  en  1624  *,  et  un  fils,  le  duc  de  Gandale. 

Sensible  et  fière,  charmante  de  grâce  et  d'esprit 2, 
aimée  de  la  reine  qui  l'appelait  sa  nièce,  intimement 
liée  avec  la  grande  Mademoiselle  et  avec  Madame  de 
Longue  ville,  Mlle  d'Épernon  était,  aux  environs  de 
1644,  l'un  des  ornements  de  la  cour.  Le  chevalier 
de  Guise 3,  nous  dit  Mademoiselle  \  se  prit  pour 
elle,  cette  année-là,  d'  «  une  passion  incroyable,  qui 
dura  encore  tout  l'hiver  suivant  ».  Mais  les  intrigues 
de  Mlle  de  Guise,  qui  voulait  marier  son  frère  avec 
M1Ie  d'Angoulême,  firent  échouer  le  mariage.  Après 

1.  L'abbé  de  Montis  a  écrit  sa  vie  (La  vie  de  la  vénérable  sœur 
de  Foix  de  la  Valette  d'Épernon.  Paris,  Berton,  1774).  Il  est  aussi 
question  d'elle  dans  le  livre  de  V.  Cousin,  La  jeunesse  de  Madame 
de  Longueville.  Paris,  Didier,  1869.  Enfin,  M.  Tamizey  de  Lar- 
roque  a  publié  des  fragments  d'une  Vie  de  MUe  d'Epernon  par 
l'abbé  Boileau  (Notes  sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  l'abbé  J.-J. 
Boileau.  Paris,  Aubry,  1877). 

2.  Sur  ses  portraits,  voir  Cousin,  op.  cit.,  p.  108  et  391.  —  Les 
devises  étaient  alors  à  la  mode,  et,  dans  un  magnifique  recueil 
sur  vélin,  conservé  à  l'Arsenal  (n°  5217),  se  trouve  celle  qu'on 
avait  composée  pour  Mlle  d'Épernon.  L'aquarelle  représente  un 
soleil  éclairant  un  paysage  ;  on  lit  au-dessous  :  spargit  nec  conci- 
pit  ignés,  «  elle  enflamme  et  ne  s'enflamme  pas.  » 

3.  Louis  de  Lorraine,  chevalier  de  Guise,  puis  duc  de  Joyeuse 
(1622-1654)  ;  il  épousa  Françoise-Marie  de  Valois,  fille  de  Louis- 
Emmanuel,  duc  d'Agoulême. 

4.  Mémoires. 


260  LA    POSTÉRITÉ    d'aNKE    DE   GRAVlLLE 

Guise,  le  brillant  chevalier  de  Fiesque  devint  amou- 
reux d'Anne-Louise-Christine,  et  il  sul  lui  plaire. 
Mais  il  fut  tué  au  siège  de  Mardick,  en  1646  1.  Dès 
lors,  elle  résolut  de  quitter  le  monde  et  de  deman- 
der à  l'amour  divin  l'oubli  des  affections  humaines. 
Son  père,  gouverneur  de  la  Guyenne,  l'appelait 
auprès  de  lui.  La  veille  de  son  départ  pour  Bor- 
deaux, elle  alla  faire  ses  adieux  à  Mademoiselle; 
c'était  le  jour  de  sainte  Thérèse  (15  octobre  1646)  : 

Elle  me  trouva  au  lit...  Elle  se  mit  à  genoux  devant  moi, 
et  me  dit  que  les  bontés  que  j'avois  eues  pour  elle  et  la  con- 
fiance réciproque  qui  avoit  été  entre  elle  et  moi  l'obligeoient 
à  me  donner  part  de  la  résolution  où  elle  étoit  de  se  rendre 
carmélite,  et  qu'elle  espéroit...  d'exécuter  sa  résolution  le  plus 
promptement  qu'elle  pourroit.  Il  n'en  falloit  pas  tant  pour 
émouvoir  la  tendresse  que  j'avois  pour  elle.  Touchée  de  son 
dessein,  je  ne  pus  en  avoir  part  sans  pleurer.  J'employai  alors 
toutes  les  raisons  que  je  pus  pour  l'en  détourner...  Elle  avoit 
déjà  formé  sa  résolution  trop  fortement  pour  rien  écouter  qui 
la  pût  changer;  elle  m'engagea  à  n'en  parler  à  personne,  et 
s'en  alla  ainsi  cruellement  à  Bordeaux  avec  Madame  d'Eper- 
non 2 

Arrivée  à  Bordeaux,  elle  se  jeta  aux  pieds  de  son 
père,  et  lui  demanda  l'autorisation  d'entrer  au  cou- 
vent. Le  duc  lui  opposa  un  refus  irrité  et  d'autant 
plus  formel  qu'à  ce  même  moment,  il  était  ques- 
tion pour  elle  d'un  mariage  avec  le  prince  Jean- 

1.  Madame  de  Motteville,  Mémoires  :  «  Il  fut  regretté  d'une 
ûlle  de  grande  naissance,  qui  l'honoroit  d'une  tendre  et  honnête 
amitié.  Je  n'en  sais  rien  de  particulier  ;  mais,  selon  l'opinion  géné- 
rale, elle  étoit  fondée  sur  la  piété  et  la  vertu,  et  par  conséquent 
fort  extraordinaire.  » 

2.  Le  duc  d'Épernon  avait  épousé  en  secondes  noces  Marie  du 
Cambout,  fille  de  Charles  du  Gambout,  marquis  de  Coislin. 


MADEMOISELLE    d'ÉPERNON  261 

Casimir,  frère  et  successeur  présumé  du  roi  de 
Pologne  Wladislas  *.  Mais,  dit  Mademoiselle,  «  elle 
préféra  la  couronne  d'épines  au  trône  de  Pologne  », 
et,  pour  échapper  aux  persécutions  de  son  entou- 
rage, s'avisa  de  simuler  une  maladie  et  de  se  faire 
ordonner  les  eaux  de  Bourbon. 

Elle  quitta  Bordeaux,  accompagnée  de  sa  belle- 
mère,  le  22  août  1648,  et,  à  son  passage  à  Bourges, 
réussit,  déjouant  toute  surveillance,  à  se  sauver  chez 
les  carmélites  de  la  ville.  Son  frère,  le  duc  de  Can- 
dale,  vint  l'y  chercher  et  s'efforça,  mais  en  vain,  de 
l'arracher  à  son  refuge.  De  Bourges  elle  se  rendit  à 
Paris,  au  couvent  de  la  rue  Saint-Jacques  ;  elle  y 
commença  son  noviciat  sous  le  nom  de  sœur  Anne- 
Marie  de  Jésus  : 

Lorsqu'elle  fut  arrivée,  raconte  Mademoiselle,  elle  m'en- 
voya prier  de  l'aller  voir;  j'y  allai  dans  un  esprit  de  colère  et 
d'une  personne  outrée  d'une  violente  douleur,  et  bien  résolue 
de  lui  témoigner  mon  ressentiment  sur  tous  les  sujets  que 
j'avois  de  me  plaindre  d'elle.  Lorsque  je  la  vis,  je  ne  fus  tou- 
chée que  de  tendresse;  et  tous  les  autres  sentiments  cédèrent 
si  fort  à  celui-là,  qu'il  me  fut  impossible  de  le  lui  cacher, 
puisque  mes  larmes  et  l'extrême  douleur  que  j'avois  m'empê- 
chèrent de  lui  pouvoir  parler  :  elles  ne  discontinuèrent  pas 
pendant  deux  heures  que  je  fus  avec  elle  sans  lui  pouvoir  dire 
une  parole...  Le  temps  m'a  fait  connoître  dans  la  suite  le 
bonheur  dont  elle  jouissoit;  mes  déplaisirs  m'ont  fait  sentir 
qu'elle  étoit  plus  heureuse  que  moi,  et  que  c'étoit  à  moi  à 
avoir  de  la  joie  pour  elle,  et  à  elle  de  la  douleur  de  me  voir 
aussi  avant  dans  le  monde,  et  aussi  peu  touchée  de  ce  qui 
regarde  Dieu.  Quant  à  l'amitié  que  j'ai  pour  elle,  elle  durera 
autant  que  ma  vie... 

t.  Il  lui  succéda  en  effet,  et  régna  de  1648  à  1668. 


262  LA    POSTÉRITÉ    D'AN  NE    DE    GRA  VILLE 

Ce  n'est  pas  seulement  de  Mademoiselle  et  de  sa 
tendresse  exubérante  qu'avait  à  se  défendre  la  sœur 
Anne-Marie.  Son  père,  son  oncle  le  duc  de  Verneuil 
lui  faisaient  une  guerre  cruelle.  Le  duc  d'Epernon 
sollicita  du  pape  un  ordre  de  lui  faire  rendre  sa  fille, 
et,  en  même  temps,  porta  plainte  au  Parlement.  A 
Rome,  la  congrégation  des  Réguliers  fut  saisie  de 
l'affaire,  et,  sans  tenir  compte  du  mémoire  justifi- 
catif qu'Anne-Marie  avait  adressé  au  pape,  rendit 
une  sentence  par  laquelle  elle  lui  ordonnait  de  sur- 
seoir à  ses  vœux.  Elle  venait  de  les  prononcer  solen- 
nellement (1649)  quand  cette  sentence  lui  fut  signi- 
fiée. A  la  suite  de  nouvelles  démarches,  elle  obtint 
d'Innocent  X  un  bref  par  lequel,  approuvant  sa  pro- 
fession, il  mit  fin  au  litige. 

Le  duc  d'Epernon,  cependant,  ne  se  rendait  pas.  Il 
ne  se  rendit  qu'au  bout  de  trois  ans.  Mais  alors,  sa 
conversion  fut  complète.  Non  content  de  se  réconci- 
lier avec  sa  fille,  il  se  mit  sous  sa  direction  ;  et  quand, 
en  1658,  «  le  galant  duc  de  Gandale  »1  ,  l'héritier 
de  sa  maison,  mourut  tout  jeune  encore,  c'est 
auprès  d'elle  qu'il  trouva,  sinon  la  consolation,  du 
moins  l'apaisement.  Il  mourut  lui-même  en  1661, 
et,  au  dernier  moment,  fit  demander  sa  bénédiction 
à  celle  qu'il  appelait  «  sa  sainte  Monique  » . 

Par  suite  de  la  disparition  de  tous  les  siens, 
l'humble  religieuse  était  devenue  duchesse  d'Eper- 
non. Le  monde,  qu'elle  avait  quitté,  ne  la  quittait 
point.  La  reine  et  les  princesses  lui  témoignaient  les 

1.  Saint-Simon. 


MADEMOISELLE   d'ÉPERNON  263 

plus  grands  égards,  et,  quand  elles  allaient  aux  Car- 
mélites, la  faisaient  asseoir,  en  sa  qualité  de 
duchesse.  Elle  mit  son  influence  mondaine  au  ser- 
vice des  âmes  et  se  fit  la  directrice  spirituelle  des 
femmes  de  la  cour,  la  confidente  de  leurs  chagrins, 
l'arbitre  de  leurs  querelles  l... 

Pour  mêlée  qu'elle  fût  au  commerce  du  monde, 
elle  n'en  menait  pas  moins,  dans  toute  son  austérité, 
la  vie  de  carmélite.  Elle  balayait,  faisait  la  lessive, 
lavait  la  vaisselle,  et,  aux  rigueurs  de  la  règle,  ajou- 
tait des  mortifications  surérogatoires.  La  prieure 
lui  ayant  assigné  une  cellule  donnant  sur  le  jardin, 
elle  prit  la  résolution  d'être  quatre  ans  sans  regar- 
der par  la  fenêtre.  Sa  mauvaise  santé  lui  était,  à 
elle  seule,  une  rude  pénitence.  Elle  souffrait  d'un 
rhumatisme  goutteux  et  de  divers  autres  maux  qui, 
à  la  fin,  l'accablèrent.  Elle  fit  faire  —  elle  avait 
soixante-dix-sept  ans  —  une  neuvaine  à  la  sainte 
Épine  de  Port-Royal 2  pour  demander  du  soulage- 

1.  Elle  fut  pour  beaucoup  dans  la  conversion  de  Mme  de  Lon- 
gueville,  et  la  réconcilia  avec  Mademoiselle  (les  deux  princesses 
s'étaient  brouillées  à  l'occasion  de  l'affaire  Lauzun).  C'est  elle 
que  consultera  de  loin  sur  sa  vocation  la  jeune  Pauline  de  Gri- 
gnan  qui,  malheureuse  auprès  de  sa  mère,  avait  formé,  à  un 
moment,  le  projet  d'entrer  au  Carmel  (Mme  de  Sévigné,  lettres 
de  mars  et  du  23  avril  1690;  voir  aussi,  sur  Mlle  d'Epernon,  la 
lettre  du  5  janvier  1680). 

2.  Le  jansénisme  s'était  introduit  au  Carmel,  et  l'on  ne  peut 
nier  que  la  sœur  Anne-Marie  n'ait  eu  des  tendances  jansénistes. 
Sa  belle-mère,  Marie  du  Cambout,  était  d'ailleurs  fort  janséniste 
elle-même,  et  l'on  sait  le  rôle  que  joua,  dans  l'histoire  de  Port- 
Royal,  le  frère  de  celle-ci,  l'abbé  du  Cambout  de  Pontchàteau.  Du 
Guet,  qui  dirigeait  Mme  d'Epernon,  composa,  sous  le  nom  de  la 
sœur  Anne-Marie,  sa  Lettre  à  une  protestante .  Voir  Sainte-Beuve, 
Port-Royal,  t.  V,  pp.  140,  248  ;  VI,  pp.  12,  274,  335. 


264  LA    POSTÉRITÉ    D'ANNE    DE   GRAV1LLE 

ment  ou  la  mort.  Ce  fut  la  mort  qui  vint  (22  août 
1701)  K 

En  entrant,  cinquante-trois  ans  plus  tôt,  au  cou- 
vent de  la  rue  Saint-Jacques,  Mlle  d'Épernon  y 
avait  trouvé,  parmi  tant  de  nobles  filles  qui  le  rem- 
plissaient alors,  la  pure  et  touchante  Mlle  du  Vigean, 
naguère  aimée  du  grand  Gondé,  et  qui,  ne  pouvant 
être  sa  femme  et  ne  voulant  être  sa  maîtresse,  était 
venue,  sous  le  nom  de  sœur  Marthe  de  Jésus,  cher- 
cher un  asile  au  Carmel  pour  son  cœur  inassouvi  2. 
Elle  mourut  jeune  encore,  en  1665.  Quelque  dix 
ans  après  sa  mort,  Mlle  d'Épernon  assistait  à  la  prise 
d'habit  de  la  duchesse  de  La  Vallière  3.  La  petite- 
fille  d'Henri  IV  et  de  la  marquise  de  Verneuil,  la 
chaste  amante  du  grand  Gondé,  l'humble  maîtresse 
de  Louis  XIV,  —  ces  deux  blanches  colombes  et 
cette  tourterelle  poignardée,  venues,  de  points  diffé- 
rents de  l'horizon,  se  réfugier  sous  le  toit  de  sainte 
Thérèse,  y  forment,  entrevues  derrière  les  barreaux 
du  cloître,  un  groupe  d'une  harmonie  et,  comme 
eussent  dit  les  anciens,  d'une  «  décence  »  exquises. 
C'est  de  tels  spectacles  qu'est  faite  la  grandeur  du 
xviie  siècle  :  ils  en  expriment  à  la  fois  la  beauté 
grave  et  la  religieuse  sérénité. 

1.  «  MmP  d'Espernon,  dit  Saint-Simon,  mourut  aux  Carmélites 
du  faubourg  Saint- Jacques,  dans  une  éminente  sainteté.  » 

2.  Elle  y  entra  en  1647  et  fit  profession  en  1649. —  Mlle  d'Éper- 
non lui  écrivait  de  Bourges,  le  9  septembre  1648,  qu'elle  voulait 
«  apprendre  d'elle  comme  il  se  faut  donner  à  Dieu  ».  —  Cousin, 
p.  507. 

3.  Mme  de  La  Vallière  fit  profession  le  4  juin  1675. 


LA   FIN    DES    BALSAC  265 

III 

La  fin  des  Balsac. 

Il  est  temps  d'achever  ces  pages  :  aussi  bien  la 
matière  va-t-elle  me  faire  défaut. 

De  son  premier  mariage  (avec  Jacqueline  de 
Bohan),  François  de  Balsac  avait  eu  deux  fils, 
Charles  et  César,  et  une  fille,  Charlotte-Catherine. 

Charles  mourut  en  1610,  ne  laissant  pas  de  pos- 
térité masculine  *.  Quant  à  César,  seigneur  de  Gié, 
puis  de  Marcoussis  et  de  Malesherbes,  il  n'eut  point 
d'enfants  de  sa  femme  Catherine  Hennequin,  et, 
en  1627,  substitua,  pour  leur  conservation,  son  nom 
et  ses  armes  à  Léon  d'Illiers,  fils  de  sa  sœur  Char- 
lotte-Catherine 2. 

«  Fondus  dans  les  Illiers  »,  suivant  le  mot  de  Saint- 
Simon,  les  derniers  Balsac  s'éteignirent  dans  le  cou- 
rant du  xvme  siècle  3.  Je  ne  m'attarderai  pas  à  les 
dénombrer.  Et  il  me  plaît  d'arrêter,  en  finissant, 
l'esprit  du  lecteur  sur  les  images,  évoquées  en  der- 
nier lieu,  de  Louis  de  Bassompierre,  le  vertueux 
évêque  de   Saintes,    et  de  la  duchesse  d'Epernon, 


\ .  Il  avait  épousé  en  premières  noces  Marie  de  la  Châtre,  en 
secondes  noces  Jeanne  Gaignon. 

2.  Elle  avait  épousé,  en  1588,  Jacques  d'Illiers,  seigneur  de 
Chantemesle.  (Les  d'Illiers  étaient  des  cadets  des  anciens  comtes 
de  Vendôme.) 

3.  La  descendance  masculine  de  Clermont  d'Entragues,  le  frère 
de  François  de  Balsac,  et  celle  de  Thomas  de  Balsac,  son  oncle, 
s'étaient  éteintes  dès  le  siècle  précédent. 


266  LA    POSTÉRITÉ    d'aNNE   DE   GRAVILLE 

«  carmélite  indigne  ».  Issus  d'amours  illégitimes, 
rejetons  attardés  d'une  race  violente  et  sensuelle, 
ces  arrière-descendants  d'Anne  de  Gra ville  m'appa- 
raissent  dans  l'attitude  où  les  aurait  pu  fixer,  sur  la 
toile  de  quelque  tableau  votif,  le  pinceau  d'un 
Philippe  de  Champaigne.  Je  me  les  représente  age- 
nouillés, les  mains  jointes,  s'immolant,  au  pied  du 
crucifix,  pour  le  rachat  de  leurs  ancêtres,  et,  à  la  pen- 
sée de  tant  d'âmes  en  péril,  versant  des  larmes  avec 
des  prières... 


Fin 


APPENDICE 


LE   POÈME   DE    LA   DAME  SANS   SY* 

Ce  poème  a  été  analysé  par  Le  Roux  de  Lincy  (  Vie  de 
la  reine  Anne  de  Bretagne,  livre  IV,  ch.  m),  en  des 
termes  que  je  reproduis  à  peu  près  textuellement. 

Dans  la  première  partie,  intitulée  Êpitaphes  de  la 
dame  de  Balsac,  l'auteur,  dit-il,  fait  l'éloge  de  cette  dame 
et  déplore  sa  perte,  encore  récente.  Dans  la  deuxième, 
VArrest  de  la  louenge  de  la  dame  sans  sy  2,  il  assure  que 
Crétin,    Robertet,   Octavien,   Hémont,   députés  par  les 

1.  L'expression,  dans  le  sens  de  «  sans  pareille  »  ou  «  sans 
défaut  »,  est  courante  au  xvie  siècle.  «  Puys  qu'une  dame  sans  sy 
— ■  Aymée  j'ai,  dont  je  meurs  de  souci  »  (Marguerite  de  Navarre, 
Les  quatre  dames  et  les  quatre  gentilshommes).  L'enfant  sans  sy, 
c'est  l'enfant  Jésus  (Marguerite  de  Navarre,  Comédie  de  la  capti- 
vité de  J.-C.)  ;  la  Vierge  est  la  créature  sans  sy  (Bibl.  nat.  mss. 
fr.  1715,  fol.  144;  2205,  fol.  29,38).  —  Avoir  un  sy,  c'est  avoir  un 
défaut,  une  tare  :  «  On  ne  peut  objecter  rien  à  ceste  royne,  sinon 
ce  seul  sy  de  vengeance,  si  la  vengeance  est  un  sy  »  (Brantôme, 
Dames  illustres*:  Anne  de  Bretaigne). 

2.  L'arrêt  en  question  se  trouve  reproduit  (fol.  195)  dans  le 
ms.  2206  de  la  Bibl.  nat., intitulé  :  «  Recueil  de  rondeaux,  ballades, 
chants  royaux  en  l'honneur  de  la  Vierge,  et  autres  pièces.  » 


268  APPENDICE 

dieux  pour  rechercher  dans  les  livres,  chroniques  et  his- 
toires s'il  était  une  femme  supérieure  à  la  dame  de 
Balsac,  l'ont  déclarée,  d'un  commun  accord  : 

Seule  sans  per  la  plus  belle  des  belles. 

Dans  la  troisième  partie  [L'Appel  interjecté  par  telles 

nommées  dedans    contre    la    dame    sans  sy)    le    pocte 

raconte  que,  peu  après  cet  arrêt  rendu,  il  vint  trouver 

les  dames  de  la  cour.  Il  s'attendait  à  en  être  bien  reçu. 

Au  lieu  de  cela,  il  les  voit  se  parler  à  l'oreille.   Puis 

l'une  d'elles  se  détaché  du  groupe,  Jeanne  Chabot,  dame 

de  Montsoreau,  et  lui  adresse  de  vifs  reproches,  pour 

avoir  proclamé  sans  pareille  la  dame  de  Balsac.  Etait- 

elle  donc  plus  sage  que  Pallas,  plus  chaste  que  Lucrèce, 

plus  belle  qu'Hélène  ou  Didon  ?  Ce  n'est  pas  une  petite 

offense 

Que  de  nommer  ceste  dame  sans  sy  ; 
Quant  est  de  moy,  je  m'oppose  à  cecy 
Formellement,  et  pour  certain  j'appelle, 
Car  la  sentence  est  par  trop  criminelle. 

Après  Jeanne  Chabot,  Blanche  de  Montberon  invective 

le  poète  : 

En  un  langaige  familier  et  court 
Quoy  estes-vous  venu  en  ceste  court 
Pour  y  dresser  entre  les  dames  noise 
Et  en  louer  une  seulle  à  vostre  ayse? 

Enfin,  c'est  la  demoiselle  de  Tallaru  qui  appelle  de 
l'arrêt  rendu.  Elle  finit  sur  ces  mots  : 

Tous  les  escripts  ne  sont  pas  véritables 

Que  vous  fatistes  (poëtes)  mettez  dedans  vos  tables  *. 

1.  Cet  incident  de  l'appel  interjeté  contre  V  «  arrest  de  la 
louenge  de  la  dame  sans  sy  »  rappelle  celui  qui  fut  soulevé,  en 
1424,  par  l'apparition  de  la  Belle  dame  sans  mercy  d'Alain  Chartier 
(2e  P.,  ch.  ii  du  présent  ouvrage). 


LE   POÈME   DÉ    LA    ÙAMK  SANS  SV  2b9 


Ce  poème  de  la  Dame  sans  sy  se  trouve  : 

1°  A  la  fin  d'un  petit  volume  de  seize  feuillets  in-4° 
goth.  à  deux  colonnes,  sans  date  et  sans  nom  d'impri- 
meur, dont  voici  le  titre  :  Le  recueil  des  epistres  d'Ovide 
translaté  en  françoys  o  vray,  ligne  pour  ligne,  faisans 
mencion  de  cinq  loyalles  amoureuses  qui  faisoient  com- 
plaintes et  douloureuses  lamentations  pour  leurs  singu- 
liers amys  qui  les  avoient  habandonnés  pour  autres, 
c'est  assavoir  Zenone  pour  Paris  qui  ravit  Helaine, 
Adrianne  à  Theseus,  Dido  à  Ennée,  Philis  à  Demophon, 
et  Ysiphile  au  vaillant  Jason.  A  la  fin  :  Cy  finist  lappel 
des  trois  dames  contre  la  belle  sans  sy  l. 

[M.  Georges  Duplessis,  dans  son  Essai  bibliographique 
sur  les  différentes  éditions  des  œuvres  d'Ovide  (Paris, 
Techener,  1889,  p.  2),  déclare  n'avoir  pu  mettre  la  main 
sur  cette  édition,  et  ne  la  signale  que  d'après  la  mention 
du  catalogue  Yémeniz  (1867,  n°  1492).  Le  volume,  quoi 
qu'en  dise  M.  l'abbé  Molinier  (Essai  biographique  et  lit- 
téraire sur  Octavien  de  Saint-Gelays,  Rodez,  1910,  p.  xi), 
n'est  pas  à  la  Bibliothèque  nationale.] 

2°  Dans  un  manuscrit  provenant  de  la  bibliothèque  du 
duc  de  La  Vallière,  et  mentionné,  dans  le  catalogue  de 
Bure  (t.  II,  p.  295,  n°  2873),  sous  ce  titre  :  Epistres 
d'Ovide  translatées  en  françois,  fesant  mention  des  cinq 
loyalles  amoureuses  qui  fesoient  complaintes  et  lamenta- 
tions, avec  Vépitaffe  de  ma  Dame  de  Balsac,  Varrest  pour 
la  dame  sans  sy  et  V appel  des  trois  dames  contre  icelley 
le  tout  en  rimes. 

1.  Le  Roux  de  Lincy,  loc.  cit.,  liv.  IV,  ch.  m,  p.  140,  note;  cf. 
Bru  net,  Manuel  du  Libraire,  v°  Ovidius. 


270  APPENDICE 

Ce  manuscrit,  qui  dut  être  composé  pour  Anne  de 
Bretagne,  fut  mis  en  vente  en  1877  par  les  libraires 
Labitte  et  Voisin1,  et  racheté  par  M.  Voisin  pour  le 
compte  du  propriétaire.  Depuis  lors,  on  en  perd  la  trace. 
En  voici  la  description,  d'après  la  notice  rédigée  pour  la 
vente  par  M.  Le  Roux  de  Lincy  : 

«  Le  manuscrit  est  orné  de  huit  grandes  miniatures  à 
compartiments  :  les  cinq  premières  sont  relatives  aux 
Epîtres  d'Ovide...  les  trois  dernières  se  rapportent  au 
poème  de  la  Dame  sans  sy...  La  première  nous  montre 
la  dame  de  Balsac  couchée  dans  un  lit  à  couverture  d'or  ; 
elle  vient  d'être  frappée  au  cou  d'une  lance  d'or  dont  est 
armée  une  vieille  femme  montée  sur  un  bœuf,  et  qui 
figure  la  Parque  Atropos.  Près  du  lit  se  tient  un  per- 
sonnage portant  une  couronne  ducale,  vêtu  d'une  robe 
de  deuil,  et  dont  toute  la  contenance  exprime  le  chagrin. 
Les  quatre  petits  compartiments  du  bas  représentent 
l'apothéose  et  les  funérailles  de  la  dame  sans  pareille. 
Dans  la  seconde  des  miniatures  de  cette  partie,  on  voit 
une  dame  portant  une  robe  grise  doublée  d'hermine,  qui 
dicte  l'arrêt  de  la  dame  sans  sy  à  un  scribe  habillé  de 
rouge,  assis  à  une  table  couverte  d'un  tapis  bleu.  La 
scène  doit  se  passer  dans  une  salle  du  château  de  Blois. 
Dans  le  compartiment  du  bas,  où  l'on  reconnaît  aussi  les 
vestibules  du  même  château,  se  trouvent  trois  person- 
nages qui  semblent  diriger  leurs  pas  vers  les  apparte- 
ments du  haut.  Enfin  la  troisième  miniature,  divisée 
aussi  en  deux  compartiments,  nous  montre,  dans  le  pre- 
mier, la  reine  Anne  de  Bretagne  vue  de  face,  en  pied, 
assise  sous  le  dais  royal,  entourée  de  ses  trois  dames, 

1.  Notice  d'un  beau  manuscrit  orné  de  huit  grandes  miniatures, 
provenant  de  la  bibliothèque  du  duc  de  La  Vallière,  etc.,  dont  la 
vente  aura  lieu  le  mardi  20  mars  1877.  Paris,  Labitte  et  Voisin, 

1877. 


LE   POÈME   DE   LA    DAME  SANS  SY  27l 

c'est-à-dire  les  dames  de  Montsoreau,  de  Montberon  et 
de  Tallaru.  Dans  le  compartiment  du  bas,  ces  mêmes 
dames  font  comparaître  devant  elles  l'acteur  ou  poète, 
pour  lui  adresser  leurs  reproches...  » 


A  l'occasion  du  poème,  deux  questions  se  posent  : 

A)  Quelle  est  la  dame  de  Balsac  qualifiée  de  dame 
«  sans  sy  »  ? 

M.  M.  de  Maulde  *,  Molinier-,  Henry  Guy  3  désignent 
Anne  de  Graville.  Le  Roux  de  Lincy,  dans  sa  Vie  de  la 
reine  Anne  de  Bretagne,  l'avait  également  désignée.  Mais, 
dans  la  Notice  d'un  beau  manuscrit,  etc.,  qui  vient  d'être 
citée,  il  revient  sur  sa  première  opinion,  et  déclare  que 
la  dame  sans  sy  doit  être  «  Marie  de  Balsac,  femme  de 
Louis  de  Malet,  sire  de  Graville,  amiral  de  France,  et 
mère  de  la  célèbre  Anne  de  Graville  ».  —  M.  Quentin - 
Bauchart  *  opine  également  dans  ce  sens. 

Marie  de  Balsac,  «  digne  de  recors  pour  la  saincteté 
de  sa  vie  »,  dit  son  épitaphe,  paraît  avoir  fait  fort  peu 
parler  d'elle,  et  les  louanges  hyperboliques  décernées  à 
la  dame  sans  sy  ne  lui  conviennent  guère.  Us  s'applique- 
raient bien  mieux  à  sa  fille  Anne,  dont  l'es  prit,  la  beauté 
les  talents  étaient  célèbres.  Mais  l'éloge  de  la  dame  sans 
sy  est  un  éloge  posthume,  et  nous  savons  qu'Anne  vivait 
encore  en  1536.  Or  le  manuscrit  dont  on  a  lu  la  descrip- 
tion fut  certainement  composé,  sinon  pour  Anne  de  Bre- 

1.  Louise  de  Savoie  et  François  Icv. 

2.  Essai  biographique  et  littéraire  sur  Octavien  de  Saint-Gelays, 

3.  Histoire  de  la  poésie  française  au  XVIe  siècle,  t.  I,  p.  1H0. 

4.  Les  femmes  bibliophiles,  t.  II,  p.  380. 


272  APPENDICE 

tagne  (morte  en  1514),  du  moins  de  son  vivant.  Il  est 
évident,  par  suite,  que  le  poème  n'a  pu  être  écrit  en 
l'honneur  d'Anne  de  Graville  :  la  dame  de  Balsac  qua- 
lifiée de  «  dame  sans  sy  »  appartenait  à  coup  sûr  à  la 
génération  qui  précéda  la  sienne  (celle  de  Jeanne  Cha- 
bot et  de  Blanche  de  Montberon,  les  appelantes,  celle 
aussi  des  poètes  cités,  Octavien  de  Saint-Gelays,  Crétin, 
etc.). 

Je  ne  peux  donc,  en  dépit  de  certaines  vraisemblances, 
que  me  ranger  à  la  seconde  opinion  de  M.  Le  Roux  de 
Lincy  et  à  celle  de  M.  Quentin-Bauchart. 

B)  De  qui  est  le  poème  ? 

La  plupart  des  érudits  *,  se  fondant  sur  ce  qu'Octa vien 
de  Saint-Gelays  a  traduit  les  Héroïdes  d'Ovide,  ont  attri- 
bué à  ce  même  Saint-Gelays  la  paternité  du  poème  qui 
fait  suite  aux  Héroïdes  dans  le  petit  volume  et  dans  le 
manuscrit  ci-dessus  mentionnés  (tous  deux  introuvables) . 
Mais  cette  attribution  ne  se  soutient  pas. 

Octavien  de  Saint-Gelays,  né  en  1468,  évêque  d'An- 
goulême  en  1494,  mourut  en  décembre  1502.  Il  n'a  donc 
pu  composer  d'épitaphes  à  la  louange  d'Anne  de  Gra- 
ville, qui  vivait  encore  en  1536  2,  —  ni  même  à  la  louange 
de  sa  mère,  morte  en  mars  1503.  Résignons-nous  donc 
à  ignorer  le  nom  du  poète  qui  chanta  la  mystérieuse 
dame  sans  sy  :  tout  ce  qu'on  peut  affirmer  de  lui,  avec 
M.  Le  Roux  de  Lincy,  c'est  qu'il  vivait  à  la  cour  d'Anne 
de  Bretagne. 


1.  MM.    de  Maulde  La   Clavière,  Molinier  et  Henry  Guy,  et, 
avant  eux,  le  rédacteur  du  catalogue  La  Vallière. 

2.  Nous  venons  de  voir,  du  reste,  qu'il  ne  saurait  être  question 
d'elle  dans  le  poème,  quel  qu'en  soit  l'auteur. 


LA  BIBLIOTHÈQUE   D?ANNE   DE   GRÀVILLE  273 

II 

LA  BIBLIOTHÈQUE  D'ANNE  DE  GRAVILLE 

On  ne  peut  avoir  la  prétention  de  dresser  le  cata- 
logue exact  et  complet  des  livres  ayant  appartenu  à 
Anne  de  Graville.  Il  est  probable  qu'elle  hérita  de  la 
plupart  de  ceux  qu'avait  collectionnés  l'amiral  '.  Mais 
je  n'ai  (à  très  peu  d'exceptions  près)  admis  dans  ma 
liste  que  les  manuscrits  dont  elle  fut  certainement  pro- 
priétaire, c'est-à-dire  :  1°  ceux-là,  quelle  qu'en  soit  la 
provenance,  qui  sont  décorés  de  ses  armes  ou  portent, 
sur  les  gardes,  une  attestation  formelle  de  propriété  ; 
2°  ceux  qui,  provenant  de  l'amiral,  ont  depuis  fait  par- 
tie de  la  bibliothèque  des  d'Urfé.  Ils  n'y  purent  entrer, 
en  effet,  que  par  l'intermédiaire  de  Jeanne  de  Balsac, 
laquelle  les  tenait  assurément  de  sa  mère. 

Voici,  ces  observations  faites,  la  liste  en  question  : 
A.  —  Bibliothèque  Nationale. 


N°  254.  —  Le  livre  de  la  destruction  de   Troyes  2. 
In-fol.  veau  fauve  moucheté  de  noir,  au  dos  de  maro- 


1.  L.  Delisle,  Le  Cabinet  des  manuscrits,  etc.,  t.  II,  p.  381. 

2.  Ce  manuscrit,  «  un  des  plus  beaux  qui  existent  »,  est  décrit 
par  M.  Quentin-Bauchart  dans  son  livre  Les  femmes  bibliophiles 
(t.  II,  p.  380),  sous  ce  titre  :  Histoire  des  Thébains  et  des  Troyens 
jusqu'à  la  mort  de  Turnus,  d'après  Orose,  Ovide  et  Raoul 
Lefevre. 

18 


274  APPENDICE 

quin  rouge,  chargé  du  chiffre  N.  Manuscrit  sur  vélin 
du  xve  siècle.  170  feuillets  à  deux  colonnes,  41  grandes 
miniatures,  64  vignettes.  Initiales  en  or  et  couleurs. 
Armes  de  Graville  parties  de  celles  de  Balsac  plusieurs 
fois  reproduites. 

Ce  manuscrit,  exécuté  pour  Louis  de  Graville,  passa 
à  sa  mort  aux  mains  de  sa  fille.  Sur  les  gardes  du  com- 
mencement, se  trouve  la  mention  suivante  :  «  A  damme 
Anne  de  Graville,  de  la  succession  de  feu  mons.  l'admi- 
rai. 1518  K 

Sur  le  verso  de  la  feuille  de  garde  qui  porte  cette 
mention,  on  lit  :  «  Voutre  bon  et  loyal  coussin.  Phi. 
de  Rochechouart.  »  —  «  Toutes  loy ailes  pensées.  Ph. 
de  Rochechouart2  ». 

N°  20350.  —  Grandes  Chroniques  de  France,  des 
Troyens  jusqu'à  l'avènement  de  Charles  VI  (1380). 

xvie  siècle.  Parchemin.  Miniatures.  Armes  de  Gra- 
ville. 

Registre  des  naissances  de  deux  des  enfants  de  Guil- 
laume de  Balsac,  baron  d'Entragues,  et  de  Louise  de 
Humyères  (1540-1541)  : 

S'ensuyvent  les  noms  des  enffans  de  hault  et  puissant  sei- 
gneur Guillaume  de  Balsat,  baron  d'Entraigues,  Dunes,  Gler- 
mont,  le  boys  Maslesherbes  et  de  damoyselle  Louyse  de 
Humières  sa  femme.  .  . . 

Guillaume  de  Balsac  ne  pouvait  tenir  ce   manuscrit 

4.  Paulin  Paris  (Les  manuscrits  français  de  la  Bibliothèque  du 
roi.  Paris,  Techener,  1836,  t.  III,  p.  65)  a  lu  1543,  et  cette  date  a 
été  adoptée,  à  sa  suite,  par  Le  Roux  de  Lincy  et  par  Quentin- 
Baucbart.  Mais  l'erreur  est  évidente,  et,  comme  je  l'ai  déjà 
expliqué  p.  98,  n.  1,  il  faut  certainement  lire  1518. 

2.  «  On  ne  peut  s'empêcher  de  sourire,  dit  Paulin  Paris  (t.  Il, 
p.  277),  en  voyant  les  trisaïeux  de  la  marquise  de  Montespan 
faire  des  grâces  à  la  bisaïeule  de  la  marquise  de  Verneuil,  maî- 
tresse de  Henri  IV.  » 


LA    BIBLIOTHÈQUE    d'âNNE    DE    GRA VILLE  275 

que  de  sa  mère  ;  et  c'est   pourquoi  je  le  range  parmi 
ceux  qui  ont  appartenu  à  Anne  de  Graville. 

N°  20853.  —  Recueil  de  pièces  sur  les  croisades  et  les 
guerres  françaises,  sur  la  population  de  la  France  et 
Vhôtel  du  roi. 

Liste  des  chevaliers  qui  accompagnèrent  saint  Louis 
à  Tunis  en  1269.  Indulgences  pontificales  pour  le  voyage 
d'outre-mer,  J  332.  Dépenses  de  la"  croisade  d'Aragon, 
1286.  Subsides  levés  en  France  pour  les  guerres  de 
Flandre  en  1304,  1314  et  1328.  Liste  des  paroisses  et 
feux  de  France  en  1304.  État  de  l'hôtel  royal  en  1285, 
1317,  1319,  et  de  l'hôtel  de  la  reine  Jeanne  en  1316, 
1317. 

Armes  de  Graville  et  d'Urfé. 

N°  22541.  —  Les  Triomphes  de  Pétrarque,  avec 
commentaires  de  Bernard  Ilicino,  traduits  en  français. 

In-fol.  xvie  siècle.  Au  fol.  1,  grande  miniature,  et  la 
devise  :  Musas  natura,  lachrimas  fortuna.  Miniature 
pour  chaque  triomphe,  aux  armes  et  devise  d'Anne  de 
Graville. 

N°  22548-550.  —  Les  sept  sages  de  Rome,  le  livre 
de  Marques  de  Romme,  de  Saurin,  de  Cassiodorus  et 
de  Peliarmenus  et  des  faiz  de  plusieurs  empereurs  de 
Romme  et  de  Gostantinnoble. 

xive  siècle.  Blason  d'Anne  de  Graville  appliqué  au 
XVIe  *. 

N°  23932  (1106  de  Saint- Victor) .  —  Ce  ms.,  qui 
renferme  un  extrait  de  l'inventaire  général  des  meubles 
de  Charles  V,  disposé  par  ordre  alphabétique,  est 
signalé  par  L.  Delisle2  comme  ayant  appartenu  à  Anne 
de  Graville. 

1.  Voir  le  Catalogue  de  la  bibliothèque  La  Vallière,  t.  I1 1 
p.  634,  n°  4096.  —  Ce  manuscrit  avait  fait  partie  de  la  biblio- 
thèque de  Charles  V. 

2.  Le  Cabinet  des  manuscrits,  t.  I,  p.  25. 


276  APPENDICE 

N°  25535.  —  Chants  royaux  l,  rondeaux  et  ballades 
du  puy  de  musique  de  Rouen. 

Lettres  ornées.  Armes  de  Graville  2.  —  Ces  chants 
royaux,  etc.,  portent  la  dédicace  suivante  :  «  A  haulte 
et  puissante  damoyselle  Ma  damoyselle  Anne  de  Gra- 
ville La  Malet,  Nicolas  de  Coquinvillier,  evesque  de 
Verieuse  3,  salut  en  Dieu  et  au  corps  vie  prospère.  » 
Suit  une  sorte  de  préface. 

N°  1880  (Nouv.  acq.).  —  Voyages  de  Marco  Polo, 
traduction  française. 

1.  Le  chant  royal  comprend  cinq  strophes  de  onze  vers  (toutes 
les  strophes  écrites  sur  des  rimes  pareilles  aux  rimes  de  la  pre- 
mière strophe),  et  un  envoi  de  cinq  vers  écrits  sur  des  rimes 
pareilles  aux  rimes  des  cinq  vers  qui  terminent  les  strophes. 

2.  Catalogue  La  Vallière,  t.  II,  p.  328,  n°  3016. 

3.  Sur  Coquinvillier,  Cauquinvillier  ou  Coquillier,  évêque  de 
Verieuse,  prieur  de  Saint-Laurent-en-Lyons,  suffragant  de  l'arche- 
vêque de  Rouen,  prince  du  Palinod  en  1524,  voir  Les  trois  siècles 
palinodiques  ou  Histoire  générale  des  Palinods  de  Rouen,  Dieppe, 
etc.,  par  Jos.  André  Guiol,  de  Rouen...  publiés...  par  l'abbé  A. 
Tougard.  Rouen,  Paris,  1898,  t.  1,  p.  165.  «  Cette  année  (1524), 
dit  l'abbé  Tougard,  fait  époque  dans  l'histoire  de  cet  institut  (le 
Palinod  de  Rouen),  non  seulement  par  la  dignité  du  chef,  mais 
par  les  soins  qu'il  prit  de  recueillir  un  assez  grand  nombre  de 
poésies  qui  avaient  cours  de  son  temps  et  dont  plusieurs  avaient 
été  couronnées  de  sa  main.  En  se  faisant  l'éditeur  de  ce  recueil, 
il  fut  encore  auteur  de  la  dédicace  qu'il  en  fait  à  Anne  de  Gra- 
ville »... 

«  Cet  évêché  de  Verieuse  est  inconnu  »,  remarque  La  Mon- 
noye  annotant  du  Verdier  (Bibl.  françoise,  t.  V,  p.  111).  Il  croit 
qu'il  faut  lire  Véneuse,  en  latin  Venusia,  en  Italien  Venosa. . .  Et 
il  ajoute  que  Charles  VIII,  s'étant  rendu  maître  du  royaume  de 
Naples  en  1495,  put  aisément  accorder  cet  évêché  (Venusia  est 
une  ville  de  la  Basilicate),  à  l'amiral  de  Graville,  qui  le  lui  aurait 
demandé  pour  Nicolas  Coquillier  «  apparemment  son  aumô- 
nier ». 

La  Monnoye  se  trompe,  et  Coquinvillier  ne  figure  pas  sur  la 
liste  des  évêques  de  Venosa  (Gams,  Séries  episcoporum).  «Évêque 
de  Verieuse  »,  d'ailleurs,  se  dit  en  latin  episcopus  veriensis  :  il 
devait  être,  à  ce  que  je  suppose,  évêque  in  partibus  de  Verria,  en 
Macédoine,  la  Bérée  des  Actes  des  Apôtres  (XVII,  10-15,  et  XX,  4). 


LA   BIBLIOTHÈQUE    d'aNNE    DE   GRA VILLE  277 

Au  verso  du  premier  feuillet,  la  mention  :  «  A  Anne 
de  Graville,  de  la  succession  de  feu  Monsieur  l'Admi- 
rai. vcxvnj.  »  —  Reliure  en  veau  vert,  au  chiffre  et 
aux  armes  des  d'Urfé. 


B.  —  Bibliothèque  de  l'Arsenal1. 

N°  2691  [46.  S.  A.  F.].  —  Recueil  de  différentes 
pièces. 

Mœurs  du  gouvernement  des  seigneurs.  —  Alberton 
de  Brescia.  —  Le  livre  de  Mellibée  et  de  Prudence  sa 
femme,  traduction  française  de  Renaud  de  Louhans. 
—  Traité  contre  l'astrologie  et  la  divination.  —  «  Guil- 
lames  :  Le  bestiaires  rymés  ».  (Ce  bestiaire  a  été  publié 
par  Hippeau,  en  1852.) 

Au  fol.  2  on  lit  :  «  A  ma  demoiselle  Anne  de  Gra- 
ville. Achetté  à  Rouen.  —  A  Monseigneur  d'Urfé.  » 

N°  2776  [61.  B.  F.].  —  Les  vœux  du  paon-  et  le 
restor  du  paon*. 

Le  poème  Les  Vœux  du  Paon  est  de  Jacques  de  Lon- 
guyon.  Le  Restor  du  Paon  est  de  Brisebarre. 

Au  fol.  1,  on  lit  :  «  A   Mademoiselle  Anne   de  Gra- 

1.  Voir  le  Catalogue  de  M.  Henry  Martin,  t.  III,  pp.  78,  104, 
277,  393,  et  t.  VIII  (Histoire  de  la  Bibliothèque  de  V Arsenal). 

2.  La  Curne  de  Saint-Palaye,  v°  Paon  :  «  Vœu  du  paon.  — 
Souvent,  avant  de  découper  le  paon,  dont  chaque  convive  devait 
avoir  un  morceau. . .  le  chevalier  se  levait  et  prononçait  un  vœu 
d'audace  ou  d'amour,  dit  vœu  du  paon.  La  formule  de  ce  serment 
bizarre  était  :  «  Je  voue  à  Dieu,  à  la  Vierge  Marie,  aux  dames  et 
au  paon. . .  »  —  Sur  le  poème  des  Vœux  du  Paon,  voir  Romania, 
XXIV,  1895. 

3.  Restor  ne  doit  pas  être  traduit  par  «  retour  ».  Le  sens  est 
ici  «  restauration  »,  «  remise  en  place  ».  A  la  fin  du  roman,  on 
rétablit  le  paon  sur  une  colonne. 


278  APPENDICE 

ville,  dame  du  Boys  de  Mallesherbes,  vcxxi.  Achetté 
à  Rouen.  » 

N°  3172  (321  B.  F.].  —  Le  livre  de  la  mutation  de 
fortune. 

In-4°  de  302  feuillets  sur  vélin  relié  en  veau  vert. 
Sur  la  face,  les  armes  d'Urfé,  et,  aux  angles,  un  I  entre- 
lacé avec  deux  G. 

Au  fol.  1,  les  armes  de  Balsac,  1  et  4,  écartelées  de 
celles  de  Graville,  2  et  3.  —  L'écu  est  chargé  en  abîme 
d'un  autre  écu  écartelé  aux  1  et  4  d'argent  à  la  guivre 
issante  de  gueules  ;  aux  2  et  3  de  gueules  au  portail 
d'or  *.  Comme  support,  une  femme  2. 

Ce  manuscrit  a  certainement  appartenu  à  Anne  de 
Graville,  mais  c'est  par  une  singulière  inadvertance  que 
Malte-Brun  [Histoire  de  Marcoussis,  p.  341)  lui  en 
attribue  le  contenu.  L'auteur  de  la  Mutation  de  fortune 
est  Christine  de  Pisan.  —  L'erreur  de  Malte-Brun  s'ex- 
plique par  ce  fait  qu'on  lit,  sur  la  feuille  de  garde, 
cette  mention,  d'une  écriture  ancienne  :  «  La  mutation 
de  fortune  par  Anne  de  Graville.   » 

N°  3511  [20  H.  F.].  Livre  appelé  le  devisement  du 
monde,  lequel  je,  Grégoire,  contre  escrips  du  livre  de 
Messire  Marc  Pol,  bon  citoyen  et  très  bon  chrestien. 

Au  bas  du  fol.  2,  écu  écartelé  de  Balsac  et  de  Gra- 
ville. Dans  les  marges,  les  devises  :  Musas  natura, 
lachrimas  fortuna,  Ien  garde  un  leal. 

C'est  la  traduction,  par  un  certain  Grégoire,  du  livre 
de  Marco  Polo  3. 

1.  J'ignore  quelles  sont  ces  armes. 

2.  Le  P.  Anselme  (t.  VII,  p.  865,  Amiraux  de  France),  décri- 
vant les  armes  de  l'amiral  de  Graville,  finit  ainsi  :  «  Supports  : 
Une  femme  vêtue  d'une  longue  robe  avec  un  bonnet  un  peu 
pointu  sur  la  tête  et  un  griffon.  Cimier  :  Une  tête  de  griffon 
dans  un  vol  ». 

3.  Henry  Martin,  Catalogue,  t.  VIII,  p.  304. 


LA   BIBLIOTHÈQUE    D'ANNE   DE   GRAVILLE  279 


G.   —  Divers. 

M.  Quentin-Bauchart  (Les  femmes  bibliophiles,  t.  II, 
p.  385)  signale  comme  ayant  appartenu  à  Anne  de 
Graville  le  manuscrit  suivant  : 

Horae  beatse  Marise  inrginis  cum  calendario. 

xve  siècle.  Petit  in-8°.  Vélin.  200  feuillets  écrits  en 
caractères  demi-gothiques.  Reliure  moderne  en  maro- 
quin brun  à  compartiments.  Quinze  belles  miniatures. 

Au  bas  de  la  quatrième  miniature,  les  armes  d'Anne 
de  Graville  peintes  sur  un  bouclier  porté  par  un  soldat. 

Catalogue  des  livres  de  M.  Bancel,  1882,  n°  13.  Vendu 
5.100  fr.  (à  inconnu). 

M.  Wahlund,  de  son  côté,  signale  (Ueber  Anne  de 
Graville,  p.  415,  n°  1)  un  manuscrit  appartenant  «  à 
un  particulier  »,  La  Bataille  punique,  qui  porterait,  sur 
une  de  ses  feuilles  de  garde,  la  mention  :  «  Anne  de 
Graville,  de  la  succession  de  son  père  l'Admirai,  vcxvm  ». 

Il  signale  encore  (op.  cit.,  p.  414),  comme  ayant  fait 
partie  de  la  bibliothèque  d'Anne  de  Graville  : 

a)  Le  roman  de  Garin  le  Loherain  (voir  Catalogue 
La  Vallière,  t.  II,  p.  206,  n°  2728). 

b)  L'Histoire  du  chevalier  Paris  et  de  la  belle  Vienne 
(The  Hulh  Library,  Ennismore  gardens,  Hyde  Park, 
London.  A  catalogue  of  the  printed  books,  manuscripts, 
etc.,  collected  by  Henry  Huth,  IV,  1880,  p.  1093). 

Dans  une   vente  faite   à   Londres,    en   mars  1791  *, 

1.  Wahlund,  op.  cit.,  p.  418,  note  1.  —  «  Bibliotheca  elegantis- 
sima  Parisina.  Catalogue  de  livres  choisis,  provenant  du  cabi- 
net d'un  amateur  très  distingué  pour  son  bon  goût,  et  l'ardeur 


280  APPENDICE 

figura  un  manuscrit  sur  vélin  de  la  fin  du  xive  siècle, 
orné  de  34  miniatures,  ayant  appartenu  à  Claude  aVUrfé, 
et  intitulé  :  Le  roman  de  Theseo  ou  d'Arcite  et  Palemon, 
Vun  et  Vautre  de  Thehes,  de  sang  royal  extraits,  lesquels 
étant  cousins-germains ,  par  superflue  amour  de  la  belle 
Emilie  eurent  ensemble  question  et  débat,  Vun  desquels 
à  cette  occasion  perdit  la  vie  et  Vautre  vint  à  son  inten- 
cion. 

Il  est  à  croire  que  ce  manuscrit,  dont  la  trace  est  per- 
due, contenait  la  vieille  traduction  en  prose  de  la 
Teseide  *,  traduction  qu'Anne  de  Graville  se  chargea  de 
rajeunir.  Et  peut-être  est-ce  d'après  ce  manuscrit  qu'elle 
écrivit  son  remaniement. 

Il  faut  probablement  compter  comme  lui  ayant  appar- 
tenu le  précieux  manuscrit  intitulé  Procès  de  condamna- 
tion et  de  justification  de  Jeanne  d'Arc,  précédés  de  la 
chronique  du  Siège  d'Orléans  (Bibl.  nat.,  mss.  latins, 
no  8838.  —  Exemplaire  de  d'Urfé). 

Ce  manuscrit,  qui  fut  rédigé  vers  1500,  à  l'instigation 
de  l'amiral  de  Graville,  par  un  auteur  inconnu,  contient 
une  histoire  de  Jeanne  d'Arc  et  un  abrégé  des  deux  pro- 
cès traduits  en  français. 


qu'il  a  eue  de  rassembler  ce  qu'il  a  trouvé  de  plus  beau,  de  plus 
rare,  etc. . .  La  vente  se  fera  à  Londres  au  plus  offrant,  le  lundi 
28  mars  1791  et  les  cinq  jours  suivants.  » 

1.  «  Deux  manuscrits  au  moins  ont  été  conservés  de  cette 
ancienne  traduction,  l'un  à  Chantilly  (Catalogue  du  Cabinet  des 
manuscrits,  n°  601),  l'autre  à  Vienne  (Bibl.  Palatine,  ms.  2617)... 
Certains  indices  permettent  de  supposer  que  d'autres  copies  du 
même  ouvrage  ont  existé,  et,  peut-être,  existent  encore.. .  Ces 
indices  ont  été  scrupuleusement  recueillis  par  M.  Cari  Wah- 
lund  »...  (Henri  Hauvette,  Les  plus  anciennes  traductions  fran- 
çaises de  Boccace).  —  Le  manuscrit  vendu  à  Londres  en  1791  est 
parmi  ces  copies  qui  «  ont  existé,  et  peut-être  existent  encore  ». 


LES   MANUSCRITS    DE    «   PALAMON   ET  ARC1TA    »         281 

Il  fit  très  probablement  partie  de  la  bibliothèque  de 
l'amiral,  et  dut  passer  de  ses  mains  dans  celles  d'Anne 
de  Graville.  Celle-ci  le  légua  vraisemblablement  à  sa 
fille  Jeanne,  par  l'intermédiaire  de  laquelle  il  entra  dans 
la  bibliothèque  des  d'Urfé  *. 

Un  manuscrit  qu'il  faut  enfin  signaler  comme  ayant 
appartenu  (celui-là  certainement)  à  Anne  de  Graville, 
c'est  la  traduction  française  des  Histoires  chaldéennes 
de  Bérose,  traduction  qui  lui  fut  offerte  par  Pierre  de 
Balsac  et  dont  il  a  été  longuement  question  dans  la 
première  partie  de  ce  volume  (chapitre  II). 


III 

LES  MANUSCRITS  DE  «PALAMON  ET  ARCITA  » 

Il  n'existe  qu'un  manuscrit  (Bibl.  nat.,  n°  2253)  des 
rondeaux  d'Anne  de  Graville.  En  revanche,  nos  fonds 
publics  contiennent  six  manuscrits  de  Palamon  et  Arcita. 
En  voici  la  description  succincte. 

A.  —  Bibliothèque  nationale. 

1°  N°  1397.  —  In-4°  vélin  de  77  feuillets  aux  armes 
de  France  et  au  chiffre  de  Louis  XV.  Titre  au  dos  :  La 
vie  de  Thésée  en  vers.  (Manquent  six  vers;  plusieurs  vers 
défectueux  ou  répétés.) 

1.  Quicherat,  Procès  de  condamnation  et  de  réhabilitation  de 
Jeanne  d'Arc,  Paris,  1847-1849,  t.  IV,  p.  254  ;  V,  p.  438  et  suiv. 


282  APPENDICE 

2°  N°  25441.  —  Parchemin,  98  feuillets. 

Devise-anagramme  d'Anne  de  Graville  :  Ien  garde  un 
leal,  et,  sur  la  feuille  de  garde,  livre  de  raison  portant 
la  date  du  mariage  de  sa  fille  Jeanne  et  celles  des  nais- 
sances de  ses  six  petits-enfants  d'Urfé  : 

Le  xxixe  jour  d'aoust,  jour  de  la  décollation  saint  Jehan 
myl  el  Vcc  trante  deux  au  lyeu  Nantes  furent  les  nosses  de 
messire  Claude  d'Urphé  et  de  dame  Jehanne  de  Balsac,  fille 
du  baron  Dentragues  et  de  damoiselle  Anne  de  Gravylle... 

Suivent  les  dates  des  naissances.  Anne  est  mentionnée 
comme  ayant  tenu  sur  les  fonts  deux  de  ses  petits-fils. 

Ce  manuscrit,  qui,  comme  on  le  voit,  a  certainement 
appartenu  à  Jeanne  de  Balsac,  provient  du  cabinet  de 
Gaignières.  Le  billet  suivant  de  La  Monnoye  àGaignières 
y  est  joint  : 

Vous  ne  pouviez  manquer,  Monsieur,  d'avoir  le  manuscrit 
dont  nous  parlâmes  hier  matin,  puisque  je  l'aurois  acheté  pour 
vous  le  même  jour,  si  vous  ne  m'aviez  prévenu.  Seneuze,  chez 
qui  je  passai,  m'apprit  qu'il  vous  l'avoit  vendu  55  sous.  C'est 
bien  cher  par  rapport  au  mérite  de  l'ouvrage  et  au  mauvais 
état  du  volume  ;  c'est  bon  marché  par  rapport  au  petit  nombre 
de  copies  qui  en  ont  été  faites.  Celle-ci  vient  de  Claude 
d'Urfé,  gendre  de  la  dame  qui,  par  ordre  de  la  reine  Claude, 
première  femme  de  François  Ier,  entreprit  cet  ouvrage.  Elle 
s'appelait  Anne,  fille  de  Louis  Malet,  etc..  4. 

3°  Nouvelles  acquisitions,  n°  719.  —  Titre  :  C'est  le 
beau  rommant  des  deux  amans  Palamon  et  Arcita  et  de 
la  belle  et  saige  Emylia  translate  de  viel  langaige  et 
prose  et  nouveau  et  rime  par  ma  damoiselle  Anne  de 
Graville  la  Malet  dame  du  boys  maslesherbes  du  com- 
mandement de  la  Roy  ne. 

1.  Ce  billet  a  été  reproduit  par  L.  Delisle,  Le  Cabinet  des  manu- 
scrits, etc.,  t.  I,  p.  351. 


LES    MANUSCRITS    DE    «    PALAMON    ET   ARCITA    »         283 

xvi°  siècle.  Sur  papier.  123  pages.  En  marge,  deux 
notes  de  Claude  Fauchet  K  Manquent  dix  vers. 

Sur  la  feuille  de  garde,  on  lit  la  note  suivante  : 

«  Le  présent  manuscrit  n°  LIV  du  catalogue  Stephens 
et  les  mss.  XLVII  et  L  du  même  catalogue  ont  été  cédés 
à  la  Bibliothèque  nationale  de  Paris  par  la  Bibliothèque 
royale  de  Stockholm  en  vertu  d'une  autorisation  du  gou- 
vernement suédois  et  en  échange  du  ms.  8  du  fonds 
Scandinave...  Paris,  le  2  février  1872.  » 

C'est  d'après  une  copie  photographique  de  ce  manu- 
scrit que  M.  Algernon  de  Bôrtzell  a,  en  1892,  publié  à 
92  exemplaires  numérotés  (Stockholm.  Imprimerie 
royale.  P.  A.  Norstedt  et  Soner)  son  édition  du  «  rom- 
mant  ». 

4°  Nouv  acq.,  n°  6513.  —  xvie  siècle.  Sur  papier. 
48  feuillets. 

Manuscrit  en  très  mauvais  état  ;  les  quatre  dernières 
pages  arrachées.  Manquent  trois  cents  vers.  Devise  ana- 
gramme Ien  garde  un  leal,  après  la  dédicace  à  la  reine. 


B.  —  Bibliothèque  de  l'Arsenal. 

N°  5116  [1631  B.  F.]  Recueil.  —  Même  titre  que  celui 
du  ms.  719  nouv.  acq.  de  la  Bibliothèque  nationale.  — 
xvie  siècle.  Parchemin.  82  feuillets,  plus  le  feuillet  A. 
Manquent  dix  vers. 

Initiales  en  or  et  couleur.  Treize  miniatures.  Note 
manuscrite  de  M.  de  Paulmy  sur  la  feuille  de  garde.  Au 

1.  Claude  Fauchet  (1530-1601)  fut  président  de  la  cour  des 
Monnaies,  et,  sous  Henri  IV,  historiographe.  Ce  sagace  érudit, 
dont  on  a  notamment  des  Antiquitez  gauloises  et  françoises  et  un 
Recueil  de  V origine  de  la  langue  et  poésie  françoises,  fut  un  explo- 
rateur passionné  du  moyen  âge. 


284 


APPENDICE 


fol.  1,  la  devise  Va  nen  di  mot  et  des  armoiries 
peintes  :  de  gueules  à  trois  têtes  de  lapin {.  Au  même 
folio  (verso),  miniature  :  Anne  de  Graville,  à  genoux, 
offrant  son  livre  à  Claude  de  France  2. 

Le  «  rommant  »,  dans  ce  manuscrit,  est  suivi  de  : 

1°  (Fol.   71).  LEpistre  de  Cleriande    la   Romaine   à 

Réginus,  son  concitoyen,    le  centurion.    Translatée   du 

latin  en  françois.  —  Cette  épître  est  de  Macé  de  Ville- 

bresme  3 . 

2°  (Fol.   77).  UEpistre  de  Maguelonne  à   Pierre  de 
Provence  (de  Clément  Marot). 


C.  —  Bibliothèque  de  Chantilly. 

La  bibliothèque  de  Chantilly  possède  un  manuscrit 
du  «  rommant  ».  Voici  comme  il  est  décrit  dans  le  cata- 
logue (Chantilly.  —  Le  cabinet  des  livres.  Manuscrits, 
t.  II.  Belles-Lettres,  p.  119)  : 

«  N°  1570.  —  Graville  (Anne  de)  :  Histoire  de  Pala- 
mon  et  Archita,  in-4°  vélin.  xvie  siècle.  —  Le  deuxième 
feuillet  porte  les  armes  de  Claude  de  France.  L'écu, 
entouré  d'une  cordelière,  est  placé  au  milieu  d'un  grand 
C  formé  par  quatre  hermines  héraldiques  et  posé  lui- 
même  sur  un  champ  lilas  semé  de  C  et  d'hermines. 
Toute   la  page  est  encadrée  d'une  cordelière.  En  regard 


1.  Il  m'a  été  impossible  d'identifier  ces  bizarres  armoiries. 

2.  Anne  est  en  noir  ;  ses  cheveux  blonds  dépassent  à  peine  la 
coiffe;  robe  à  grandes  manches  garnies  de  fourrure,  encadrant 
d'étroites  manches  cramoisies  ;  au  col,  une  chaîne  d'or  où  pend 
un  bijou. 

3.  Sur  Macé  de  Villebresme,  v.  H.  Guy,  Histoire  de  la  poésie 
française  au  XVIe  siècle,  p.  354,  et  Revue  d'histoire  littéraire  de  la 
France,  15  avril  1894. 


LE   DUEL    DE    1578  285 

(verso  du  premier  feuillet)  on  lit  une  dédicace  de  dix- 
huit  vers  à  la  reine,  commençant  ainsi  : 

Si  j'ay  empris,  ma  souveraine  dame... 

et  suivie  de  ces  mots,  écrits  sur  un  listel  :  «  J'en  garde 
un  leal  »,  anagramme  bien  connu  d'Anne  de  Gra ville...  » 
Ce  très  beau  manuscrit,  avant  d'entrer  dans  les  col- 
lections de  Chantilly,  avait  appartenu,  en  dernier  lieu, 
au  baron  Jérôme  Pichon  (vente  d'avril  1869). 


IV 


LE  DUEL   DE  1578,  D'APRÈS    VULSOU  DE    LA 
COLOMBIÈRE*. 

L'occasion  de  la  querelle  prit  son  origine  au  Louvre, 
pour  un  assez  maigre  sujet,  à  sçavoir  pour  une  jalousie 
que  le  sieur  de  Caylus  conçeut  contre  Entraguet,  l'ayant 
veu  sortir  un  samedy  au  soir  de  la  chambre  d'une  cer- 
taine dame,  plus  douée  de  beauté  que  de  chasteté  ;  et 
pour  ce  qu'elle  estoit  aussi  aimée  d'un  des  plus  grands 
de  la  cour,  Caylus  lui  dist  en  riant  qu'il  estoit  un  sot  ; 
l'autre  luy  respond  d'un  mesme  ton  de  voix  qu'il  avoit 


1.  Sur  le  héraldiste  Vulson  de  la  Colombière  et  sur  son  livre, 
Le'vray  théâtre  d'honneur  et  de  chevalerie,  Paris,  1648,  v.  Adolphe 
Rochas,  Biographie  du  Dauphiné.  Paris,  Charavay,  1860.  — 
Vulson  n'a  fait  que  copier,  en  le  rajeunissant,  un  récit  donné 
par  Jean  de  la  Taille  (Discours  notable  des  duels,  de  leur  origine 
en  France,  etc.  Paris.  Claude  Rigaud,  1607),  puis,  d'après  La 
Taille,  par  Vital  d'Audiguier  (Le  vray  et  ancien  usage  des  duels. 
Paris.  Pierre  Billaine,  1617).  J'ai  reproduit,  comme  étant  plus 
clair  que  celui  de  ses  devanciers,  le  texte  de  Vulson. 


286  APPENDICE 

menty.    Surquoy    ayant    pris    leurs   paroles    autrement 
qu'ils  ne  dévoient,  ils  font  complot  de  se  vouloir  battre, 
et  de  se  trouver  le  lendemain  dimanche  matin  à  quatre 
heures  au  parc  des  Tournelles  (qui  alors  servoit  de  mar- 
ché à  vendre  les  chevaux)  avec  l'espée  et  le  poignard 
pour  toutes  armes,  et  chacun  deux  seconds  seulement, 
pour  empescher  qu'aucun  tort  ou  supercherie  ne  fust  fait 
à  l'un  ny  à  l'autre.  Caylus  prit  pour  les  siens  Maugiron, 
non  moins  beau  que  brave  gentilhomme,  aussi  favory  du 
Roy,  et  Livarrot  ;  et  quant  à  Entraguet,  il  choisit  Riberac 
et  Schomberg,  plutost  toutefois  pour  y  mettre  la  paix  que 
la  guerre.  Si  bien  que  les  parties  s'entrevoyans  de  loin, 
Riberac   s'avance  vers  Caylus,  et,  parlant  à  Maugiron, 
luy  dit  :  11  me  semble  que  nous  devrions  plutost  accor- 
der et   rendre   amys  ces   deux  gentilshommes  que   de 
les  laisser  entretuer;  surquoy  Maugiron  (que  la  Furie 
Alecton  possedoit  desia)  respondit  en  ces  termes  :  par  la 
mort  Dieu,  Riberac,  je  ne  suis  pas  venu  icy  pour  enfiler 
des  perles,  et  résolument  je  me  veux  battre.  L'autre,  plus 
modéré,  luy  repartit  :  Contre  qui  te  voudrois-tu  battre, 
Maugiron?  Tu  n'as  point  d'interest  en  la  querelle,  et  qui 
plus   est,  il    n'y   a  personne   icy  qui  soit  ton  ennemy. 
Alors  Maugiron,  jurant  encore  plus  fort,  réplique  :  C'est 
contre  toy   que  je  me  veux  battre.  Adonc  Riberac,  qui 
estoit   brave  gentilhomme,  et  qui  ne  peut  endurer  l'au- 
dace  de  ce  jeune  homme,  respondit  :  A  moy,  et  soudain, 
comme  l'autre  mit    l'espée  à    la   main,  il  tira  aussi  la 
sienne   du  fourreau  et  son  poignard,  et  les  croisant  à 
terre  l'un  sur  l'autre,  dit  à  Maugiron  :  Prions  Dieu,  et 
puis  nous  nous  battrons,  puisque  tu  le  veux.  Et  lors  se 
jettant  à  genoux,  il  fit  sa  prière  assez  courte,  et  toute- 
fois trop  longue  au  gré  de  Maugiron,  qui  en  jurant  encore 
luy  dit  que  c'estoit  trop  prié.  Alors  Riberac  prenant  son 
espée  et   son  poignard,   s'en  alla  à  Maugiron,  et  tout  à 


LE    DUEL   DE    1578  287 

l'abord  luy  enfonce  furieusement  un  coup  d'estoc,  lequel, 
se  sentant  blessé,  recule  en  arrière  le  plus  viste  qu'il 
peut,  poursuivy  tousiours  par  son  ennemy,  jusques 
à  ce  que,  tombant  par  terre,  et  tendant  la  pointe  de  son 
espée  contre  l'autre,  il  mourut  :  mais,  par  malheur, 
Riberac,  pensant  qu'il  ne  tomberoit  pas  si  tost,  comme 
il  le  poursuyvoit  avec  grand  courage,  s'enferra  luy- 
mesme  dans  les  armes  de  son  ennemy. 

Mais,  pour  venir  aux  principaux  querelleurs,  Caylus, 
qui  s'estoit  porté  sur  la  place  avec  l'espée  seule,  voyant 
Entraguet  avec  l'espée  et  le  poignard,  il  luy  dit  qu'il  le 
devoit  quitter.  Entraguet  luy  respondit  qu'il  commen- 
çoit  à  perdre  le  sens,  et  que  c'estoient  les  armes  qui 
avoient  esté  ainsi  accordées  entr'eux.  Mais  cela  n'est 
pas  sans  dispute,  à  sçavoir  si  ce  n'estoit  pas  de  la  fran- 
chise d'un  brave  courage  de  le  quitter,  puisque  l'autre 
n'en  avoit  point.  Toutefois  Caylus  estant  trop  généreux 
pour  demeurer  en  si  beau  chemin,  ou  retarder  une  par- 
tie pour  cela,  ne  laisse  d'aller  à  luy,  et  de  luy  porter 
quelques  coups,  dont  il  luy  perça  le  bras  d'une  pointe, 
mais  il  en  receut  trois  ou  quatre  dans  le  corps,  qui  le 
contraignirent  de  tomber  à  terre  demy  mort.  11  est  à 
présupposer  que  Caylus,  n'ayant  point  de  poignard,  tas- 
choit  de  passer  sur  son  ennemy,  qui,  ayant  cet  avantage 
sur  luy,  larresta  de  grands  coups  d'estoc  qu'il  luy  tiroit 
de  pied  ferme.  Entraguet  l'eûst  achevé,  n'eust  été  qu'il 
le  pria  de  se  contenter. 

Quant  aux  deux  autres  seconds,  à  sçavoir  Schomberg 
et  Livarrot,  comme  ils  virent  que  leurs  amis  estoient  aux 
mains,  Schomberg  dit  :  ils  se  battent  tous  quatre,  que 
ferons-nous  (comme  s'il  eust  voulu  dire  :  separons-les). 
Battons-nous  aussi  pour  nostre  honneur,  respondit 
Livarrot.  Response  qui  fut  trouvée  fort  estrange  en  ce 
temps-là,  auquel  les  seconds  n'avoient  pas  accoustumé 


288  APPENDICE 

de  se  battre  *  ;  et  en  effet  quel  honneur  y  pouvoit-il 
avoir  de  se  battre  sans  sujet  ?  Ils  commencent  donc  à 
s'entrecharger.  Schomberg,  qui  estoit  Alleman,  d'un  coup 
de  taille  à  la  mode  de  son  pais  ouvre  à  Livarrot  toute  la 
joue  du  costé  gauche  :  mais  Livarrot,  plus  adroit,  luy 
donna  d'une  estocade  dans  le  sein  de  laquelle  il  le  ren- 
versa mort  sur  la  place;  et  luy  de  son  costé  tomba,  tout 
estonné  du  grand  coup  qu'il  avoit  receu,  et  de  l'abon- 
dance du  sang  qui  sortoit  de  sa  playe... 


ARNAUD  SORBIN  *  ET  L'ORAISON  FUNÈBRE 
DE  JACQUES  DE  LÉVIS-GAYLUS 

Arnaud  Sorbin  naquit  en  1532,  à  Montech  3,  de 
parents  très  humbles.  Il  fut,  dans  son  enfance,  hospi- 
talisé chez .  un  de  ses  oncles,  savetier.  Laborieux  et 
persévérant,  il  réussit  à  s'instruire,  entra  dans  les 
ordres,  fut  nommé  curé  de  la  paroisse  de  Sainte-Foy- 
Peyrolières,  puis  théologal  de  Toulouse.  Il  dut  à  sa  répu- 
tation de  prédicateur  d'être  appelé  à  Paris  et  nommé  pré- 
dicateur du  roi.  Il  prit  quelque  influence  à  la  cour,  fut 
de  ceux  qui  poussèrent  aux    mesures  extrêmes   contre 


1.  «  C'est  le  premier  duel,  dit  Sauvai  (t.  II,  p.  577),  où  les 
seconds,  appelés  alors  parrains,  ont  commencé  à  se  battre.  » 

2.  M.  B.  Rey,  Biographie  de  Sorbin  Arnaud,  dit  de  Sainte- 
Foi,  évêque  de  Nevers.  Montauban,  Lapie-Fontanel,  1860.  — 
Emile  Vaïsse,  Etude  historique  et  biographique  sur  Arnaud  Sor- 
bin de  Sainte-Foy  (Extrait  des  Mémoires  de  l'Académie  Impé- 
riale des  Sciences  de  Toulouse).  Toulouse,  s.  d. 

3.  Tarn-et-Garonne. 


l'oraison  funèbre  de  CJLYLU8  289 

les  huguenots,  et  dont  le  fanatisme  célébra  le  massacre 
de  1572.  (Il  composa,  dit-on,  une  hymne  «  en  forme 
d'action  de  grâces  »  à  saint  Barthélémy). 

Il  écrivit  de  nombreux  ouvrages,  presque  tous  de 
polémique,  un  notamment,  intitulé  :  Le  vray  réveille- 
matin  des  Calvinistes  et  des  Publicains  françoys  (1575), 
en  réponse  au  Réveille-matin  des  Françoys,  d'Eusèbe 
Philadelphe  (Nicolas  Barnaud). 

Il  fut,  sous  les  deux  derniers  Valois,  le  prédicateur  et 
le  panégyriste  à  la  mode.  Onze  de  ses  oraisons  funèbres 
nous  ont  été  conservées,  entre  autres  celles  de  Charles 
IX,  de  Gaylus  et  de  Saint-Mégrin. 

Ces  deux  dernières  oraisons  funèbres  lui  valurent  l'é- 
vêché  de  Nevers  (1578).  Il  résida  dans  son  diocèse,  et, 
de  fougueux  ligueur  qu'il  était,  devint  ardent  royaliste, 
dès  qu'Henri  IV  se  fut  converti.  Il  alla  avec  le  cardinal 
du  Perron  demander  pour  lui  l'absolution  au  pape  (1595),, 
et,  en  1600,  fut  l'un  des  arbitres  de  la  fameuse  confé- 
rence de  Fontainebleau,  où  du  Perron  et  Duplessis-Mor- 
nay  argumentèrent  l'un  contre  l'autre. 

Il  mourut  en  1606,  —  et  ce  grand  faiseur  d'oraisons 
funèbres  eut  à  son  tour  la  sienne.  «  C'estoit,  dit  son 
panégyriste,  un  fleuve  doré  d'éloquence,  un  torrent 
rapide  traînant  après  soy  les  rochers  les  plus  durs,  un 
tonnerre  duquel  ne  procédoit  pas  la  gresle  et  tempeste 
des  divisions,  séditions  et  mutineries,  mais  bien  la 
douce  et  agréable  pluye  des  larmes  de  la  pénitence,  qui 
humectait  les  auditeurs  J.  » 


1.  Oraison  funèbre  de  Révérend  Père  en  Dieu  Monsieur  Arnauld 
Sorbin,  dicl  de  Saincle-Foy,  vivant  evesgue  de  Netiers  et  prédica- 
teur des  Boys  très  chrestiens  Charles  IX,  Henri  III  et  Henri  IV, 
prononcée  en  Véglise  S.  Cire,  cathédrale  de  Nevers,  par  Pierre 
Paulet...  archidiacre  en  la  dite  église.  Nevers,  Pierre  Roussin, 
1608. 

19 


290  APPENDICE 


Venons  à  l'oraison  funèbre  de  Caylus1. 

Henri  III,  en  lui  confiant  l'éloge  du  mignon,  avait 
imposé  à  son  prédicateur  ordinaire  un  véritable  tour  de 
force.  Sorbin  se  tira  d'affaire  à  son  honneur. 

Son  discours  s'ouvre  par  des  considérations  sur  la 
pensée  de  la  mort.  Apaisante  et  moralisatrice,  cette 
pensée  est  le  meilleur  des  freins  à  modérer  nos  passions, 
explique-t-il,  notamment  nos  appétits  de  vengeance.  Et, 
s'adressant  à  la  noblesse  française,  il  lui  fait  immédiate- 
ment l'application  de  son  propos  : 
» 

Puisque  l'expérience  joincte  à  l'humaine  condicion  nous 
apprend  combien  nostre  vie  est  flexible,  et  en  combien  peu 
de  tems  elle  s'écoule,  semblable  ou  à  l'ombre  qui  ne  faict 
que  passer,  ou  à  la  fleur,  dont  la  beauté  est  de  si  petite, 
qu'on  peut  presque  dire  de  nulle  durée  ;  puisque  la  vie  de 
l'homme  est  vaine,  voire    a  même  vanité  2,   qu'est-il    besoin 

1.  Oraison  funèbre  de  noble  Jaques  de  Levis,  fils  de  noble  A. 
de  Levis  comte  de  Kailus,  gentilhomme  chambellan  ordinaire  du 
Roy,  prononcée  en  V église  S.  Paul,  en  Paris,  le  dernier  de  mai 
1878.  Par  M.  Arnauld  Sorbin, dit  de  S.  Foy,  prédicateur  du  Roy. 
A  Paris,  chez  Guillaume  Chaudière,  rue  S.  Jacques;  à  renseigne 
du  Temps  et  de  l'Homme  sauvage.  1578. 

Cette  plaquette,  fort  rare,  est  à  la  Bibl.  nat.  (Rés.  27  Ln  12593). 
L'oraison  funèbre  y  est  précédée  d'une  «  épistre  »  au  père  du 
défunt.  Sorbin  l'encourage  à  la  résignation  et  lui  propose 
l'exemple  de  tous  les  pères  de  l'Histoire  sainte  et  de  l'antiquité 
classique  dont  son  érudition  lui  fournit  la  nomenclature.  Et  il 
finit  en  lui  offrant  son  «  oraison  »,  prononcée  «  par  le  comman- 
dement du  Roy  ».  «  Elle  sera  trouvée,  possible,  seiche  et  aride, 
dit-il.  Mais  vous  scavez  qu'à  peine  ai-je  eu  un  jour  entier  pour 
la  teistre  (tisser),  estant  occupé,  durant  les  deux  jours  d'inter- 
valle entre  la  mort  et  sépulture  (du  défunt), à  prescher  les  octaves 
du  Saint-Sacrement  en  l'église  de  Saint-Germain  de  l'Auxerrois  ». 

2.  La  vanité  elle-même. 


i/ORAISON    FUNÈBRE    DE    CAYLUS  29l 

de  s'amuser  aux  voluptés,  ambitions,  vengeances  et  aultres 
tels  empeschemens,  qui  nous  destournent  du  lieu  où  nous 
aspirons  ?  Puisque  la  mort  et  pauperum  tabernas  regumque 
turres  sequo  pede  puisât,  dit  le  poëte  :  scavoir  que  la  mort 
d'un  pied  égal  et  sans  nulle  discrétion  frappe  et  les  petites 
logettes  des  pauvres  et  les  grandes  tours  des  roys  ;  et  que 
c'est  elle  seule  qui  (disoient  anciennement  les  Grecs)  n'a  ni 
autel,  ni  temple,  tant  elle  est  implacable  :  de  quoy  sert  de 
retenir  chez  soy,  scavoir  en  son  âme,  ce  qui  peut  rendre  la 
mort  première  l'entrée  d'une  plus  grande  et  éternelle  mort? 
Gecy  devriez-vous  retenir  et  conserver  en  vos  cœurs, 
Nobles  françoys,  qui  bien  souvent  permettez  la  mémoire  de 
la  mort  estre  ou  assopie  ou  du  tout  estainte  par  je  ne  scay 
quel  prétexte  d'honneur,  ou  prétendue  offense,  pour  une 
tant  soit  légère  injure,  le  plus  souvent  fondée  sur  un  pied  de 
mouche,  ou  plustost  sur  l'ardeur  du  sang  françoys,  bouillon- 
nant à  l'entour  de  vos  cœurs... 

Sorbin  ne  craint  pas  d'insister.  Il  gourmande  énergique- 
ment 

Ceulx  qui  se  coupent  la  gorge  de  gaieté  de  cœur...  disans 
estre  plus  louable  de  mourir  constamment  que  de  vivre  hon- 
teusement. Mais  en  cela  sont-ils  trompés,  qu'ils  ignorent  en 
quoy  consiste  la  vraye  constance  et  magnanimité,  ou  en 
mourant  en  barbares  et  gladiateurs...  ou  en  portant 
constamment  l  les  mouvemens  et  transports  de  la  pas- 
sion qui  les  ébranle.  En  quoy  Seneque, entre  autres  stoïques, 
leur  apprendroit  à  estre,  non  chrestiens  2,  mais  bien  hommes 
raisonnables,  du  devoir  et  vray  naturel  desquels  ceste  effré- 
née barbarie  et  témérité  les  retire. 

L'on  n'a  d'ailleurs  pas  le  droit  de  se  faire  justice  à 
soi-même  : 

1.  Avec  constance. 

2.  Je  ne  dis  pas  même  chrétiens. 


292  APPENDICE 

Que  s'il  y  a  des  torts  ou  injures  prétendues  d'une  part  ou 
d'autre,  ce  n'est  à  aucune  des  parties  d'en  juger  ou  avoir 
cognoissance.  N'est-ce  pas  au  Prince  ou  au  Magistrat  de 
cognoistre,  voire  juger  à  qui  est  l'offense,  et  qui  est  l'agres- 
seur ?  N'est-ce  pas  lui  qui  est  l'âme  de  la  Loy  ?  Chercher 
la  vengeance,  juger  en  sa  cause,  et  se  déclarer,  comme  dict 
est,  partie,  juge  et  bourreau  ou  exécuteur,  n'est-ce  pus 
entreprendre  sur  l'autorité  du  Prince  ?  Outre  ce,  est-ce 
vivre  honorablement,  que  d'estre  meurtrier  contre  le  com- 
mandement de  Dieu  ?  Au  contraire,  est-ce  vivre  honteuse- 
ment que  de  le  craindre  et  obéir  aux  loix  de  nos  supérieurs, 
pour  l'amour  de  luy  ?  Nous  réputons  à  blasme  de  ne  revan- 
cher  nos  oultraiges,  et  non  pas  d'estre  vicieux.  0  temps  ! 
0  mœurs!  0  impiétés  par  trop  grandes  ! 

Je  dis  cecy,  Noblesse  françoise,  non  tant  pour  rafreschir 
la  mémoire  de  nos  playes  et  pertes  advenues  pour  telles 
brèches  faictes  à  la  loy  de  Dieu  et  du  Prince,  comme  pour 
vous  supplier  d'ensevelir  la  trop  misérable  imitation  du 
triste  passe-temps  d'Abner  et  de  Joab  ' ... 

Et  Sorbin  va  préciser  : 

...Qu'est-il  de  plus  triste,  Françoys,  quoy  de  plus  déplo- 
rable, que  de  veoir  un  nombre  de  fils  d'honnestes  et  hono- 
rables familles  s'entrebattre  et  entretuer,  par  manière  de 
dire,  pour  néant,  et  la  décision  de  leur  différent  approcher 
par  trop  près  de  celle  et  du  tems  de  Joab,  et  des  Horatiens 
et  Curiatiens,  voire  de  plus  près  qu'il  ne  convient  ni  au  bien, 
ni  au  bon  nom  de  nostre  nation,  et  françoyse  et  très  chres- 
tienne  ? 

1.  II.  Rois,  II,  14-16  :  «  Abner  dit  à  Joab  :  que  quelques  jeunes 
gens  s'avancent  et  s'exercent  devant  nous.  Joab  répondit  :  qu'ils 
s'avancent.  —  Aussitôt  douze  hommes  de  Benjamin,  du  côté  d'Is- 
boseth,  fils  de  Saùl,  parurent  et  se  présentèrent;  et  il  en  vint 
aussi  douze  du  côté  de  David.  —  Et  chacun  d'eux  ayant  pris  par 
la  tête  celui  qui  se  présenta  devant  lui,  ils  se  passèrent  tous 
l'épée  au  travers  du  corps,  et  tombèrent  morts  tous  ensemble  ; 
et  ce  lieu  s'appela  le  champ  des  vaillants  en  Gabaon.  » 


l'oraison  funèbre  de  caylus  293 

Mais,  «  le  malheur  étant  advenu  tel ,  je  ne  dois  pour 
cela  désister,  poursuit  Sorbin,  de  louer  nostre  defunct  »  ; 
et  ce,  «  tant  pour  l'instruction  de  tous  que  pour  la 
consolation  de  ses  parents  et  amis  ». 

Et  il  le  loue  d'abord  «  pour  estre  issu  d'honorable, 
voire  illustre  extraction  », 

Ayant  esté  parent,  de  même  nom  et  armes,  de  beaucoup  de 
maisons  de  grand  nom,  comme  celle  qui  est  honorée  du 
titre  de  mareschal  de  la  foy  *  en  nostre  pays  de  Languedoc, 
pour  avoir  assisté,  tant  à  toutes  les  expéditions  faictes  et 
dressées  contre  les  Sarrazins  en  Levant,  quant  et  2  l'hono- 
rable maison  de  Montfort  et  aultres,  voire  nostre  saint 
Louis,  roy  de  France.  Le  père  donc  de  nostre  défunt,  des- 
cendu de  telle  et  si  honorable  tige,  parent  par  même 
moyen  de  plusieurs  fameuses  maisons  extraites  de  même 
(comme  de  Ventadour,  Gozans,  Cailus,  Saint-Léran)  a  voit  sa 
mère  extraite  de  la  fameuse  famille  d'Amboise  3,  fameuse, 
dis-je,  tant  pour  sa  sincérité  en  la  foy,  que  pour  les  bons  et 
loyaux  services  rendus  de   longue   main  à  la   Couronne   et 

royaume  de  France La  mère  de  nostre  defunct  fut  fille  de 

feu  monsieur  de  Montpesat,  mareschal  de  France  4... 

Issu  de  tels  parents,  le  défunt,  s'il  avait  vécu,  n'eût 
pas  démenti  les  traditions  de  vertu  et  de  piété  de  ses 
ancêtres, 

D'autant  que,  depuis  sa  blessure  jusques  au  dernier  souspir, 
il  n'a  cessé  d'employer  grande  partie  du  temps  à  faire  péni- 

1.  Ce  titre,  qui  passa  à  ses  descendants, fut  donné  à  Guy  Ier  de 
Lévis,  qui  se  croisa  sous  le  comte  de  Montfort  pour  la  guerre  des 
Albigeois,  et  fut  fait  maréchal  de  l'armée  des  Croisés. 

2.  Quant  et  :  avec. 

3.  Antoine  de  Lévis,  comte  de  Caylus,  sénéchal  et  gouverneur 
du  Rouergue,  était  fils  de  Guillaume  de  Lévis  et  de  Marguerite 
d'Amboise. 

4.  Antoine  de  Lévis,  comme  il  a  déjà  été  dit  (p.  487,  n.5), 
avait  épousé  Balthazar  de  Lettes  des  Prez,  fille  d'Antoine  de 
Lettes  des  Prez,  maréchal  de  Montpezat,  et  de   Lyette  du  Fou. 


29  i  APPENDICE 

tence,  et  protester  le  regret  et  déplaisir  qu'il  avoit  de  n'avoir 
mieulx  servy  Dieu,  le  Roy  son  seigneur  et  maistre,  et  sa 
patrie  :  pouvant1  justement  et  véritablement  tesmoigner 
devant  Dieu  n'avoir  jamais  veu  mort  plus  contrite  et  chres- 
tienne  que  la  sienne  :  monstrant  par  là...  combien  il  avoit 
profité  en  la  bonne  nourriture  qu'il  avoit  reçue  dès  sa  plus 
tendre  jeunesse,  soubs  un  Roy  très  chrestien  et  amateur  de 
toute  piété... 

«  Qu'on  me  dise  donc  »,  poursuit  Sorbin,  —  et,  dans 
cette  partie  de  son  discours,  il  va  dépasser  la  mesure  : 

Qu'on  me  dise  donc  si  ce  n'est  une  rare  et  excellente 
vertu,  de  voir  un  gentilhomme  de  son  âge,  nourri  en  lieu  où 
la  piété  et  la  vertu  n'est  également  ni  reçue  ni  cultivée  de 
tous,  prospérer  si  heureusement  en  la  cognoissance  et  crainte 
de  Dieu... 

Où  il  sort  tout  à  fait  de  la  mesure  et  du  bon  sens,  c'est 
quand,  en  une  phrase  qui  dut  faire  sourire  son  audi- 
toire, il  dépeint  les  combattants  comme  de  pacifiques 
agneaux  que  la  seule  fatalité  aurait  armés  les  uns  contre 
les  autres  : 

Ils  estoient  tous  sans  querelle  ou  animosité,  et  comme 
frères  et  bons  conserviteurs  d'un  mesme  Roy  et  maistre, 
autant  hayans  les  querelles  qu'aimant  la  concorde  et  se  pei- 
nans  pour  la  remettre  et  entretenir... 

Voilà  qui  est  un  peu  fort.  Et  Sorbin  sera  mieux  ins- 
piré quand  il  admirera,  se  manifestant  en  faveur  du 
défunt,  les  effets  de  la  miséricorde  divine  : 

Dieu,  cognoissant  en  luy  la  trace  et  le  sentier  de  ceulx  dont 
il  l'avoit  extraict,  ne  l'a  pas  abandonné  au  besoin,  ains  2  luy  a 
donné  tems  et  espace  pour  practiquer  par  larmes,  pleurs  et 
prières  la  très  haute  et  divine  clémence... 

1.  Pouvant,  moi,  Sorbin  :  c'est  le  style  direct. 

2.  Mais.  ♦ 


l'oraison  funèbre   de  caylus  295 

Le  panégyrique   s'achève   en    une    prière,    vraiment 
touchante,  et  d'accent  sincèrement  ému  : 

Sauveur  et  rédempteur  Jésus,  qui  n'estes  venu  pour  perdre, 
ains  pour  sauver  les  âmes,  et  donner  vostre  propre  vie  pour 
le  rachapt  de  plusieurs  :  nous  supplions  très  humblement 
vostre  douceur  et  démesurée  clémence,  à  ce  qu'il  vous  plaise 
imprimer  dans  nos  cœurs  et  en  nos  âmes  la  mémoire  de  la 
mort,  vray  frein  à  brider  et  retenir  toutes  nos  concupiscences 
plus  que  brutales,  et  les  impétuosités  turbulentes  que  Tire  et 
la  sensualité  produisent  en  nous;  frein,  dis-je,  qui  conserve 
les  peuples  de  tout  danger,  et  de  la  rupture  duquel  provient 
toute  confusion  et  ruine.  Faites  donc,  Seigneur,  par  la  vertu 
et  force  de  ce  frein,  qu'il  n'y  ayt  jamais  en  nous  ire,  indigrïa- 
tion  ou  malice,  ou  aultre  quelconque  imperfection  qui  nous 
destourne  de  l'obéissance  de  vos  commandemens,  et  hors  de 
la  règle  de  raison.  Soyt  loing  de  nostre  Noblesse  la  rage  et 
fureur,  les  vengeances  exécutées  de  propre  et  volonté  et  aulho- 
rité  ;  loing  le  meurtre,  l'assassinat,  loing  de  nous  tout  guet- 
apens  et  aultres  telles  œuvres  dignes,  non  de  Françoys,  et 
moins  de  chrestiens,  et  moins  encor  de  la  nation  dite  de  si 
longue  main  très  chrestienne,  mais  des  plus  barbares  du 
monde. 

Particulièrement  donc,  nous  vous  prions  pour  nostre 
defunct,  décédé  en  la  foy  et  au  giron  de  sa  mère  l'Eglise 
saincte  et  catholique,  muny  de  pénitence,  nourry  de  la  com- 
munion de  vostre  sacré  corps  et  de  la  participation  de  vos 
sacremens.  Exaucez-nous  donques,  Sauveur,  exaucez,  et  le 
constituez  quant-et  *  Abraham,  Isaac  et  Jacob,  en  la  région 
des  vivans,  avec  tous  les  prophètes,  apostres,  martyrs,  con- 
fesseurs et  vierges,  et  toute  la  saincte  troupe  de  vos  esleus  ; 
à  fin  que,  délivré  de  la  coulpe  et  peine  condigne  à  icelle,  et 
posé  en  l'éternel  repos,  et  nous  quelque  jour  quant-et  luy  et 
tous  les  heureux,  nous  puissions  rendre  louenges  et  actions 
de  grâces  immortelles  là-haut  au  royaume  céleste,  où  vivez 
et  régnez,  un  seul  Dieu,  Père,  Fils  et  Saint-Esprit.  —  Amen. 

1.  Avec. 


296  APPENDICE 

Telle  fut  cette  ingénieuse  oraison  funèbre  où,  sans 
rien  sacrifier  des  principes,  et  tout  en  condamnant  éner- 
giquement  le  duel,  Sorbin  trouva  le  moyen  de  louer, 
pour  sa  pénitence  et  son  repentir,  le  duelliste.  11  avait 
bien  mérité  qu'en  manière  de  récompense  Henri  III  lui 
octroyât  l'évêché  de  Nevers. 


VI 


PLAIDOIRIE   DE  FRANÇOIS   DE  BRETIGNIERES 
POUR  MARIE-CHARLOTTE  DE  BALSAG 

Probablement  reconstitué  d'après  des  notes  prises  à 
l'audience,  le  texte  de  la  plaidoirie  de  Brétignières,  tel 
que  le  donne  le  ms.  19783,  est  malheureusement  trop 
incorrect  et  souvent  trop  obscur  pour  se  prêter  à  une 
publication  intégrale.  Mais  ce  curieux  document  mérite 
d'être  analysé  avec  soin  et  largement  cité,  d'autant  que 
l'on  y  trouve,  avec  des  renseignements  typiques,  une 
discussion  approfondie  des  questions  qui  se  rapportent  à 
la  validité  et  aux  effets  légaux,  dans  notre  ancien  droit, 
des  promesses  de  mariage. 

Voici,  au  point  de  vue  judiciaire,  en  quelle  posture  se 
présentait  Bassompierre  devant  le  Parlement  de  Rouen. 

Il  appelait  comme  d'abus  des  sentences  rendues  par 
les  officiaux  de  Paris  et  de  Sens  ;  il  appelait  aussi 
d'un  jugement  par  défaut  rendu  par  la  Chambre  des 
Requêtes  du  Parlement  de  Paris,  jugement  qui  l'avait 
condamné  à  servir  une  pension  alimentaire  de  cinq  cents 
écus  à  l'enfant  né  de  ses  relations  avec  Marie-Charlotte  ; 
il    demandait   aux    magistrats     rouennais,    à    qui    des 


LÀ   PLAIDOIRIE    DE   BRÉTIGNIÈRES  297 

lettres  du  grand  sceau  avaient  attribué  la  connaissance 
du  «  principal  »,  de  déclarer  nulle  la  promesse  de 
mariage  du  10  juillet  1610  ;  d'autre  part,  il  avait  à 
répondre  à  une  plainte  en  rapt  formée  contre  lui,  à  la 
dernière  heure,  par  Mme  d'Entragues. 

De   cet  état  de  la  cause  va  se  déduire,  en  son  ordre 
logique,  l'argumentation  de  Brétignières. 


Il  commence  par  rappeler  l'histoire  du  procès  et  ses 
différentes  phases,  puis  développe  une  série  de  moyens 
tendant  :  1°  à  ce  que  la  Cour  déclare  abusives  et  mal  fon- 
dées les  sentences  des  offîciaux,  dont,  se  disant  domicilié 
à  Toul  et  diocésain  de  l'évêque  du  lieu  * ,  son  client  déclinait 
d'ailleurs  la  compétence;  2° à  ce  qu'elle  annule  l'arrêt  de 
la  Chambre  des  Requêtes  condamnant  son  client  à  servir 
au  fils  de  Mlle  d'Entragues  une  pension  alimentaire. 
(Mlle  d'Entragues,  en  poursuivant  cet  arrêt,  n'avait  eu, 
suivant  lui,  d'autre  but  que  de  faire  reconnaître  en  jus- 
tice, par  un  moyen  détourné,  la  paternité  de  Bassom- 
pierre.) 

Ces  préliminaires  achevés,  il  entre  au  vif  du  débat,  et 
discute  la  question  de  savoir  si  la  promesse  réciproque 
de  juillet  1610  doit  être  ou  non  déclarée  valable  et  sor- 
tir ses  effets  légaux  2. 

Il  s'attache  d'abord  à  démontrer  —  accumulant  à  l'ap- 
pui de  sa  thèse  les  exemples  tirés  de  l'Ecriture  3  et  les 

1.  Il  était  né,  en  1579,  au  château  d'Haroué,  en  Lorraine. 

2.  Le  texte  de  cette  promesse  a  été  donné  plus  haut  (p.  245, 
n.  1). 

3.  «  Le  mariage  d'Adam  et  d'Eve,  dit-il,  fustbéni  de  Dieu  avant 
la  conjonction»  ;  au  mariage  de  Tobie,  ce  fut  le  père  de  Sara  qui 
remplit  le  rôle  de  prêtre,  etc.... 


298  APPENDICE 

citations  des  Pères  et  des  Conciles  —  que  la  bénédiction 
nuptiale  n'est  pas  seulement  un  «  acte  de  bienséance  » 
extérieur  au  sacrement  de  mariage,  mais  qu'elle  en  con- 
stitue un  élément  essentiel,  lequel  faisant  défaut,  il  n'est 
point  de  mariage  valide  : 

Ce  ne  sont  ny...  les  promesses  folles,  ni  les  sermens  inu- 
tiles témérairement  donnez  par  aveuglement  et  transport 
d'esprit,  ny  les  familiaritez  impudicques  qui  font  le  mariage, 
—  c'est  un  juste  et  légitime  consentement  donné,  non  en 
ténèbres  et  en  cachette...  mais  publiquement  à  l'ouvert 
devant  tout  le  monde  par  les  voyes  de  la  bénédiction  nup- 
tialle  célébrée  en  Véglisee.1  finallement  accomplypar  l'action 
conjugalle.  Les  conciles,  la  doctrine  des  Pères,  les  Ordon- 
nances, les  arrestez  du  Parlement  l'ont  ainsy  déterminé.... 

[Or],  j'ai  le  regret  de  dire  à  l'intimée  :  sy  vous  croyez  que 
l'appelant  soit  vostre  mari  ou  le  doive  estre,  quels  moyens 
avez-vous  tenuz  pour  y  parvenir?  Où  sont  les  recherches 
faictes  mutuellement  au  jour  et  à  la  lumière  de  la  conversa- 
tion ?  Où  est  l'honnesteté  de  toutes  les  cérémonies  publicques  ? 
Où  se  remarque  le  consentement  de  vos  parens  ?  Où  sont  les 
tables  nuptialles  portant  les  conventions  arrestées  entre  vous? 
Qui  les  a  faites?  Qui  les  a  dictées?  Qui  les  a  résolues?  Qui  a 
esté  présent  aux  paroles  solennelles  qui  ont  contrainct  vostre 
foy  à  la  fermeté  de  ceste  union  divine  et  nœud  sacré  ?  Où  sont 
les  proclamations  des  bans  pour  en  asseurer  l'effect  et  en 
oster  les  empeschemens  ?  En  quelle  assemblée  publicque  de 
voz  amis  avez-vous  donné  et  reçeu  les  sermens  solemnelz? 
Avec  la  bénédiction  de  quel  prestre  avez-vous  engagé  vostre 

volonté? Vous  prétendez  que  le  sieur  de  Bassompierre  a 

promis  de  vous  espouser?  Gela  est  bien  foible.  Non  sunt 
sponsalia  s'il  ne  s'y  trouve  ni  bénédiction  de  prestre, 
ny  assemblée  de  parens,  ny  cérémonies.  Ce  n'est  qu'une 
simple  promesse  de  mariage  à  futur  à  laquelle,  par  toutes 
les  loix  du  monde,  (on)  ne  peult  estre  contrainct.  Au  con- 
traire, afin  que  rien  ne  se  passast  en  un  acte  si  solennel  de  la 
vie  sans  y  penser  à  loisir,  on  a  voulu  qu'il  y  eust  intervalles 


LA    PLAIDOIRIE    DE    BRÉTIGNIÈRES  299 

entre  la  promesse  légitime  et  la  solennité  ;  ce  qui  est  cause 
que  beaucoup  de  mariages  ne  se  font  point,  qui  apporleroient 
des  querelles  et  des  inimitiez  mortelles...  esquelles  ruptilles 
eschéent  quelquefois  des  dommages  et  interestz  1  et  quelque- 
fois non. 


Mais  —  continue  Brétignières  —  l'intimée  prétend, 
elle  aura  l'impudeur  de  faire  plaider  «  à  la  vue  de  toute  la 
France  »  que,  la  promesse  de  1610  ayant  été  accompa- 
gnée de  relations  intimes,  le  mariage  entre  elle  et  l'ap- 
pelant s'est  formé  par  là  même,  en  vertu  d'une  présomp- 
tion admise  par  les  canonistes  : 

Quelques  docteurs  scolastiques  tiennent  [en  effet]  que  la 
solemnité  de  l'église  n'est  pas  essentielle  au  mariage...  que 
le  consentement  mutuel  suivi  de  la  conjonction  en  est  la 
vraye  essence...  que  la  bénédiction  du  prestre  n'est  qu'un 
acte  extérieur  de  bienséance...  [Ainsi]  le  mariage  est  un 
sacrement  de  l'Église  et  ne  se  feroit  point  en  l'église  !  Ce  qui 
doibt  estre  formé  par  la  bénédiction  du  prestre  prendroit  son 
estre  de  la  pollution  !  Cette  pollution  [feroit]  un  sacrement, 
puisque  par  la  conjonction  le  mariage  est  accomply  !  {Et  il  y 
aurait  mariage  là  où  il  n'y  a  en  réalité  qu'unej  ardeur  de 
concupiscence  effrénée,  un  consentement  de  fornication 
secrette,  une  conjonction  honteuse! 

Pour  absurde  qu'il  la  juge,  cette  théorie  des  «  mariages 
présumés  »  a  été,  l'avocat  en  convient,  «  reçue  depuis 
quelques  siècles  »2.  Mais  elle  donnait  lieu  à  de  perpétuels 

1.  C'est-à-dire  :  ces  ruptures  donnent  lieu  quelquefois  à  des 
dommages  et  intérêts,  etc. 

2.  Il  est  à  peine  besoin  de  faire  remarquer  que  Brétignières 
contredit  ici  ce  qu'il  vient  d'avancer  dans  la  première  partie  de 
son  plaidoyer.  La  théorie  des  «  mariages  présumés  »  —  il  le  savait 
mieux  que  personne  —  avait  été,  jusqu'au  Concile  de  Trente,  uni- 
versellement admise.  (Se  reporter  aux  textes  cités,  pp.  236,  237.) 


300  APPENDICE 

scandales  et  aux  abus  les  plus  graves.  Aussi  le  Con- 
cile de  Trente  et  l'Ordonnance  de  Blois  *  en  ont-ils  fait 
justice. 

Le  Concile  proclame  «  qu'il  n'y  a  point  de  mariage 
que  celluy  qui  est  faict  publicquement  en  l'église  ».  Le 
Concile,  à  vrai  dire,  n'a  pas  été  promulgué  en  France 
parce  que  certaines  de  ses  décisions  attentaient  aux  pré- 
rogatives de  nos  rois  et  aux  libertés  de  l'Eglise  galli- 
cane ;  «  néanmoins,  on  en  a  tiré  de  bonnes  instructions 
en  ce  qui  touche  la  doctrine  et  les  mœurs  ».  A  telles 
enseignes  que  l'Ordonnance  de  Blois,  se  conformant  à 
ces  instructions,  spécifie  que  l'on  ne  pourra  dorénavant 
contracter  de  mariage  valable  qu'à  l'église,  en  la  présence 
de  témoins,  et  après  trois  publications  de  bans,  faites  à 
des  intervalles  déterminés.  L'édit  de  1606,  complétant, 
dans  son  article  12,  l'Ordonnance  de  Blois,  qui,  sans  pré- 
ciser davantage,  frappait  des  peines  portées  par  les  Con- 
ciles les  mariages  clandestins,  s'explique  sur  la  nature  de 
ces  peines,  et  prononce,  en  vertu  des  décisions  conci- 
liaires, la  radicale  nullité  de  tels  mariages. 

Il  faut  donc  effacer  dorénavant  des  traités  de  droit 
canon  l'opinion  suivant  laquelle  la  bénédiction  nuptiale 
ne  serait  que  de  pure  bienséance.  Dieu  ne  conjoint  pas 
«  ce  que  turpitude  a  assemblé  »  : 

En  ceste  prétendue  conjonction  où  Dieu  n'a  point  parlé, 
mais  que  l'impureté  a  faict  naistre,  ce  seroit  honte  de  dire 
qu'il  y  eust  mariage.  Il  n'y  a  que  désolation  et  misère,  le  nom 
de  Dieu  n'y  est  point.  L'incontinence  l'a  commencée,  non  le 
consentement  ;  la  bénédiction  ne  s'y  est  point  trouvée,  l'ordre 
de  l'honnesteté  y  a  esté  renversé. 


Même  en  admettant,  du  reste,   que  la    combinaison 
1.  Art.  40-44. 


LÀ    PLAIDOIRIE    DE    BîtÉTIGNlÈRES  301 

d'une  promesse  clandestine  et  d'un  rapprochement  sexuel 
pût  (encore  aujourd'hui)  donner  naissance  à  un  mariage 
valable,  la  cause  de  M1,e  d'Entragues  —  poursuit  Bréti- 
gnières  —  n'en  vaudrait  pas  mieux  pour  cela. 

Dans  le  cas  présent,  la  promesse,  en  effet,  a  suivi  les 
relations  intimes,  et  n'a  été  donnée  que  six  semaines 
avant  la  naissance  de  l'enfant.  Or,  pour  que  la  théorie 
des  «  mariages  présumés  »  trouvât  son  application,  il 
faudrait,  de  toute  nécessité,  que  la  promesse  eût  précédé 
la  copula. 

Au  surplus,  Mllc  d'Entragues  «  n'a  jamais  eu  dessein 
que  ses  familiaritez  avec  le  sieur  de  Bassompierre  se 
portassent  jusqu'au  mariage  ».  Les  lettres  qu'elle  lui  a 
écrites  sont  caractéristiques  à  cet  égard  : 

Tantôt  elle  luy  mande  qu'elle  sépare  pour  jamais  son  inté- 
rest  du  sien;  qu'aussy  véritablement  que  Dieu  est  au  ciel, 
elle  veult  se  séparer  de  luy  ;  qu'elle  n'estime  son  affection 
que  comme  celle  du  commun,  que  ses  lettres  sontl'arrest  irré- 
vocable de  leur  séparation;  qu'il  a  la  campagne  libre  et 
qu'elle  usera  des  mesmes  loix.  N'estimer  l'affection  d'un 
homme  que  comme  celle  du  commun  et  attester  aussi  vérita- 
blement que  Dieu  est  au  ciel  que  son  interest  est  séparé  du 
sien,  sont-ce  les  marques  qui  tesmoignent  le  dessein  du 
mariage  ?  —  En  une  autre  lettre,  elle  luy  mande  que  deux 
fâcheux  la  recherchent,  l'un  de  Périgord,  l'autre  de  Touraine, 
que  ses  parents  demandent  sa  volonté,  qu'elle  le  prie  de  luy 
escrire  auquel  des  deux  il  veult  qu'elle  se  sacrifie  pour  son 
contentement....  Jugés,  Messieurs,  de  quel  esprit  et  de  quel 
dessein  peuvent  parler  ces  lettres.  Vouloir  se  sacrifier  à  un 
mariage  pour  le  contentement  du  sieur  de  Bassompierre,  est- 
ce  un  moyen  pour  faire  valider  une  promesse  de  mariage  ? 
Cette  lettre  sans  date  est  devant  ou  après  la  promesse;  si 
elle  la  précède,  elle  la  rend  inutile  :  quelle  apparence  que 
vous    puissiez    forcer   un    homme    d'estre    vostre   mary,   en 


302  APPENDICE 

ayant  voulu  épouser  un  autre  pour  son  contentement;  si  elle 
est  depuis  la  promesse,  elle  la  détruit.... 

La  passion  de  Mlle  d'Entragues  luy  fist  écrire  (encore)  une 
autre  (lettre)  au  sieur  de  Bassompierre,  (où  elle  lui  dit) 
qu'ayant  sceu  qu'il  recherchoit  la  fille  de  Monsieur  le  Con- 
nestable,  elle  désiroit  que  ceste  alliance  réussit  afin  que  l'enfer 
du  mariage  le  punist  ;  qu'elle  le  prie,  se  présentant  une  occa- 
sion pour  elle,  qu'il  n'empesche  point  sa  bonne  fortune. 
Avoit-elle  dessein  pour  mariage,  qu'elle  estime  un  enfer?... 

La  vérité  est...  qu'estant  devenue  grosse  de  huict  mois, 
elle  désira  une  promesse  de  mariage  du  sieur  de  Bassom- 
pierre, non  pour  s'en  aider  contre  luy,  mais  seulement  pour 
se  garantir  du  scandale.  Car  elle  luy  escript  que  sa  mère  est  en 
dessein  de  l'abandonner. . .  et  (elle)  le  prie  d'amoindrir  sa  honte 
et  la  garantir  du  scandale  publicq,  autrement  qu'elle  se  per- 
droit.  Le  sieur  de  Bassompierre,  sur  cette  crainte  et  de  peur 
qu'elle  ne  se  fît  déplaisir,  luy  envoya  la  promesse  ;  mais  ce 
qu'elle  ne  tient  que  pour  frivole,  ce  qu'elle  demande  pour 
couverture  et  pour  se  garantir  de  scandale  publicq  produira- 
t-il  l'effectd'un  mariage?... 


Mme  d'Entragues,  «  recognoissant  trop  évidemment 
que  les  poursuites  de  sa  fille  (en  exécution  de  la  pro- 
messe) estoient  mal  fondées  »,  a,  en  désespoir  de 
cause,  présenté  requête,  il  y  a  un  mois,  «  pour  informer 
du  rapt  qu'elle  dit  avoir  esté  commis  par  le  sieur  de 
Bassompierre  ». 

Il  y  a  deux  espèces  de  rapt  :  le  rapt  de  violence  et  le 
rapt  de  séduction  :  «  la  force  contraint  la  volonté,  la 
fraude  trompe  le  jugement  ».  Il  ne  saurait  être,  en 
l'espèce,  question  de  violence.  Y  a-t-il  eu  séduction? 
Peut-être.  Mais  lequel  des  deux  amants  a  séduit  l'autre  : 

Vostre  fille  a-t-elle  esté  ravye,  ou  bien  est-ce  elle  qui  a  ravy 
l'appelant?  Sera-t-il  dict  que  les  hommes  [sont  toujours  les] 


LA    PLAIDOIRIE    DE    BRÉTIGNIÈRES  303 

ravisseurs,  et  que  la  beauté,  qui  porte  la  tyrannie  dans  ses 
chrmes,  ne  ravira  jamais?...  La  passion  se  rencontrant  en 
des  majeurs,  qui  les  pousse  aux  désirs  sales  et  impudicques, 
si  quelque  chose  se  passe  entre  eux,  à  qui  en  donnerez-vous 
le  blasme?  La  loi,  enfreinte  par  tous  les  deux,  ne  preste  son 
secours  ny  à  l'un  ny  à  l'autre... 

Votre  plainte  vient  trop  tard,  —  achève  Brétignières 
interpellant  Mme  d'Entragues  —  étant  introduite  dix  ans 
après  les  faits  qui  la  motivent,  deux  ans  et  demi  après 
le  commencement  du  procès  actuel.  Que  ne  la  formiez- 
vous  il  y  a  dix  ans  ;  ou  plutôt  —  car  il  n'y  a  pas  ici  la 
moindre  apparence  de  rapt  —  que  ne  vous  montriez -vous, 
il  y  a  dix  ans,  plus  vigilante?  «  Vostre  âge  et  vostre 
expérience  vous  ont  assés  appris  comme  il  faut  conser- 
ver les  filles.  »  Mais,  en  vérité,  vous  avez  tout  su,  tout 
toléré  ;  loin  de  fermer  votre  porte  à  Bassompierre,  vous 
avez  encouragé  ses  assiduités  ;  «  vous  estes  cause  »  du 
malheur  survenu  ;  de  quel  droit  vous  en  plaindriez-vous 
aujourd'hui  ?  —  Ne  fût-elle  pas  tardive  et  par  là  seul 
injustifiée,  votre  plainte  serait  d'ailleurs  irrecevable. 
Votre  fille  ayant,  avec  l'autorisation  de  son  père  (alors 
vivant)  et  la  vôtre,  choisi,  en  toute  connaissance  de 
cause,  la  voie  des  procédures  civiles,  vous  vous  êtes,  par  là 
même,  interdit  à  jamais  celle  des  poursuites  criminelles. 


Brétignières,  dans  sa  péroraison,  adjure  les  juges  de 
pas  se  laisser  influencer  par  des  considérations  étrangères 
au  procès.  «Tant  plus  les  parties  sont  illustres,  tant  plu& 
l'arrest  qui  interviendra  servira  d'exemple  pour  monstrer 
que  nos  loix  sont  également  justes  sans  acception 
de   personnes,    et    que  la    sanction   des  édictz    de    noz 


304  APPENDICE 

rois  comprend  tous  ceux  qui  sont  subjects  à  leur 
sceptre...  » 

Et  il  conclut  à  ce  qu'il  plaise  à  la  Cour  : 

1°  Dire  qu'il  a  été  mal  jugé  et  abusivement  ordonné  par 
les  sentences  des  offîciaux  de  Paris  et  de  Sens  ; 

2°  Qu'il  a  été  pareillement  mal  jugé  par  Messieurs  des 
Requêtes,  qui  avaient  condamné  l'appelant  à  payer  une 
pension  de  cinq  cents  écus  «  pour  les  aliments  du  fils  que 
Mlle  d'Entragues  dit  estre  de  luy  »  ; 

3°  Au  principal,  que  la  prétendue  promesse  de  mariage 
du  10  juillet  1610  est  nulle  et  de  nul  effet  ; 

4°  Que  la  dame  d'Entragues  est  non  recevable  en  sa 
requête  «  pour  informer  du  rapt  »  qu'elle  prétend  avoir 
été  commis  par  le  sieur  de  Bassompierre. 

On  a  vu  plus  haut1  comme  quoi,  sauf  sur  le  second 
chef,  la  Cour  fit  droit  à  ces  conclusions. 

1.  Pp.  251,252. 


INDEX    ALPHABÉTIQUE1 


Abner,  p.  292. 

Aché  (M»e  d'),  p.  171. 

Aché  ou  Achères  (Famille  d1),  p. 243. 

Aché  (Le  comte  d'),  p.  243. 

Adonville    (Jacques    d'),    dit    aussi 

Dadonville  et  Dadouville,  p.    37. 
Alamanni  (Nicolas),  p.  32. 
Albon  (Jeanne  d'),  p.  21. 
Albret  (Charlotte  d'),  duchesse  de 

Valentinois,  p.  46. 
Alciat  (André),  p.  139. 
Alençon  (Robert  III,  comte  d'),  p.  6. 
Alençon  (Alix  d1),  p.  6,  7. 
Alençon  (Marguerite  de  Valois-An- 

goulême,  duchesse  d'),  puis  reine 

de  Navarre.  Voy.  Marguerite. 
Alençon  (Françoise  d'),  p.  86,  87. 
Amboise  (Maison  d'),  p.  293. 
A mboise  (Georges,  cardinal  d'),  p.  12, 

43,  44,  45,  46,  75,  76,  78. 
Amboise  (Charles  de  Chaumont  d'), 

p.  12,  43,44,  45,46,  51,81. 
Amboise  (Georges  de  Chaumont  d'), 

fils  du  précédent,  p.  46. 
Amboise  (Marguerite  d'),  p.  293. 
Angleterre  (Béatrix  d'),  p.  6. 


Angleterre  (Marie  d'),  p.  12,  87. 

Angoulême  (Charles,  comte  d'),  p. 
9,  44. 

Angoulême  (François,  comte  d'), de- 
puis roi  de  France  sous  le  nom  de 
François  Ier.  Voy.  François. 

Angoulême  (Marguerite  d').  Voy. 
Marguerite. 

Angoulême  (Françoise-Marie  de  Va- 
lois, dite  Mlle  d'),  p.  259. 

Angoulême  (Marie-Thérèse-Charlotte 
de  France,  duchesse  d1),  p.  218. 

Annius  de  Viterbe,  p.  68. 

Anjou  (Henri  de  Valois,  duc  d'Or- 
léans, puis  d'),  depuis  roi  de  France 
sous  le  nom  de  Henri  III.  Voy. 
Henri  III. 

Anjou  (François  de  Valois,  duc  d'A- 
lençon,  puis  d'),  p.  190,  191,  192, 
193,  202. 

Anselme  (P.  de  Guibours,  dit  le  P.), 
p.  10,  21,  99. 

Antiochus  Soter,  p.  68. 

Antoine,  laquais,  p.  63,  64. 

Antragues.  Voy.  Entragues. 

Apchier  (Famille  d'),  p.  243. 


lo  Cet  index  des  personnages  cités  ne  comporte  pas  d'indications  bibliogra- 
phiques. Les  noms  d'auteurs  n'y  figurent  donc  qu'exceptionnellement. 

20 


306 


INDEX    ALPHABÉTIQUE 


Arbaud  (François  de  Porchères  d'), 
de  l'Académie  française,  p.  104. 

Armagnac  (Jacques  d'),  duc  de  Ne- 
mours, p.  8,  13,  24. 

Armagnac  (Jean  V,  comte  d'),  p.  ix, 
21,  23  et  suiv.,  38. 

Armagnac  (Isabelle  d'),  p.  23. 

Armagnac  (Charles,  vicomte  de  Fi- 
zensaguet,  puis  comte  d'),  p.  28. 

Arnauld  (Antoine),  p.  244. 

Arques  (Anne  d'),  depuis  duc  de 
Joyeuse,  p.  192. 

Assy  (Jeanne  Hennequin,  dite  Mllc 
d'),  p.  242. 

Aubigné  (Agrippa  d'),  p.  183,  185, 
200. 

Aubriot  (Hugues),  p    Gl. 

Audiguier  (Vital  d'),  p.  211. 

Augustin  (Saint),  p.  214. 

Aumale  (Charles  de  Lorraine,  duc 
d'),  p.  203. 

A  union  t  (Jean  d'),  maréchal  de 
France,  p.  180,  181,  206,  209. 

Auton  (Jean  d'),  p.  12. 

Autriche  (Maximiliend'j.  Voy.  Maxi- 
milien. 

Autriche  (Marguerite  d").  Voy.  Mar- 
guerite. 

Autriche  (Eléonore  d').  Voy.  Eléo- 
nore. 

Auvergne  (Charles,  bâtard  de  Valois, 
comte  d1),  puis  duc  d'Angoulême, 
p.  179,  214,  216,  221,  222,  223, 
224,  226,  232,  244. 

Aydie  (Guyd'),  p.  194. 

Haillet  (Thibaud),  président  au  Par- 
lement de  Paris,  p.  64. 
Balsac  (Odo,  sgr  de),  p.  19. 


Balsac  (Raoul  de),  p.  21. 

Balsac  (Roffec  de),  p.  19. 

Balsac  (Jean  de),  sire  d' Entra;/ ues, 
p.  20. 

Balsac  (Rolfec  ou  RaufTet  II  de),  sé- 
néchal de  Nîmes  et  de  Beaucaire, 
p.  19,  20,21,  24,  25,26,  27,  38. 

Balsac  (RaufTet  III  de),  fils  de  Rauf- 
fet  II,  p.  21. 

Balsac  (Geoffroy  de),  sgr  de  Mont- 
morillon,  fils  de  RaufTet  II,  p.  22, 
99. 

Balsac  (Marie  de),  fille  de  RaufTet  II, 
femme  de  l'amiral  de  Graville,  p. 
3,18,19,  21,38,39,  47,62,78,84,  271. 

Balsac  (Robert  de),  sénéchal  d'Age- 
nais  et  de  Gascogne,  frère  de 
RaufTet  II,  p.vm,  19,22  et  suiv., 62. 

Balsac  (Pierre  de),  fils  de  Robert, 
mari  d'Anne  de  Graville,  p.  v,  19, 
29,  37,  62,  63,  64,  65,  67,  68,  69, 
73,  81,  84,  97,  98,  99,  101,  161, 
281,  282. 

Balsac  (Jeanne  de),  fille  de  Robert, 
femmed'Amaury  de  Montai,  p.  37. 

Balsac  (Guillaume  de),  fils  de  Pierre, 
p.  97,  98,161,  177,182,  274. 

Balsac  (Thomas  de),  sgr  de  Mon- 
taigu,  fils  de  Pierre,  p.  98,  161, 
177,  215,265. 

Balsac  (Louise  de),  fille  de  Pierre, 
femme  de  Charles  Martel,  sgr  de 
Bacque ville,  p.  99,  162. 

Balsac  (Jeanne  de),  fille  de  Pierre, 
p.  157,  161  et  suiv.,  174,  273,  282. 

Balsac  (Antoinette  de),  abbesse  de 
Malnoue,  fille  de  Pierre,  p.  162. 

Balsac  (Georgette  de), fille  de  Pierre, 
p.  162. 

Balsac  (François    de),   fils  de  Guil- 


INDEX   ALPHABÉTIQUE 


307 


laume,  p.  478,  479,  480,  202,  203, 
204,  206,  207-242,  246,  247,  248, 
223,  224,  225,  226,  234,  242,  244, 
245,  265. 

Balsac  (Charles  de), sgr  de  Clermont- 
Soubiran,  dit  Clermont  (VEntra- 
gues,  fils  de  Guillaume,  p.  478, 
484,  202,  207,244,  265. 

Balsac  (Charles  de),  sgr  de  Dunes, 
dit  Entraguet,  fils  de  Guillaume, 
p.  178,  484  et  suiv.,  285,  286,  287. 

Balsac  (Louise de), fille  de  Guillaume, 
mariée  au  baron  de  Clère,  p.  478. 

Balsac  (Catherine  de),  fille  de  Guil- 
laume, mariée  au  duc  de  Lennox, 
p.  478,  225. 

Balsac  (Charles de) ,évêque de Noyon, 
fils  de  Thomas,  p.  252. 

Balsac  (Claudine  de),  dame  de  Bois- 
roger,  fille  de  Thomas,  p.  245. 

Balsac  (Charles  de),  fils  de  François, 
p.  265. 

Balsac  (César  de^,  sgr  de  Gié,  fils  de 
François,  p.  214,  242,  247,  265. 

Balsac  (Charlotte-Catherine  de), fille 
de  François,  p.  265. 

Balsac  (Catherine-Henriette  de), mar- 
quise de  Verneuil, fille  de  François, 
p.  71,  484,  240,  243  et  suiv.,  243, 
244,  253,  255,  256,  264,  274. 

Balsac  (Marie-Charlotte  de),  fille  de 
François,  p.  74,  243,245,  240  et 
suiv., 258,  296  et  suiv. 

Balsac  (Louise  de),  fille  de  François, 
p.  213. 

Balsac  (Charles  de),  sgr  de  Dunes, 
fils  de  Clermont  d'Entragues,  p. 
214,  242. 

Balsac  (Barthélémy  de),  sgrde  Saint- 
Pau,  p.  207. 


Balzac   (Jean-Louis  Guez,   sgr  de), 

p.  48,  49,  245,  246. 
Balzac  (Honoré  de),  p.  49. 
Banville  (Théodore  de),  p.  424,  425, 

427,  429. 
Barbiano  (Carlo),  p.  9. 
Barbiche  (La),    levrette  de    Mme  de 

-Villeroy,  p.  200. 
Barnaud  (Nicolas),Voy.Philadelphe. 
Bassompierre  (François  de),  p.  179, 

244,  243-248,  250-253,  258,  296  et 

suiv. 
Bassompierre  (Louis  de),  évêque  de 

Saintes,  p.  254,  252,  258,  265. 
Bauchart  (Quentin),  p.  98,  272,  274. 
Beaujeu  (Pierre  II  de  Bourbon,  sire 

de),  p.  9,25,  144. 
Beaujeu    (Anne    de),    duchesse   de 

Bourbon,  p.  8,  9,  44. 
Beaumont,   lévrier    de  Charles    IX, 

p.  200. 
Beaune  (Jacques  de),  p.  40. 
Beauvais-Nangis    (Antoine    de   Bri- 

chanteau,  sgr  de),  p.  184,  494. 
Beauvau  (Louis  de),  p.  437. 
Bellegarde  (Roger  de  Saint-Lary  et 

de  Termes,  sgrde),  p,  244. 
Bellengues  (Jeanne  de),  p.  7. 
Bêlos,   forme  grecque  du    nom  du 

dieu  chaldéen  Bel,  p.  68. 
Benserade    (Isaac   de),    p.  427,  428, 

429. 
Bérose,  p.  55,  66,  67,  68,  69. 
Berry   (Jean   de    France,   duc    de), 

p.  64. 
Besançon  (Étiennette  de),  p.  70. 
Billon  (François  de),  p.  57. 
Biron  (Charles  de  Gontaut,  duc  de), 

maréchal  de  France,  p.  221. 
Blancher  (Loyse),  p.  64. 


308 


LNDEX    ALPHABÉTIQUE 


Boccace  (Jean),  p.   58,  87,  132,   135, 

136,  138,  142, 153,  155. 
Boileau-Despréaux  (Nicolas),  p.  122, 

125. 
Boissat  (Pierre  de),  de  l'Académie 

française,  p.  104. 
Boleyn  (Anne  de),  p.  87. 
Bonnemet,  p.  175. 
Bôrtzell  (M.   Algernon  de),   p.  vu, 

143,  144,  283. 
Bossuet,  p.  95. 
Boucher  d'Argis  (Antoine-Gaspard), 

p.  49. 
Bouchet  (Jean),  p.  103,  121,  156. 
Boudu,  de  l'Académie  française  (?), 

p.  104. 
Bouille    (François  -  Claude  -  Amour , 

marquis  de),  p.  176. 
Bouillon  (Godefroy  de),  p.  6. 
Bouillon   (Henri  de  La  Tour  d'Au- 
vergne, vicomte  de  Turenne,  duc 

de),  p.  221. 
Bourbon  (Louis  II,  duc  de),  p.  117. 
Bourbon  (Jean  1,  duc  de),  p.  103. 
Bourbon  (Louis,  bâtard  de),  amiral 

de  France,  p.  8. 
Bourbon  (Jean  II,  duc  de),  p.  21. 
Bourbon  (Jean  de),  évêque  du  Puy, 

p.  21. 
Bourbon  (Pierre  II,  duc  de).  Voy. 

Beaujeu. 
Bourbon    (la    duchesse    de).    Voy. 

Beaujeu. 
Bourbon  (Charlotte  de),  comtesse  de 

Nevers,  p.  46. 
Bourdon   (Nicolas),    de   l'Académie 

française,  p.  104. 
Bourgogne  (Robert  de  France,  duc 

de),  p.  6. 
Bourgogne  (Adèle  de),  p.  6. 


Bourgogne  (Philippe  le  Hardi,  duc 
de),  p.  117. 

Bourgogne  (Jean  sans  peur,  duc  de), 
p.  7. 

Bourzeys  (L'abbé  Amable  de),  de 
l'Académie  française,  p.  104. 

Boulheillier  (Denis),  avocat  au  Par- 
lement de  Paris,  p.  244. 

Brantôme  (Pierre  de  Bourdeille,  sgr 
et  abbé  de),  p.  41,  42,  45,  49,  52, 
100,  188,  190,  195,  196,  197. 

Bretagne  (Marie  de),  p.  6. 

Bretagne  (Jean  II,  duc  de),  p.  6. 

Bretagne  (François  II,  duc  de),  p.  9, 
111. 

Bretagne  (Anne  de),  p.  10,  40,  54, 
85,86,111,  270,271,  272. 

Brétignières  (François  de  La  Berti- 
nière  ou  de),  p.  242,  248,  249,  250, 
251,  296  et  suiv. 

Brezons  (Famille  de),  p.  163. 

Briçonnet  (Guillaume),  évêque  de 
Meaux,  p.  89,  94. 

Brisebarre,  p.  277. 

Brissac  (Jeanne  de  Cossé,  dite  M,lc 
de),  p.  193. 

Brunswick  (Le  duc  de),  p.  186. 

Bulles  (Claude  de),  aumônier  du  Ca- 
binet de  Henri  III,  p.  207. 

Bussy  d'Amboise  (LouisdeClermont, 
sgr  de),  p.  183,  191, 192,  193, 194. 

Cagliostro  (Joseph  Balsamo,  dit  le 
comte  de),  p.  168. 

Calabre  (Charles  III,  duc  de)  et 
comte  du  Maine,  p.  8. 

Camus  de  Pontcarré  (Pierre-Nico- 
las), p.  167. 

Camus  de  Pontcarré  (Jeanne),  mar- 
quise d'Urfé.  Voy.  Urfé. 


INDEX    ALPHABÉTIQUE 


309 


Caudale    (Louis-Charles-Gaston   de 

Nogaret.duc  de),  p.  259,261,262. 
Casanova  (Jacques), p.  ix,168  et  suiv. 
Cassagnes  de  Beau  fort  (Charles  de). 

Voy.  Miramon. 
Castelnau   de   Bretenoux  (Jean  de)» 

p.  27,  28. 
Castelnau  (Antoinette de), p. 28, 33, 37. 
Catherine  de  Médicis,  p.  42, 188, 189. 
Caylus  (Maison  de),  p.  293. 
Caylus    (Antoine   de   Lévis,    comte 

de),  p.  187,193. 
Caylus  (Jacques  de  Lévis-),    p.   ix, 

184, 1 87, 191-201 ,  285, 286,  287, 289. 
Caylus  (Jeanne  de  Lévis,  dame  de), 

p.  195. 
Cazotte  (Jacques),  p.  168. 
Chabannes  (Agnès  de),  p.   20. 
Champaigne  (Philippe  de),  p.  266. 
Champier  (Symphorien),  p.  36,  102. 
Chapelain  (Jean),  p.  246. 
Charlemagne,  p.  11. 
Charles  V,  roi  de  France,  p.  60,  275. 
Charles  VI,  roi  de  France,  p.  7,  58, 

117,  274. 
Charles  VII,  roi  de  France, p.24,178. 
Charles    VIII,   roi  de  France,  p.  9, 

10,  11,  12,  17,  29,  30,  31,34,  35, 

68,  111,  276. 
Charles  IX,   roi  de  France,  p.  179, 

180,  183,  185,  194,  200,  289. 
Charles-Quint,  p.  95,  103,  131,  139. 
Charles  le  Mauvais,  roi  de  Navarre, 

p.  6. 
Charles  le  Téméraire,  p.  25 . 
Charins,  p.  182. 
Charlus  (Le  sire  de),  p.  29. 
Charry  (Jacques  Prévost,   sgr  de), 

p.  182,  183. 


Chartier  (Alain),  p.  104,  110,   111, 

113,  114  et  suiv.,  130,  133. 
Chastellain  (Georges),  p.  104, 111. 
Châteaubriant  (Françoise  de   Foix, 

comtesse  de),  p.  86. 
Châteauneuf-Bandon  (Maison  de),  p. 

243. 
Châteauvieux  (Joachim  de),   p.  207. 
Chalillon  (Guy  de),  comte  de  Saint- 
Paul,  p.  6. 
Chatillon  (Eléonore  de),  p.  6. 
Chatillon  (Odetde  Coligny,  cardinal 

de),  p.  57. 
Chaucer  (Geoffroy),  p.  136,  137. 
Chauvelin  (François  ["?]),  avocat  au 

Parlement  de  Paris,  p.  244. 
Cheverny  (Philippe  Hurault,  sgr  de), 

p.  179,  203. 
Chevreuse  (Claude  de  Lorraine,  duc 

de),  p.  228. 
Claude  de  Franee,  p.  vi,  58,  85,  87, 

88,  131,  132,  140,  141,  282,  284. 
Clément  d'Alexandrie,  p.  68. 
Clère  (Jacques,  baron  de),  p.  178. 
Clermont  d'Entragues.  Voy.    Balsac 

(Charles  de). 
Clermont-Verteillac  (Antoine de Tou- 

chebœuf,  comte  de),  p.  195. 
Clèves  (Marie  de),  p.  101. 
Clèves  (Catherine  de),  princesse  de 

Porcien,  puis  duchesse  de  Guise, 

p.  183,  200. 
Coislin  (Charles  du  Cambout,  mar- 
quis de),  p.  260. 
Colas  (François),  sgr  des  Francs,  p. 

204,  206. 
Colomby    (François    de    Cauvigny, 

sieur  de),  de  l'Académie  française, 

p. 104. 
Comminges   (Odet  d'Aydie,   sire  de 

Lescun,  comte  de),  p.  9. 


310 


INDEX    ALPHABÉTIQUE 


Commynes  (Philippe de),  p.  11,34,35. 
Condé  (Louis  1er  de  Bourbon,  prince 

de),  p.  42. 
Condé  (Henri  II  de  Bourbon,  prince 

de),  p.  228,  239. 
Condé  (Louis  II  de  Bourbon,  prince 

de),  dit  le  Grand  Condé,  p.  264. 
Condé     (Charlotte- Marguerite     de 

Montmorency,   princesse   de),    p. 

228,  229,  230,  243. 
Coquinvillier  (Nicolas  de),   p.  401, 

102,  276. 
Corticelli  (Marie-Anne),  p.  170,  171, 

173. 
Cossé  (Charles  II  de),  maréchal  de 

France,  p.  179,  192. 
Coste  (Hilarion  de),  p.  46. 
Couderc  de  Saint-Chamant(M.),p.2S. 
Cozans,  pr  Cousan  (Maison  de), p. 293. 
Cousin  de  Courchamps  (Pierre-Marie- 
Jean),  p.  167. 
Crétin  (Guillaume),  p.  103,  104,  113, 

156,  267,  272. 
Grillon  (Louis  des  Balbes  de  Berton, 

sgr  de),  p.  189. 
Cureau  de  la  Chambre  (Marin),  de 

l'Académie  française,  p.  104. 

"Dante  Alighieri,  p.  104. 

Dammartin  (Antoine  de  Chabannes, 
comte  de),  p.  24. 

Da  Ponte  (Lorenzo),  p.  173. 

David,  p.  225. 

Z)esc/iamps(Eustache),p.l  10, 120,124. 

Des  Moulins  (Laurens),  p.  37. 

Desportes  (Philippe),  p.  198. 

Des  Querdes  (Philippe  de  Crève- 
cœur,  sgr),  p.  11. 

Dorât  (Claude-Joseph),  p.  139. 

Dorguyn  (Etienne),  aumônier  de 
Henri  III,  p.  207. 


Dryden  (John),  p.  137. 

Du  Bellay  (Le  cardinal),  p.  57. 

Du  Bellay  (Martin),  p.  141. 

Du  Bellay  (Joachim),  p.  127. 

Du  Cambout  (Marie  du),  duchesse 
d'Épernon,  p.  260,263. 

Du  Chastellet  (Alexis-Jean,  marquis), 
p.  175,  176. 

Du  Chastellet  (La  marquise).  Voy . 
Urfé. 

Du  Chastellet  \  Achille-François- 
Félicien  de  Lascaris  d'Urfé,  mar- 
quis), p.  176. 

Du  Fou  (Lyette),  p.  293. 

Du  Gua  (Louis  Bérenger,  sgr),  p. 
184,  187,  188,  189. 

Du  Guet  (Jacques-Joseph),  p.  263. 

Dunes  (M.  de).  Voy.  Entraguet. 

Du  Perron  (Jacques  Davy,  cardinal), 
p.  289. 

Duplessis-Mornay .  Voy.  Mornay. 

Du  Pont  (Gratien  du),  sgr  de  Dru- 
sac,  p.  111,  120. 

Durrieu  (le  comte  Paul),  de  l'Ins- 
titut, p.  18,  66,  67. 

Du  Rumain  (Constance-Simone- 
Flore-Gabrielle  Rouault  de  Ga- 
maches,  comtesse),  p.  172. 

Du  Terrail  (Georges),  p.  48. 

Du  T illet  (Jean),  greffier  en  chef  du 
Parlement  de  Paris,  p.  64. 

Du  Vigean  (Mlle),  en  religion  sœur 
Marthe  de  Jésus,  p.  264. 

"Edouard  VI,  roi  d'Angleterre,  p.  42. 
Elbeuf  (Charles  de    Lorraine,   duc 

d),  p.  203. 
Éléonore  d'Autriche,  p.  131. 
Elisabeth    de   France,     femme     de 

Richard  II,  roi  d'Angleterre,  p.  7. 


1XDEX    ALPHABETIQUE 


311 


Elisabeth    de    France,  fille  d'Henri 

II,  roi  de  France,  p.  52. 
Elisabeth  deFrance,  fille  d'Henri  IV, 

p.  256. 
Entragues.  Voy.  Balaac. 
Entraguet.  Voy.  Balsac  (Charles  de, 

sgrde  Dunes). 
Epernon  (Jean-Louis  de  Nogaret  de 

La  Valette,  duc  d'),  p.  193,   203, 

208,  229. 
Epernon  (Bernard  de  Nogaret,  mar- 
quis de  La  Valette,  puis  duc  d'), 

p.  257,  258,  259,  262. 

t  Epernon  (La  duchesse  d').  Voy.  du 
Gambout. 
Epernon  (Anne-Louise-Christine  de 
Foix  de  La  Valette,  duchesse  d'), 
en  religion  sœur  Anne-Marie  de 
Jésus,  p.  ix,  259  et  suiv. 

Epinay  (Jean  d'),  évêque  de  Mire- 
poix,  p.  18. 

Erasme,  p.  17,  91,  92. 

Escoman  (Jacqueline  Le  Voyer, 
femme  d'Isaac  de  Varennes,  sieur 
d'Escoman,  dite  la  d'),  p.  229. 

Estouteville  (Jean  d'),  prévôt  de 
Paris,  p.  61. 

Estrées  (Gabrielle  d'),   p.  215,  256. 

Eusèbe,p.  68. 

Evêkhous,  roi  de  Chaldée,  p.  69. 

Fabri  (Laurent),  p.  32. 

Fabri  (Ludovic),  p.  32. 

Fabri  (Lancia),  p.  32,  33. 

Fabri.  Voy.  Lefèvre. 

Farel  (Guillaume),  p.  95. 

Fauchet  (Claude),  p.  283. 

Faucon  de  Ry  ou  de  Rys  (Alexandre 

de),  p.  247. 
Fenaille  (M.  Maurice),  p.  38. 


Fenwick  (M.  T.  Fitz  Roy),  p.  v,  55, 
66. 

Ferrare  (Renée  de  France,  duchesse 
de),  p.  179. 

Ferdinand  ier,  empereur  d'Alle- 
magne, p.  95. 

Ferdinand  H  d'Aragon,  roi  de  Na- 
ples,  p.  31. 

Ferrières  (Jean  de),  sgr  de  Mali- 
gny,  p.  40. 

Fervaques  (Guillaume  de  Hautemer, 
maréchal  de),  p.  247,  248. 

Feuillet  (Octave),  p.  158. 

Fiesque  (Jean-Louis,  chevalier  de), 
p.  259. 

Florange  (Robert  III  de  La  Marck, 
sgr  de),  p.  141. 

Foix  (Roger-Bernard  III, comte  de), 
p.  6. 

Foix  (Jeanne  de),  comtesse  d'Arma- 
gnac, p.  27. 

Foix  (Gaston  IV,  comte  de),  p.  70. 

Foix  de  Candale  (Marie  de),  p.  194. 

France  (Charles  de),  duc  de  Guyenne, 
p.  22,  23,  25. 

France  (Jeanne  de),  duchesse  d'Or- 
léans et  de  Berry,  femme  de 
Louis  XII,  p.  46,  47. 

François  Jer,  roi  de  France,  p.  vi,  5, 
48-52,  57,  58,85,  87,  88,96,  112, 
131,  132,138,141,  153,  282. 

Frayssinet  (Antoine  dTzarn  de), 
p.  195. 

Gaignat  (Louis-Jean),  p.  175. 
Gaignières  (Roger  de),  p.  16,  55,  66, 

101,  282. 
Gaignon  (Jeanne),  p.  265. 
Gargantua,  p.  69,  72. 
Gaucourt  (Le  marquis  de),  p.  51. 


312 


INDEX    ALPHABÉTIQUE 


Gay  (Delphine),  p.  57. 

Giac    (Pierre     de),      chancelier    de 

France,  p.  61. 
Giovannini    (Baccio),     résident    de 

Toscane,  p.  232,  233,  238. 
Givry   (Anne  de   Pérusse  d'Escars, 

cardinal  de),  p.  257. 
Gontaut-Biron  (Louise  de),  p.  166. 
Graban,    Greban    ou   Gresban    (Ar- 

noul),  p.  103. 
Graban  (Simon),  p.  103. 
Gramont  (Philibert,  sgr  de),  p.  191, 

192. 
Grand  son  (O  ton  de),  p.  118. 
Graville  (Jean    III   Malet,  sgr  de), 

p.  6. 
Graville   (Jean    IV    Malet,  sgr  de), 

p.  6. 
Graville  (Jean  V  Malet,  sgr  de),  p.  7. 
Graville  (  Jean  VI  Malet,  sgr  de),  p.  7. 
Graville  (Louis  Malet,  sgr  de),  ami- 
ral  de   France,    p.  v,   vu,    x,    et 

lrc  partie,  ch.  I  et  II,  passim;  p. 

271,274,276,280,282. 
Graville  (Louis  II  Malet  de),  fils  de 

l'Amiral,  p.  39. 
Graville  (Joachim  Malet  de),  fils  de 

l'amiral,  p.  39. 
Graville  (Louise  Malet  de),   fille  de 

l'amiral,  p.  18,  39,  40,  41,  43,  51, 

52,  61,81. 
Graville  (Jeanne  Malet  de),  fille   de 

l'amiral,  p.  12,  18,  39,  43  et  suiv., 

51,  52,  76,81,84,  97,  177. 
Grignan  (Pauline  de),  p.  263. 
Gringoire  (Pierre),  p.  37. 
Guernadon  (Macé),  p.  27. 
Guise  (Maison  de),  p.  194,  200. 
Guise  (François  de  Lorraine,  2e  duc 

de),  p.  178,  182. 


Guise  (Henry  de  Lorraine,  3e  duc 
de),  p.  180,  182, 183,  184,  189, 190, 
193,  201-209. 

Guise  (Catherine  de  Clèves,  prin- 
cesse de  Porcien,  puis  duchesse 
de).  Voy.  Clèves. 

Guise  (Louis  de  Lorraine,  cardinal 
de),  p.  206. 

Guise  (Charles  de  Lorraine,  4e  duc 
de),   p.  228,  229,  230,  241 . 

Guise  (Louis  de  Lorraine,  chevalier 
de),  puis  duc  de  Joyeuse,  p.  259. 

Guise  (Marie  de  Lorraine,  dite  M1,e 
de),  sœur  du  précédent,  p.  259. 

Guyon  de  Sardière  (J.-B.  Denis  i, 
p. 175. 

Gyê  (Pierre  de  Rohan,  sgr  de),  ma- 
réchal de  France,  p.  12. 

Halde  (Pierre  de  Sourhouette  du), 
sgr  et  baron  d'Avrilly),  p.  187. 

Harcourt  (Le  comte  d'),  p.  6. 

hautefort  (Edme  d'),  p.  207. 

Hauteville  (Isabelle  de),  dame  de 
Loré,  p.  57. 

Hauvette  (Henri),    p.    136,  140,  142. 

Hémont,  p.  267. 

Hennequin  (Antoine),  sgr  d'Assy,  p. 
242,  247. 

Hennequin  (Catherine),  p.  242,  247, 
265. 

Henri  II,  roi  de  France,  p.  42,  163. 

Henri  III  (Henri  de  Valois,  duc 
d'Orléans,  puis  d'Anjou,  roi  de 
France  sous  le  nom  de),  p.  vm, 
ix,  182,  183,  184,  185,  188,  189, 
191,  200,  202,  203,  204,  205,  207, 
290,  296. 

Henri  IV  (Henri  de  Bourbon,  roi  de 
Navarre,  puis  roi  de  France  sous 


INDEX    ALPHABÉTIQUE 


313 


le  nom  de),  p.  183,  184,  188,  208, 
209,210,  213,215,  216,  217,  218, 
220-224,  226,  228,  229,  230,  231 , 
233,  234,  238,  239,  240,  243,  253, 
256,  257,  264,  274,  283,  289. 

Henri  VIII,  roi  d'Angleterre,  p.  87, 
141. 

Herberay  des  Essarts  (Nicolas  d*), 
p. 138. 

Hilaire  (Le  P.),  p.  220. 

Hogberg  (M.),  p.  vu. 

Homère,  p.  104. 

Humières  (Louise  d'),  femme  de 
Guillaume  de  Balsac,  p.  178,  274. 

Hurault  de  V Hôpital  (Paul),  arche- 
vêque d'Aix,  p.  247. 

ïlliers  (Maison  d'),p.  265. 

Illiers  (Jacques  d'),     sgr  de  Chan- 

temesle,  p.  265. 
Illiers  (Léon  d'),  p.  265. 
Innocent  X  (J.-B.  Panfili,  pape  sous 

le  nom  d'),  p.  262. 

Jacquemart- And  ré  (Le  Musée),   p. 

214. 
Jaligny  (Guillaume  de),  p.  x. 
Jamyn  (Amadis),  p.  200. 
Jean  II,  roi  de  France,  p.  6. 
Jean-Casimir,   roi    de    Pologne,  p. 

257,  261. 
Jeanne  d'Arc,  p.  7,  13,  280. 
Jeannin  (Le  Président),  p.  230. 
Joab,  p.  292. 
Jonathas,  p.  225. 
Jonquière  (M.  de),  p.  127. 
Josèphe  (Flavius),  p.  68. 
Jouffroy  (Le  cardinal  Jean),  p.  26. 

"Karlostadt  (André  Bodenstein,  dit), 
p.  95. 


Khomasbêlos,  roi  de  Chaldée,  p.  69. 

La  Baume-Pluvinel  (M1,e  de),  p.  5, 
18. 

Labitte,  libraire,  p.  270. 

Laborde  (Le  comte  Alexandre  de), 
p.  18. 

La  Bourdaisière  (Georges  Babou, 
sgr  de),  p.  189. 

La  Châtre  (Claude,  baron  de),  ma- 
réchal de  France,  p.  209. 

La  Châtre  (Marie  de),  p.  265. 

La  Croix  du  Maine  (François  Gru- 
dé,  sieur  de),  p.  138. 

La  Faille  (Germain  de),  p.  26. 

La  Font  (Jeanne  de),  p.  138,  139, 
140. 

La  Fontaine  (Jean  de),  p.   128,  138. 

La  Guerche  (Jeanne  de),  p.  6. 

La  Monnoye  (Bernard  de),  p.  282. 

La  Motte  (Simon  de),  sous-prieur 
des  Célestins  de  Marcoussis,  p.  38, 
39,  62,  63,  74,  179,  213. 

Landes  (des),  p.  79. 

Lante  (Luca  del),  p.  32. 

Larchant  (Nicolas  de  Grimouville, 
sgr  de),  p.  184. 

La  Rochefoucauld-Langeac  (Louis- 
Christophe  de).  Voy.  Urfé. 

Lascaris  (Anne  de),  p.  166. 

La  Tour-d'Auvergne  (Nicolas-Fran- 
çois-Julie de  La  Tour  d'Apchier, 
comte  de),  p.  168. 

La  Tremoïlle  (Louis  de),  vicomte  de 
Thouars,  prince  de  Talmont, 
p.  10,29. 

Lauzun  (Antonin  de  Caumont,  duc 
de),  p.  263. 

La  Valette  (Jean-Louis  de  Nogaret, 
sgr  de).  Voy.  Epernon. 


314 


INDEX    ALPHABÉTIQUE 


La  Vallière  (Françoise-Louise  de  La 
Baume  Le  Blanc,  duchesse  de), 
en  religion  sœur  Louise  de  la 
Miséricorde,  p.  175,  264. 
La  Vallière  (Louis-César  de  La 
Baume  Le  Blanc,  duc  de),  p.  174, 
175,  269. 
La    Varenne    (Guillaume    Fouquet, 

marquis  de),  p.  215. 
Le  Brun  (Charles),  p.  128. 
Lefèvre  (Pierre),  dit    maître    Fabri, 

p.  111,123. 
Lefèvre  (Seveste),  p.  64. 
Lefèvre  d'Etaples    (Jacques),  p.   89, 

94. 
Le  Franc  (Martin),  prévôt   de    Lau- 
sanne, p.  120. 
Le  franc  (Abel),  professeur    au  Col- 
lège de  France,   p.  119,  120. 
Le  Gentilhomme  (Guillaume),  avo- 
cat au  Parlement  de  Paris,  p.  98, 
99. 
Le  Gorgias  (Pierre),  p.  27. 
Le  Maire  de  Belges  (Jean),  p.  113. 
Lennox  (Edme  Stuart,  duc  de),  sgr 

d'Aubigny,  p.   178,  225. 
Le  Prévost  (Etienne),  p.  39. 
Le  Roux  (Olivier),  p.  27. 
Le  Roux    de    Lincy    (Adrien-Jean- 
Victor),  p.  272,  274. 
Lesdiguières    (François     de   Bonne, 
duc    de),    maréchal    de     France, 
p.  256. 
UEstoile  (Pierre  de),   p.  181,   189, 

190,  191,194,  196,  200,  201. 
Lettes  des  Prez  (Antoine    de).   Voy. 
Montpezat. 

Lettes   des   Prez  (Balthazarde     de), 

p.  187,  293. 
Lévis  (Guy  I  de),  p.  293. 


Lêvis  (Guillaume  de),  p.   293. 

Lévis  (Charles  de),  évoque  de  Lodè- 
ve,  p.  257. 

Lévis-Caylus  (Maison  de),  p.  195. 
Voy.  Caylus. 

Le  Viste  (Claude),  p.  99. 

Livarot  (Jean  d'Arces,  baron  de), 
p.  191, 194,  195,  196,  286,  287,288. 

Longueville  (Anne-Geneviève  de 
Bourbon-Condé,  duchesse  de), 
p.  259,  263. 

Longuyon  (Jacques  de),  p.  277. 

Lorraine  (René  II,  duc  de),  p.  9. 

Lorraine  {Le  cardinal  Jean  de),  p.  92. 

Louis  IX,  roi  de  France,  p.  293. 

Louis  XI,  roi  de  France,  p.  7,  8, 
20,  22-27. 

Louis  XII,  roi  de  France,  p.  vi,  12, 
13,  14,  34,  35,  43,  44,  46,  48,   49, 
62,  75,  79,  85,  111.  Voy.  aussi  Or- 
léans (Louis  II,  duc  d'). 
Louis  XIII,  roi  de  France,  p.   221, 

231,  233,  256. 
Louis  XIV,  roi    de  France,   p.   63, 

128,  166,  257,264. 
Luther  (Martin),  p.  95. 
Lyon  (Gaston  du),  sénéchal  de  Tou- 
louse, p.  25. 

Machault  (Guillaume  de),   p.    110, 

111. 
Mademoiselle      (Anne-Marie-Louise 

d'Orléans,  duchesse  de  Montpen- 

sier,  dite  la  Grande),  p.  259-263. 
Maignelais     (Antoine     de    Halluin, 

marquis  de),  p.  194. 
Mainlenon  (Louis    d'Angennes,  sgr 

de),  p.  206. 
Malet  (Guiliaume),  p.  5. 
Malet  (Durand),  p.  5. 


INDEX   ALPHABÉTIQUE 


315 


Malet  (Guillaume  II),  p.  6. 

Malet  (Ernez),  p.  6. 

Malet  (Robert),  p.  6. 

Malet  (Guillaume  III),  p.  6. 

Malet  (Robert  III),  p.  6. 

Malet  (Jean  I),  p.  6. 

Malet  (Jean  III).  Voy.  Graville. 

Malet  (Jean  IV).  Voy.  Graville. 

Malet  (Jean  V).  Voy.  Graville. 

Malet  (Jean  VI).  Voy.  Graville. 

Malet  (Sir  Charles  Saint-Lo),p.  6. 

Malte-Brun  (Victor-Adolphe),  p.  4, 
50,  70,  99,  278. 

Marco  Polo,  p.  278. 

Marguerite  d'Autriche,  p.  10,  111, 
138. 

Marguerite  de  Valois-Angoulême, 
duchesse  d'Alençon,  puis  reine  de 
Navarre,  sœur  de  François  Iep, 
p.  vi,  51 ,  54,  86,  88,  89,  90,  92, 93, 
94,  96,  99,  100,  113, 121,  138,  141, 
156,  157. 

Marguerite  de  Valois,  reine  de  Na- 
varre, femme  d'Henri,  roi  de  Na- 
varre, plus  tard  roi  de  France 
sous  le  nom  d'Henri  IV,  p.  182, 
183, 184, 188, 191,  208,  217,  239. 

Marie  de  Médicis,  reine  de  France, 
p.  213,  218,  219,  220,  222,  227,  229, 
230,231,233,234,238,  239,  240, 255. 

Marillac  (Michel  de),  p.  247. 

Marot  (Jean),  p.  113. 

Marot  (Clément),  p.  88, 103, 104, 112, 
122,  141. 

Marteau  (Michel),  sgr  de  La  Cha- 
pelle, p.  208. 

Martel  (Charles),  sgr  de  Bacque- 
ville,  p.  99,162. 

Martigues  (Sébastien  de  Luxem- 
bourg, vicomte  de),  p.  183. 


Martin  Le  Roy  (M.),  p.  174. 

Martinville  (Mme  de),  p.  57. 

Massé  (René),  p.  103. 

Masson  (Pierre-Maurice),  p.  x. 

Matheolus,  p.  120. 

Maugiron  (Laurent  de),  baron  d'Am- 

puis,  p.  193. 
Maugiron  (François  de),  p.  193-197, 

200,  201,286. 
Mauguin,  avocat  au   Parlement   de 

Paris,  p.  248. 
Maulde  La  Clavière  (R.  de),  p.  54, 

55. 
Mauléon  (Giraud  de),  p.  191 . 
Maulevrier   (Charles-Robert  de   La 

Marck,  comte  de),  p.  185, 186. 
Maximilien  d'Autriche,  p.  x,  9,  10, 

11,  138. 
Mayenne  (Charles  de  Lorraine,  duc 

de),  p.  203,  209. 
Médicis  (Pierre  de),  p.  30,  31 . 
Médicis  (Catherine  de) .  Voy.  Cathe- 
rine. 
Médicis  (Marie  de).  Voy.  Marie. 
Merki  (M.  Charles),  p.  215,  229. 
Meschinot  (Jean),  p.  104,  111 . 
Meung  (Jean  de),  p.  120. 
Michelet  (Jules),  p.  216,229. 
Milan  (Valentine  de),  p.  7,  88, 101. 
Milan  (Francesco   Sforza,  duc  de), 

p.  23. 
Milan     (Jean-Galéas-Marie    Sforza, 

duc  de),  p.  9. 
Milly    (René   de),    sgr    d'Illiers,  p. 

46. 
Mirabeau   (Honoré-Gabriel   Riquet- 

ti,  comte  de),  p.  139. 
Miramon  (Maison  de),  p.  163. 
Miramon  (Charles  de  Cassagnes  de 

Beaufort,  marquis  de),  p.  195. 


M  6 


INDEX    ALPHABÉTIQUE 


Molinet  (Jean),  p.  111,  113. 
Monluc    (Biaise     de),    maréchal  de 

France,  p.  210. 
Monseigneur  (Louis  de  France,  dau- 
phin,   fils  de     Louis    XIV,    dit), 

p.  166. 
Monsieur  (François  de  Valois,  frère 

de  Henri  III,  dit).  Voy.  Anjou. 
Monsieur  (Philippe,  duc  d'Orléans, 

frère  de  Louis  XIV,  dit),  p.  258. 
Montaigu    ou    Montagu    (Jean  de), 

p.  7,  58,  59,  61,62. 
Montaigu  (Bonne  de),  p.  7. 
Montaigu  (Jacqueline  de),  p.  7. 
Montai  (Amaury  de),  sgr  de  La  Ro- 

quebrou,  p.  37. 
Montauban    (Guillaume  de    Rohan, 

prince  de  Léon,  sgr  de),    amiral 

de  Franee,  p.  7. 
Montauban  (Marie  de),  p.  7. 
Montberon  (Blanche  de),  p.  268,271, 

272. 
Montbron,  p.  248. 
Montespan   ( Françoise- Athénaïs    de 

Rochechouart,    marquise   de),  p. 

274. 
Montfaucon  (Guillaume   de),  p.  27. 
Montfaucon   (Dom  Bernard  de),  p. 

66. 
Montfaucon  (Le  sire  de),  p.  29. 
Montfort  (Maison  de),  p.  293. 
Mont  fort  (Le  comte  de),  p.  293. 
Montigny   (Louis  de   Rochechouart, 

sgr  de),  p.  187. 
Montmorency   (François,    duc    de), 

maréchal  de  France,  p.  192. 
Montmorency  (Charlotte  de),  com- 
tesse d'Auvergne,  p.  252. 
Montmorency  (Charlotte-Marguerite 

de).  Voy.  Condé. 


Montmorin  Saint-Hârem     (Gaspard 

de),  p.  163. 
Montpensier  (Gilbert    de    Bourbon, 

comte  de),  p.  32. 
Montpensier  (François   de  Bourbon, 

duc  de),  p.  180,  181. 
Montpensier      (Henriette-Catherine 

de  Joyeuse,  duchesse  de),  p.  230. 
Montpezat  (Antoine  de    Lettes  des 

Prez,  sgr  de),  maréchal  de  France, 

p.  187,  293. 
Montsoreau  (Jeanne   Chabot,  dame 

de),  p.  268,  271,272. 
Morgan  (Thomas),  p.  224. 
Momay  (Philippe  de),  sgr  du  Pies- 
sis,  p.  289. 
Musset  (Alfred  de),  p.  129. 

Nangis     (Nicolas   de    Rrichanteau, 

marquis  de),  p.  242. 
Navarre  (Jean  d'Albret  et  Catherine 

de  Foix,  roi  et  reine  de),  p.  9. 
Navarre  (La   reine    de).  Voy.  Mar- 
guerite. 
Navarre  (Henri  de  Bourbon,  roi  de). 

Voy.  Henri  IV. 
Nemours  (Jacques  d'Armagnac,  duc 

de).  Voy.  Armagnac. 
Nemours  (Anne  d'Esté,  duchesse  de 

Guise,  puis  de),  p.  207. 
Nemours      (Charles-Emmanuel     de 

Savoie,  duc  de),  p.  203. 
Nesson  (Pierre  de),  p.  103. 
Nesson  (Jamette  de),  p.  103. 
Nevers  (Jean  de  Bourgogne,  comte 

de),  p.  9. 
Nevers  (Charles  II  de  Gonzague,  duc 

d»),  p.  220. 
Nevers  (Pierre  de),  p.  64. 
Noailles    (Anne     de),   marquis    de 

Montclar,  p.  195. 


INDEX    ALPHABÉTIQUE 


317 


Nogaret  (Marie-Madeleine-Agnès  de 
Gontaut-Biron,  marquise  de),  p. 
166. 

O  (François  d'),  p.  192. 

Oannès,  p.  69. 

Œcolampade    (Jean    Husgen,    dit), 

p.  91,  92,  94,  95. 
Orange  (Jean   II  de  Châlon,  prince 

d'),  p.  9. 
Orléans  (Louis,  duc  d'),  p.  7,  61. 
Orléans  (Charles,  duc  d'),  p.  129. 
Orléans  (Louis  II,  duc  d'),  plus  tard 

roi    de    France   sous    le  nom  de 

Louis  XII,  p.  9,  10,  11,  34,  35,  43. 
Ovide,  p.  121,  128,156,270. 

"Palma-Cayet     (Pierre-  Victor) ,    p. 

183. 
Passano  (Giacomo),  p.  173. 
Paul    V    (Camille    Borghèse,  pape 

sous  le  nom  de),  p.  256. 
Paulmy  (René  d'Argenson,  marquis 

de),  p.  175,  283. 
Perret  (P. -M.),  p.  vu. 
Péricard  (Jean),  p.  206,  207. 
Perron  (de  Langres),  p.  62,   64,  65. 
Pesteils  (Jean-Claude,  sgr  de  Salers 

et  de),  p.  195. 
Pesteils  (Anne  de),  p.  195. 
Pesteils  (autre  Anne  de),  p.  195. 
Pesteils  (Camille  de),  p.  195. 
Philadelphe  (Eusèbe),  pseudonyme 

de  Nicolas  Barnaud,  p.  289. 
Philippe  III,  roi  d'Espagne,  p.  222, 

223. 
Phillipps  (Sir  Thomas),  p.  65,  66. 
Pichon  (Le  baron  Jérôme),  p.  285. 
Pie  II  (^Eneas  Sylvius  Piccolomini, 

pape  sous  le  nom  de),  p.  24. 


Piennes  (Charles   de   Halluin,  mar- 
quis de),  p.  194. 
Pierre  (Maître),  p.  64. 
Pisan  (Christine  de),  p.  120,  278. 
Pluviers  (M.  de).  Voy.  Entraguet. 
Poncet    (Maurice),    curé  de    Saint- 

Pierre-des-Arcis,  p.  197. 
Pons  (M»e  de),  p.  191. 
Pontchâteau  (Sébastien-Joseph    de 

Coislin    du  Cambout,    dit   l'abbé 

de),  p.  263. 
Porchères  (Honorât   Laugier,  sieur 

de),  de  l'Académie    française,  p. 

104. 
Porcien   (La   princesse    de).    Voy. 

Clèves. 
Pot  (Marie),  p.  46. 
Pot  (Jean),    sgr  de  Rhodes   et  de 

Chemault,  p.  162. 
Premierfait  (Laurent  de),  p.  137. 

"Rabelais  (François),   p.    57,  72,  88, 

102. 
Rambouillet    (Nicolas    d'Angennes, 

marquis  de),  p.  206. 
Raminagrobis,  p.  104. 
Raulin  (Jean),  p.  15. 
Raulin  (Robert),  p.  15. 
Ravaillac  (François),  p.  229. 
Resch  (Conrad),  p.  93. 
Retz  (Jean  d'Annebaut,  baron  de), 

p.  184. 
Retz    (Albert   de  Gondi,    duc    de), 

maréchal  de  France,  p.  184. 
Retz  (Claude-Catherine  de  Clermont, 

dame  de    Dampierre,    maréchale 

de),  p.  183,  184,  208. 
Ribérac  (François  d'Aydie,  vicomte 

de),  p.  194,  195,  196, 197,  286,  287. 
Richard  II,  roi  d'Angleterre,    p.   7. 


318 


INDEX    ALPHABETIQUE 


Richelieu   (François  du  Plessis,  sgr 

de),  p.  208. 
Richelieu  (Armand-Jean  du  Plessis, 

cardinal  de),  p.  260. 
Robert  II,  roi  de  France,  p.  6. 
Robert  de  France.  Voy.  Bourgogne. 
Robert  Courte-Heuse,  duc  de  Nor- 
mandie, p.  6. 
Robertet  (Jean),  p.  111,  267. 
Rochechouart  (Philippe  de),  p.  274. 
Rohan   (Guillaume  de).  Voy.  Mon- 

tauban. 
Rohan  (Pierre  de).  Voy.  Gyé. 
Rohan-Guéménée     (Jacqueline    de), 

p.  179,  213,  242,  245,  265. 
Ronsard  (Louis  de),  p.  156. 
Ronsard  (Pierre  de),  p.  103, 199,200. 
Roscieux    ou  Rossieux  (Denis    de), 

p.  208. 
Rostand  (Edmond),  p.  104. 
Roussel   (Gérard),  évêque  d'Oloron, 

p.  89,  94. 

Sabrevois  (Guillaume  de),  p.  28. 
Saint-André  (Le  sire  de), p.  29. 
Saint-Chamond  (Théodore  de),  abbé 

de  Saint-Antoine,  p.  92,  93. 
Saint-Gelays  (Jean  de),  p.  9. 
Saint-Gelays  (Octavien  de),  p.  156, 

267,  272. 
Saint-Léran, pour  Léran  (Maison  de^, 

p.  293. 
Saint-Luc  (François  d'Espinay,  sgr 

de),  p.  192,  193. 
Saint-Mégrin  (Paul  d'Esluerde  Caus- 

sade  de),  p.  181,  191,  192,  200,201, 

289. 
Saint-Germain  (Le  comte  de), p.  168, 

169. 


Saint-Paul  (Le  bâtard  de),  p.  34. 
Sainte-Reuve  (Charles- Augustin),  p. 

129. 
Sainte-Marthe  (Charles  de),  p.  86. 
Sainte-More  (Benoît  de),  p.  136. 
Saint-Simon(  Françoise  de  Rouvroy), 

dame  de,  p.  76. 
Saint-Simon  (Louis,  duc  de),  p.  166, 

257,  264,  265. 
Saint-Simon  (Gabrielle  de    Durfort, 

duchesse  de),  p.  166. 
Sand      (  Armandine  -  Lucile  -  Aurore 

Dupin,    baronne   Dudevant,    dite 

George),  p.  158. 
Sanuto  (Marino),  p.  141. 
Sara,  p.  297. 

Sauvageot  (Charles),  p.  181. 
Sauvai  (Henri),  p.  60,  61,  98,  99. 
Savoie  (Maison  de),  p.  165. 
Savoie  (Louise  de),  p.  93. 
Savoie-Tende  (Renée  de),  p.  165. 
Scarron  (Paul),  p.  154,  253. 
Schomberg  (Gaspard  de),  p.  184,194, 
Schomberg  (Georges  de),  p. 194-197, 

286-288. 
Scudéry  (Madeleine  de),  p.  158. 
Second   (Jean   Everaerts,  dit  Jean), 

p.  139. 
Séguier    (Charlotte),    duchesse    de 

Sully,  puis  duchesse  de  Verneuil, 

p.  257. 
Sélénis,  p.  171,  172. 
Seneuze,  libraire,  p.  282. 
Sévigné  (Marie  de  Rabutin-Chanlal, 

marquise  de),  p.  128,  257,258,263. 
Sévigné  (Françoise-Marguerite  de), 

comtesse  de  Grignan,  p.  128. 
Sforza.  Voy.  Milan. 
Sibilet  (Thomas),  p.  112,  123,  127. 


INDEX   ALPHABÉTIQUE 


319 


Sigismond,  empereur  d'Allemagne, 

p.  117. 
Soissons  (Charles  de  Bourbon,  comte 

de),  p.  245,  247. 
Solario  (Andréa),  p.  45. 
Sorbin  de  Sainte-Foy  (Arnaud),  p. 

197,  198,  288  et  suiv. 
Soubise  (Armand  de  Rohan,  cardinal 

de),  p.  174. 
Souvré  (Gilles  de),  mai^quis  de  Cour- 

tenvaux,  p.  191,  193. 
Stace,  p.  135. 
Staël  (Anne-Louise-Germaine  Nec- 

ker,  baronne  de),  p.  100. 
Slandonck  (Jean),  p.  15,  17. 
Stephens,  p.  283. 
Stuart  (Jean),  p.  178. 
Sully  (Maximilien  de  Béthune,  baron 

de  Rosny,   puis  duc  de),  p.  216, 

218,  222,  238. 

Tallaru  (La  demoiselle  de),  p.  268, 

271. 
Tallemanl  des  Réaux  (Gédéon),   p. 

221,228,  231,  240,  248. 
Tamizey  de  Larroque  (Philippe),  p. 

33,  36. 
Thérèse  (Sainte),  p.  260,  264. 
Thiboust  (Jacques),  sgr  de  Quantil- 

ly,p.  138. 
Thou  (Jacques-Auguste  de),  p.  196, 

203,  205,  207. 
Tibulle,  p.  121. 
Tobie,  p.  297. 
Tory   (Geoffroy),  p.  102,    103,   105, 

112,  134. 
Toscane     (Ferdinand     de     Médicis, 

grand  duc  de),  p.  218. 


Touchebœuf.   Voy.    Clermont-Ver- 

teillac. 
Touchet  (Marie),  dite  Madame  d'En- 

tragues,    femme   de    François  de 

Balsac  d'Entragues,  p.  179,  206, 

213,   214,   225,   231,  241-246,250, 

297,302,  303. 
Toussain  (Pierre),  p.  91,  92,  93,  95, 

96. 
Trémont  (Claude  de  Semur,sgr  de), 

p.  206. 

TJrfé  (Maison  d'),  p,  ix,  143,164,165, 

166,  173,   174,  175,  273,  277,  278, 

281,  282. 
Urfé  (Claude  d'),   p.    97,  157,   162, 

163,  164,  174,277,280,282. 
Urfé  (Jacques  de  Lascarisd'),p.  165, 

166. 
Urfé  (Louise  d'),  p.  163. 
Urfé  (Honoré  d1),  p.  157,  158, 166. 
Urfé  (Louis  d'),  évêque  de  Limoges 

p.  166. 
Urfé    (Joseph-Marie    de     Lascaris 

marquis  d'),  p.  166,  167. 
Urfé  (Louis-Christophe  de  La    Ro- 
chefoucauld de  Lascaris,  marquis 

d'),  p.  167. 
Urfé  (Jeanne  Camus  de   Pontcarré, 

marquise  d1),  p.  167  et  suiv.,  174, 

175,  176. 
Urfé    (Adélaïde -Marie-Thérèse   d'), 

marquise   du  Chastellet,   p.   172, 

175,  176. 

Vaissière  (M.  Pierre  de),  p.  64. 
Valois  (Marguerite  de).   Voy.  Mar- 
guerite. 
Vendôme  (Les  comtes  de),  p.  265. 
Vendôme  (Jacques  de),  vidame  de 


320 


INDEX    AM'UAISÉTIQUU 


Chartres,  prince  de  Chabanais,  p. 

40,  61,  76,  81. 
Vendôme    (Louis    de),    vidame    de 

Chartres,  p.  40,41,  83,  84. 
Vendôme  (Charles  de),  sgr  de  Gra- 

ville,  p.  40,  41. 
Vendôme  (Catherine  de),  p.  40. 
Vendôme  (Louise  de),  p.  40. 
Vendôme  (François  de),  vidame  de 

Chartres,  p.  41,  42,  43. 
Ventadour  (Maison  de),  p.  293. 
Ventadour  (Le  duc  de),  p.  257. 
Verfeil  (Jean  deTubières-Grimoard, 

baron  de),  p.  195. 
Verneuil  (La  marquise  de).  Voy.  Bal- 
sac  (Catherine-Henriette  de). 
Verneuil  (Gaston-Henri  de  Bourbon, 

marquis,  puis  duc  de),  p.  214,222, 

223,  256,  257,  262. 
Verneuil  (Gabrielle-Angélique  de). 

duchesse  d'Épernon,  p.  222,  231, 

256,  257,  258,  259. 
Villebresme  (Macé  de),  p.  284. 
Villequier  (Claude  de),  p.  184. 
Villeroy  (Nicolas  de  Neufville,  sgr 

de),  p.  203,  204,  210. 


Villeroy  (Mmede),  née  Madeleine  de 

L'Aubespine,  p.  200. 
Villon  (François),  p.  110,  122. 
Vinci  (Léonard  de),  p.  45,  46. 
Vinta  (Belisario),  p.  221. 
Virgile,  p.  104. 
Visconti  (Bonne  de),  p.  7,  88. 
Vitali  (Le  comte  Philippe),  p.  76. 
Vitteaux  (Guillaume  Duprat,  baron 

de),  p.  188,  189. 
Voisin,  libraire,  p.  270. 
Voiture  (Vincent),  p.  127,  128. 
Vulson  de  La  Colombière  (Marc),  p. 

196,  285. 

'Wahlund  (M.  Cari),  professeur 
à  l'Université  d'Upsal,  p.  vi, 
vu,  40,  58,  85,  130,  131,  142, 
156,  280. 

Wladislas  VII,  roi  de  Pologne, p. 261. 

Wurtemberg  (Le  duc  Ulrich  de),  p.  91. 

Yémeniz  (N),  p.  269. 
Yzarn.  Voy.  Frayssinet. 

Zamet  (Sébastien),  p.  242. 
Zwingli  (Ulrich),  p.  93,  95. 


ADDITIONS    ET   CORRECTIONS 


P.  6,  dernière  ligne  du  texte  :  au  lieu  de  1407,  lire  1395. 

P.  9,  note  1,  ligne  2  :  au  lieu  de  Saint-Gelais,  lire  Saint-Gelays . 

P.  15,  note  1,  sur  Jean  Raulin.  —  Ses   sermons  étaient   égayés 

d'historiettes.  L'une  de  ces  historiettes  a  profité   à  Rabelais 

(Tiers  livre,  ch.  ix,  xxvn). 
P.  17,  ligne  22  :    au  lieu  de  nous    retrouverons,  lire  nous  recon- 
naîtrons. 
P.  30,  ligne  8  :  au  lieu  de  Librafatta,  lire  Libre fatto. 

ligne  27  :  Quelques  jours  plus   tard,   Charles   VIII  partait 

pour  Florence... 

Robert  de  Balsac  l'y  avait  précédé.  Il  profita  de  ce  que  Pierre 
de  Médicis  avait  pris  la  fuite  pour  piller  son  palais,  «  disant  que 
leur  bancquier  (la  banque  des  Médicis)  à  Lyon  luy  debvoit  grant 
somme  d'argent.  Et  entre  aultres  choses  print  une  licorne 
entière,  qui  valloit  six  ou  sept  mille  ducats,  et  deux  grans  pièces 
d'une  aultre,  et  plusieurs  aultres  biens.  »  (Commynes,  Mémoires, 
éd.  B.  de  Mandrot,  t.  II,  p.  164). 
P.  33,  dernière  ligne  du  texte  :  au  lieu  de  Mutrone,  lire  Motrone  ; 

au  lieu  de  Librafatta,  lire  Librefatto. 
P.  38,  ligne  3  :  après  la  laine,  mettre  une  virgule. 
P.  52,  note  2  :  remplacer  le  texte  de  la  note  par  le  texte  suivant  : 

C'est  en  parlant  d'Elisabeth  de  Valois,   reine  d'Espagne,  qu'il 

emploie  cette  expression. 
P.  53,  ligne  3  :  après  Anne  de  Graville,  mettre  un  point. 
P.  54,  note  2  :  au  lieu  de  Seconde  partie,  chap.  II,  lire  :  p.    157, 

n.  2. 
P.  57,  note  1  :  au  lieu  de  de  Guillaume  de  Bellay,  lire  du  cardinal 

du  Bellay. 
P.  76,  note  1,  ligne  3  :  au  lieu  de  Rouvray,  lire  Rouvroy. 
P.  85,  note  1  :  au  lieu  de  Loiuse,  lire  Louise. 
P.  88,  note  3  :  après  de  son  côté,  mettre  deux  points. 
P.  96,  ligne  14:  au  lieu  de  receleuse,  lire  receleuse. 

21 


322  ADDITIONS    ET   CORRECTIONS 

P.  99,  note  2,  ligne  3  :  au  lieu  de  enfant,  lire  enfants. 

P.  101,  ligne  15:  au  lieu  de  Veria, lire  Verria;  ligne  6  de  la  note  : 

après  Anne,  supprimer  la  virgule. 
P.  137,  ligne  11  :  au  lieu  de  Knightestale,  lire  KnighVs  taie. 
P.  140,  ligne  9  :  au  lieu  de  rajeunir  e,  lire  rajeunir  et. 
P.  145,  ligne  7  :  au  lieu  devouldroit,  lire  vauldroit. 
P.  178,  note  1,  ligne  3:  au  lieu  de  comte  de  Lennox,  lire   duc  de 

Lennox. 
P.  182,  note  2  :  au  lieu  de  Huguerie,  lire  Huguerye. 
Page  191,  ligne  3,  et  192,  lignes  4,  9,  11  :  au  lieu  de  Grammont, 

lire  Gr amont. 
P.  207,  note  3,  ligne  2  :  au  lieu  de  L.  de  Vaissière,  lire  P.  de  Vaissière. 
P.  208,  dernière  ligne  du  texte  :  Roscieux,  le  maire  ligueur  d'Or- 
léans... 

C'est  à  tort  que  j'ai  qualifié  Roscieux  de  maire  d'Orléans.  Le 
maire  d'Orléans,  en  1588,  était  Jean  Longuet,  sieur  de  La  Girau- 
dière.  Le  Roscieux  ou  Rossieux  qui  souleva  la  ville  fut  probable- 
ment Denis  de  Rossieux,  intendant  général  des  vivres  de  l'armée 
de  Dauphiné,  l'un  des  plus  intimes  serviteurs  du  duc  de  Guise. 
P.  214,  dernière  ligne  du  texte  :  au  lieu  de  Physiquement,  lire  Au 

physique. 
P.  215,  avant-dernière  ligne  du  texte  :  supprimer  alors. 
P.  245,  ligne  3  :  3/me  d'Entragues,  qui  avait  gardé  toute  sa  foi  dans 

ce  genre  d'engagements... 

De  fait,  les  tribunaux  les  prenaient  ordinairement  très  au 
sérieux.  «  Le  mercredy  18  de  ce  mois  (août  1604),  rapporte  L'Es- 
toile,  un  maître  des  comptes  de  la  ville  de  Rennes  en  Bretagne 
fut  condamné,  par  un  arrêt  de  la  cour,  d'épouser  en  face  d'Eglise 
une  veuve  à  laquelle  il  avoit  promis  le  mariage...  Il  fut  dit  par 
son  arrêt...  qu'il  épouseroit  tout-à-1'heure,  ou,  à  faute  de  ce 
faire,  que  dans  deux  heures  après  midi  ilauroit  la  tête  tranchée... 
Le  président  Mole  lui  en  prononça  l'arrêt  en  ces  mots  :  «  Ou 
mourez,  ou  épousez,  telle  est  la  volonté  et  résolution  de  la  cour.  » 


TABLE    DES    MATIÈRES 


Pages 

Avant-propos v-x 

Première  partie. 

LA  FAMILLE  D'ANNE  DE  GRAVILLE 
SA  VIE 

Chapitre  premier.  —  La  famille  d'Anne  de  Graville. 

I.  —  Les  Malet.  —  L'amiral  Louis  Malet  de  Graville 
(vers  1445-1516).  —  Origine  des  Malet.  —  Le  rôle 
politique  de  l'amiral  de  Graville  sous  Louis  XI, 
Charles  VIII  et  Louis  XII  ;  ses  qualités  ;  ses  goûts  de 
collectionneur  et  de  bibliophile. 

II.  —  Les  Balsac  d'Entragues.  —  Leurs  origines. 
Rauffet  II  de  Balsac,  sénéchal  de  Nîmes  et  de  Beau- 
caire.  —  Robert  de  Balsac,  sénéchal  d'Agenais  et  de 
Gascogne  :  son  premier  séjour  en  Italie  (1464-1467); 
son  rôle  dans  le  drame  de  Lectoure  (1473)  ;  son  ma- 
riage ;  il  prend  part,  en  1488,  à  la  guerre  de  Bre- 
tagne, et,  en  1494,  à  l'expédition  de  Naples  ;  il  est 
nommé  gouverneur  de  la  citadelle  de  Pise;  il  la  livre 
aux  Pisans  (1496)  ;  ses  opuscules  :  la  Nef  des  ba- 
tailles et  le  Droit  chemin  de  Vhôpital  ;  ses  enfants  ; 
sa  mort  (1503). 

III.  —  Marie  de  Balsac  et  ses  deux  filles  aînées.  — 
Louise  de  Graville  ;  son   mariage  avec  Jacques   de 


324  TABLE    DES    MATIÈRES 

Vendôme  (1497);  son  petit-fils  François  de  Vendôme. 

—  Jeanne  de  Graville  ;  son  mariage  avec  Charles  de 
Chaumont  d'Amboise  (1491)  ;  sa  vie  auprès  de  Jeanne 
de  France  ;  son  second  mariage  ;  sa  mort  (1540).  — 
Les  demoiselles  de  Graville  et  François  Ier  :  une 
légende  calomnieuse 3 

Chapitre  II.  —  Vie  d'Anne  de  Graville. 

Sa  naissance  (vers  1490)  ;  son  portrait  physique  et  mo- 
ral. —  Sa  jeunesse  :  le  château  de  Marcoussis,  l'hôtel 
du  Porc-Epic.  Son  roman  d'amour  :  son  enlèvement 
par  Pierre  de  Balsac  (1506).  —  Son  mariage  clandes- 
tin. L'amiral  de  Graville  engage  contre  les  jeunes 
époux  une  instance  criminelle.  Réconciliation  (1509); 
l'amiral  n'en  déshérite  pas  moins  sa  fille  :  convention 
du  20  novembre  1510;  déclaration  du  30  janvier  1512  ; 
testaments  du  11  avril  1514  et  du  26  juin  1516.  — 
Anne,  dame  d'honneur  de  la  reine  Claude:  elle  écrit, 
sur  son  ordre,  le  «  rommant  »  de  Palamon  et  Arcita. 

—  Elle  se  retire  à  Malesherbes.  —  Ses  sympathies 
pour  la  Réforme;  elle  donne  asile  à  Pierre  Toussain  : 
lettre  du  26  juillet  1526. —  Sa  mort  et  celle  de  Pierre 
de  Balsac.  —  Ses  goûts  ;  sa  célébrité  :  l'un  de  ses 
rondeaux  cité  par  Geoffroy  Tory 53 

Deuxième  partie. 

L'OEUVRE  POÉTIQUE  D'ANNE  DE  GRAVILLE 

Chapitre  premier.  —  Suite  de  rondeaux  d'après  la  belle 

DAME  SANS  MERCY   d'AlaIN  ChaRTIER. 

I.  — La  poésie  française  dans  les  premières  années  du 
XVIe  siècle.  —  L'école  des  rhétoriqueurs. 

II.  —  La  Belle  dame  sans  mercy  d'Alain  Chartier.  — 


TABLE    DÉS   MATIÈRES  325 

Analyse  du  poème  ;  il  fait  scandale  ;  son  prodigieux 
succès  ;  comment  il  se  rattache  à  la  «  querelle  des 
femmes  ». 

III.  —  Grandeur  et  décadence  du  rondeau.  —  Origine 
du  mot  ;  évolution  du  genre.  Le  rondeau  dans  sa 
forme  définitive  :  ses  qualités  ;  son  insuffisance  comme 
moyen  d'expression  ;  les  rhétoriqueurs  en  abusent  ; 
la  Pléiade  le  proscrit  ;  il  est  remis  à  la  mode  par  Voi- 
ture, et  meurt  sous  Benserade. 

IV.  —  Les  rondeaux  d'Anne  de  Graville.  —  A  qui 
dédiés?  Quelques  spécimens  de  ces  rondeaux 109 

Chapitre  II.  —  Palamon  et  Arcita. 

I.  —  La  Teseidede  Boccace.  Imitations  et  traductions 
de  la  Teseide.  —  La  Teseide  tient  plutôt  du  roman 
que  de  l'épopée.  Succès  du  poème.  Chaucer  s'en  ins- 
pire. Il  est  traduit  en  prose  française.  Jeanne  de  La 
Font  le  met  en  vers  français  au  commencement  du 
xvie  siècle. 

II.  —  Le  «  rommant  »  de  Palamon  et  Arcita.  —  Date 
probable  de  la  composition  :  1521.  Anne  s'est-elle 
inspirée  directement  de  Boccace  ?  —  Analyse  du 
poème.  —  Critique.  Jugement  littéraire  sur  Anne  de 
Graville 135 


Troisième  partie. 
LA  POSTÉRITÉ  D'ANNE  DE  GRAVILLE 

Chapitre  premier.  —  Jeanne  de  Balsac  Les  d'Urfé. 

La  seconde  fille  d'Anne  de  Graville,  Jeanne  de  Balsac 
(1516-1542),  épouse  Claude  d'Urfé  (1532).  La  biblio- 
thèque des  d'Urfé.  —  La  postérité  de  Jeanne  de  Bal- 
sac :  Honoré  d'Urfé.  Décadence  de  la  maison  d'Urfé. 


326  TABLE    DES    MATIÈRES 

Le  marquis  Joseph-Marie  d'CJrfé  (mort  en  1724)  ; 
Louis-Christophe  de  La  Rochefoucauld-Langeac,  mar- 
quis d'Urfé  (1704-1734).  —  La  marquise  d'Urfé,  née 
Pontcarré  (1704-1775)  ;  elle  donne  dans  l'alchimie  et 
la  cabale.  Ses  relations  avec  Casanova  :  la  grande 
mystification  ;  les  bijoux  volés.  —  La  bibliothèque 
des  d'Urfé  transportée  à  Paris.  Elle  est  achetée,  en 
1777,  par  le  duc  de  La  Vallière.  A  la  mort  de  La  Val- 
lière,  la  Bibliothèque  royale  en  recueille  les  débris 
(1784).  Achille-François-Félicien  de  Lascaris  d'Urfé, 
marquis  du  Chastellet  (1759-1794) 161 

Chapitre  II.  —  Deuxpetits-fils  d'Anne  de  Graville. 

I.  —  François  de  Balsac  d'Entragues  (1541-1613).  — 
Il  épouse  en  premières  noces  Jacqueline  de  Rohan,  en 
secondes  noces  Marie  Touchet.  Son  rôle  dans  la  Ligue. 

II.  —  Entraguet  (1547-1599).  —  Ses  débuts  à  la  cour  : 
il  est  l'amant  de  Marguerite  de  Valois,  puis  de  la 
maréchale  de  Retz.  Il  accompagne  le  duc  d'Anjou 
en  Pologne  (1573).  Retour  de  Pologne;  séjour  à  Lyon. 
Disgrâce  (1 574).  —  Les  mignons.  Chronique  de  la 
cour  en  1578.  Le  duel  du  27  avril  :  récits  de  L'Estoile 
et  de  Brantôme  ;  les  funérailles  de  Caylus  ;  l'oraison 
funèbre  d'Arnaud  Sorbin  ;  les  épitaphesde  Desportes 
et  de  Ronsard,  les  sonnets  d'Amadis  Jamyn.  —  En- 
traguet adhère  à  la  Ligue,  puis  revient,  ainsi  que  son 
frère,  au  parti  du  roi.  Négociation  au  sujet  d'Orléans. 
—  Le  rôle  des  Balsac  dans  le  drame  de  Blois  (  1 588) .  — 

Les  dernières  années  d'Entraguet 177 

Chapitre  III.  —  Deux  arrière-petites-filles 
d'Anne  de  Graville. 

I.  —  Catherine- Henriette  de  Balsac  d'Entragues, 
marquise  de  Verneuil  (1579-1633).  —  Sa  vie  en  rac- 


TABLE    DES    MATIÈRES  327 

courci  :  elle  se  fait  donner  par  Henri  IV  une  promesse 
de  mariage  (1er  octobre  1599)  et  se  prétend  sa  femme 
légitime  ;  ses  enfants  ;  conspirations  auxquelles  elle 
prend  part;  la  promesse  rendue  (1604)  ;  l'arrêt  du 
Parlement  du  2  février  1605  ;  le  roi  s'éprend  de  Char- 
lotte de  Montmorency  (1608)  ;  la  retraite  et  les  der- 
nières années  d'Henriette.  —  Explication  de  son  atti- 
tude à  l'endroit  de  Marie  de  Médicis.  —  Valeur  juri- 
dique de  la  promesse  de  1599  :  le  mariage  dans  le  droit 
canonique  classique  ;  théorie  des  promesses  de  ma- 
riage ;  mariages  «  présumés  »  résultant  d'une  promesse 
suivie  de  copula  carnalis.  L'opinion  d'Henri  IV;  les 
inquiétudes  de  Marie  de  Médicis. 
II.  —  Marie-Charlotte  de  Balsac  (TEntragues  (1588- 
1644).  —  Sa  vie,  calquée  sur  celle  de  sa  sœur.  Sa 
liaison  avec  Bassompierre.  Promesse  réciproque  de 
mariage  du  10  juillet  1610.  Marie-Charlotte  cite  Bas- 
sompierre devant  l'official  de  Paris  (1612).  L'affaire 
portée  devant  le  Parlement  de  Rouen  :  scènes  de 
mœurs  judiciaires.  Plaidoirie  de  François  de  Bréti- 
gnières.  L'arrêt  du  11  septembre  1615 221 


Chapitre  IV.  —  La  postérité  des  demoiselles  de  Balsac 

I.  —  Leurs  enfants.  —  Gaston-Henri  de  Bourbon, 
marquis,  puis  duc  de  Verneuil  (1601-1682)  ;  il  est 
nommé  évêque  de  Metz  (1612)  ;  il  épouse  la  duchesse 
de  Sully  (1668).  —  Gabrielle-Angélique  de  Verneuil 
(1603-1627);  elle  épouse,  en  1622,  Bernard  de  Noga- 
ret,  marquis  de  la  Valette,  puis  duc  d'Epernon.  — 
Louis  de  Bassompierre,  évêque  de  Saintes  (1610- 
1676). 

II.  —  La  petite-fille  d' Henriette  :  Mlle  d'Epernon  (1624- 
1701).  —  Mariages  manques  ;  elle  entre  au  Carmel 
(1648)  ;  elle  devient  duchesse  d'Epernon  (1661)  ;  son 


328  TABLE    DES    MATIÈRES 

influence  mondaine,  ses  austérités,  sa  sainte  mort. 
III.  —  La  fin  des  Balsac 255 

APPENDICE 

I.  —  Le  poème  de  la  Dame  sans  sy 267 

II.  —  La  bibliothèque  d'Anne  de  Gra ville 273 

III.  —  Les  manuscrits  de  Palamon  et  Arcita 281 

IV.  —  Le  duel  de  1578  d'après  Vulson  de  la  Colom- 
bière 285 

V.  —  Arnaud  Sorbin  et  l'oraison  funèbre  de  Jacques  de 
Lévis-Caylus 288 

VI.  —  Plaidoirie  de  François   de   Brétignières   pour 
Marie-Charlotte  de  Balsac 296 

Index  alphabétique 305 

Additions  et  corrections 321 


HACON,  PROTAT  FRÈRES,  IMPRIMEURS. 


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UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


PQ  Montmorand,  Maxime  de 

1625  Anne  de  Graville 

G56Z76 


él